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Billet de blog 23 nov. 2021

Faire militance ou faire communauté ?

Plus j'évolue dans le milieu du militantisme virtuel et de terrain, plus il en ressort une chose : l’impression d’impuissance, l’épuisement face à un éternel retour. Il survient une crise, on la dénonce à coups de critiques et d’indignation sur les réseaux, parfois on se mobilise, on tente tant bien que mal d’aider de manière concrète.

Douce DIBONDO
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Et parce-que nous sommes humain.e.s nous passons à autre chose, avec la vague satisfaction d’accomplir notre devoir de solidarité. Ce militantisme que l’on peut qualifier de réactionnaire, toujours en réaction face à, nous donne le sentiment éphémère d’une certaine prise sur le réel.

Plus la satisfaction est  grande, plus le contre-coup est dur à encaisser... Et tout ça ne date pas d’hier, évidemment. Déjà depuis le Front populaire de 1936 en passant par Mai-68, la recherche dénombre différents coûts physique et psychique de l’engagement. Comme le burn-out militant souvent couplé à ce qu'on appelle le traumatisme vicariant, qui guette toute personne, tout.e professionnel.le travaillant avec des personnes traumatisées. « Un traumatisme vicariant parle d’un traumatisme apparu chez une personne « contaminée » par le vécu traumatique d’une autre personne avec laquelle elle est en contact ». Sans parler du fait que les militant.es sont très souvent au coeur des oppressions contre lesquelles nous luttons. Et cette constante lutte en réaction, vampirise nos frêles réserves d’énergie psychique, du fait de nos situations matérielles précaires de personnes minorisées.

Je me pose ainsi la question : est-ce que militer est un moyen efficace et sain pour arracher nos droits et nos libertés ? Que se cache t-il derrière la militance ? Brûler la plantation et la maison du maître avec ses outils? Ou bien faire communauté, pour résister et engendrer des maquis, des espaces-autres laissant place à divers outils d’expansion de nous-mêmes et donc de notre Liberté ?

Le cas particulier et fondamental des réseaux sociaux

Dans de nombreux contextes les RS permettent une forte mobilisation, le moyen d'échapper à des Etats totalitaires, la fomentation et la pérennisation de révoltes et mouvements de masses. Ils permettent des prises de conscience grâce à une large diffusion et par la vulgarisation de nombreux sujets, concepts, notions etc.

À l'échelle des milieux militants, ils sont le reflet éblouissant de dynamiques décriées in real life. Sans rabâcher les critiques qui ont déjà été adressées à nos milieux - déconstructivisme conduisant à l'immobilisme, posture woke et individualisme... Il est important de souligner les dérives auxquelles nous faisons face afin de mieux les appréhender et les dépasser.  Notamment le militantisme réactionnaire évoqué par le compte @badactivistcollective. Il se nourrit de nouveaux cycles de crises et nourrit les algorithmes grâce aux pratiques répandues de reposts, de tweets, de personnes expertes en tout (avec risque de désinformer), de signes visibles (virtuels) de solidarité, d'indignations délimitées au temps d'une story...  Oui, mais pour quelle efficacité politique concrète? Parfois ça fait bouger quelques lignes, souvent ça conduit à un plébiscite à celleux qu'on honnit... Ce militantisme génère de la frustration, un sentiment d'impuissance face à l'isolement et l'immensité de tout ce qui advient en terme de catastrophes, de polémiques, de lois liberticides. En cela il nous est urgent de (re)faire un travail d'introspection afin de déplacer le curseur à nouveau.

Toutefois, je crois toujours au potentiel nécessaire de ces espaces et de ce qu"ils abritent: des portes d'entrées, des possibilités de faire communauté(s). Tout comme internet, les réseaux sociaux sont des hétérotopies,  ces "utopies réalisées. Ces lieux reprennent et contestent en même temps les autres endroits réels désignés dans notre culture".

