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Billet de blog 24 janv. 2022

Qu’est-ce que la charge raciale qui pèse sur les personnes non-blanches ?

Si on connaît bien aujourd'hui le concept de charge mentale, une autre forme de poids reste peu étudiée : la charge raciale, qui s'exerce sur les personnes non-blanches. Surveiller son langage, ses tenues, ses cheveux, de quoi au fil des années, mettre en péril son équilibre mental.

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Article initialement publié sur Glamour Paris le 07 mai 2019.

Penser à ne pas paraître «trop» noir.e, arabe ou asiatique, adopter une manière de parler, de s’habiller, de rire réfléchir aux musiques choisies en soirée... Bref, tout planifier quand on évolue dans des milieux  majoritairement blancs et qu’on ne l’est pas. l’objectif étant de ne pas “faire de vague”, de peur d’être renvoyé.e à des stéréotypes et de subir des micro-agressions, ces petits commentaires qu’on présente trop souvent comme étant du racisme ordinaire, mais qui finissent par fragiliser à force de répétitions. Le prix de cette attention accrue ? Élevé, comme en témoignent les personnes concernées, qui évoquent la mise en place de véritables stratégies.

La charge raciale, qu’est-ce que c’est ?

La charge mentale, la sociologue et féministe Christine Delphy l'a théorisée dans les années 70 dans L’ennemi principal. La dessinatrice Emma l'a popularise dans sa bande-dessinée plus de 40 ans plus tard. Les charges émotionnelle et sexuelle ont logiquement été dénoncées dans la foulée. Tous ces concepts illustrent une même réalité: dans un couple hétérosexuel, les femmes doivent organiser et prévoir tout ce qui a trait au fonctionnement du foyer et de leur couple, en plus d’effectuer 71% des tâches domestiques selon l’Insee. A cela s’ajoute pour une femme non-blanche, la charge raciale. Nancaidah, 24 ans, gomme des tics langagiers qu’on attribue à la banlieue, mais aussi avoir changé son look.  “J'ai adopté un style vestimentaire plus neutre. J'avais pourtant l'habitude de porter de la couleur depuis le lycée”. L’objectif: échapper au stéréotype