FAIRE MILITANCE, MILITER 

Se dit d'un mouvement de résistance , d'un contre-pouvoir qui interroge les institutions. Du latin militare«être soldat». Concernait les personnes qui se battaient, les armes à la main, pour défendre (ou imposer) leurs idées et convictions. Militer pour, contre, en faveur de quelqu'un/ quelque chose, afin de faire prévaloir une idée, une thèse, une doctrine. Effectuer les tâches (tant matérielles qu'intellectuelles) indispensables à l'approfondissement et à la diffusion des idées³.

Faire militance peut revêtir plusieurs formes: désobéissance civile, boycott, hacktivisme, réseaux sociaux, propagande, manifestations, actions culturelles, grèves... Ses actions fondées sur la base d'un combat sont toutes inscrites dans la réaction, l'immédiateté et la récompense dans le schéma suivant : crise > réaction > sentiment d'avancement > satisfaction temporaire.

Ce schéma centré sur  l'action par la réaction s'explique aussi par l'esthétisme radical viriliste, la starification du "bon" militant, - généralement un homme cishet' blanc mais pas que - sur tous les fronts, à toutes les manifs, avec un nombre conséquent de followers, possédant l'érudition de mise, le bon phrasé de la radicalité.

À y regarder de plus près, militer c'est déjà adopter le langage colonial, intrinsèquement belliqueux et sacrificiel. C'est endosser le rôle de guerrier.e de la justice sociale. Et voilà le glissement vers le langage impérial. Or ce qu'on veut, c'est s'extraire de la vision et de l'action impérialiste; réfuter ses outils et le cadre restreint qu'on nous autorise à dépasser.

Nous voilà à faire du travail politique, à reproduire la (micro)bureaucratie et ses hiérarchies, dopé.es à la réunionnite aiguë, traversé.e.s par des biais de domination et de luttes de pouvoir (performance de la radicalité, investissement du capital militant,militantisme de terrain VS celui dit théorique, couverture d'agressions, gestion des conflits quasi-inexistante, omerta etc). Croyant nous soustraire de l'ordre du système, on le reproduit en aiguisant les outils du maître. Trop occupé.e.s à le scruter, dans l'urgence de la survie,  le temps capitaliste  nous tiraille. On perd les occasions d'appartenir à nous-mêmes et de faire effectivement commune.

Du latin "communis", lui-même issu de "cum", avec, ensemble et de "munus", charge : charges partagées, obligations mutuelles. Une communauté est un regroupement informel de personnes autour d'une thématique, intérêt spécial / commun, dont le cœur est le partage de valeurs inaliénables. Elle sert à aider ses membres à parfaire leurs compétences et approfondir leur expertise dans des domaines divers. Il existe plusieurs types de communautés:  linguistique, épistémique, culturelle, ou intentionnelle.

Celle intentionnelle a attiré mon attention. En France la communauté est perçue comme subie. Pourtant, il ne suffit pas de partager certaines caractéristiques pour faire communauté. Toutes les personnes noires ne font pas communauté du fait de leur couleur de peau, toute personne LGBTQI+ n'a pas vocation à faire commune. Faire communauté de manière intentionnelle, c'est d'abord se reconnaitre et décider de vivre ensemble un espace virtuel et/ou réel.

Une agglomération importante de personnes pour bâtir une vie sociale, afin d'améliorer la vie locale, en apportant une compétence peu importe son "importance", et ce dans le long terme. Sa temporalité est différente, il y a un temps pour tout : celui de s'écouter, se soutenir, s'isoler, lutter, célébrer... Nourrie de plusieurs personnes, les forces sont réparties dans le quotidien, la communauté ne s'inscrit pas en dehors de la vie qu'elle veut changer, elle est en son coeur.

Loin des hiérarchies, la communauté n'a pas d'autres choix que l'horizontalité. La solidarité est sur-effective en temps de crise, mais elle s'inscrit bien jour après jour: soutien aux commerces, soutien scolaire et administratif, aide médicale, repas à prix libre, dons de vêtements, fêtes de quartier, échange de services, ouverture de lieux etc. En un mot, avoir un impact sur la réalité. Le Black Panther Party est l'exemple le plus aboutit que je connaisse en terme de community organization. La C.A.A.N en ile-de-France, poursuit aussi un agenda d'action et d'organisation en communauté.  La communauté c'est créer des bulles d’abord éparses puis de plus en vastes, prêtes à se fondre les unes aux autres face à l’ennemi commun qui est l’hétérocisblantriarcat. Et c'est bien pour ça que cette notion de communauté fait peur en France, diabolisée par la chimère du communautarisme. Pourtant la classe bourgeoise elle n'est pas montrée du doigt face à son communautarisme "choisi", différent de celui soit-disant "subi" par les classes marginalisées. Mais pourtant faire communauté n'a jamais été de l'ordre de l'épreuve mais bien celui de l'amour, porté par l'envie de s'organiser.

Ces deux postures engendrent deux manières bien distinctes  de refuser l'ordre établi et de récupérer notre pouvoir

SE MOBILISER :

  • entamer et encourager une action (manifestations, barrages, grèves, sit-in, boycott, sabotage, déboulonnage (donations…) pour une cause particulière
  • généralement avec des personnes qui sont déjà dans la mouvance militante et qui se battent pour une cause précise
  • diffusion portée par l'actualité et le temps médiatique satisfaction immédiate
  • peu d'écho et de personnes se ralliant à la cause
  • gros turn-over des membres dû à l'épuisement

S’ORGANISER:

  • construire sur les bases d'une éducation populaire et solidarité, adhésion des premier.e.s concerné.e.s, chaîne d'implication
  • planifier : évaluation des besoins et des services existants pour la population. Méthode pour régler de manière plus efficace les problèmes rencontrés par la communauté (école, hébergements, soins médicaux, voisinage)
  • action directe : confronter les structures locales ou nationales par le en dénonçant des manquements, des conditions matérielles d’existence/ de subsistance, des injustices et pour renverser un certain statu quo

En conclusion, la question de départ, volontairement binaire et caricaturale, s'est posée dans un besoin de rupture. Mais comme souvent en toute chose, c'est dans la complexité que se trouve la justesse. Faire communauté amène aussi à lutter par l'action et la réaction mais c'est l'inverse qui, à mon sens, tend à manquer. Il nous est difficile de faire communauté après nous être consummé.e.s à la réactance. Oui, les communautés noires et /ou queer existent bel et bien, l'entraide et les chaînes de solidarité se nouent. Nos aîn.é.e.s ont fait et continuent à faire un travail incroyable dont on hérite.  Dans notre soif urgente de changement, on délaisse la stratégie du long-terme et celui de la construction de ce qui nous nous touche au plus près, à portée de regard. En tout cas, le but n'est pas de critiquer vainement la militance dans toutes ses aspérités, juste de montrer comment  il nous est facile de tomber dans l'engrenage de ce pourquoi on lutte. Il nous faut aller puiser autre part que dans le mouvement défensif de la réactance , il nous faut puiser à une source intarissable.

Le discours du militant afro-américain Kwame Toure est un rappel précieux : la lutte est un processus long aboutissant à la reconquête de notre pouvoir.  A mon sens, la communauté. Cette partie de nous, offre déjà une des clés pour le reprendre:  l'amour radical de ce Nous qui se reconnaît et déplace des montagnes. L'amour de nous, pour nous, par nous-mêmes.

Ressources :

Le burn-out des militants, Paul Boulland in Politis, 2020

Les traumatismes vicariants, Gabrielle Bouvier, Hélène Dellucci, 2020

L'insurrection qui vient, Comité invisible, 2007

Les ghettos du Ghota, Michel et Monique Pinçon-Charlot, 2007

Déconstruction de la déconstruction: un point de vue antiraciste, Wsm Xelka, 2017

La révolution féministe, Aurore Koechlin, 2019

Internet comme dispositif hétérotopique, Philippe Hert, Hermès, La Revue, 1999

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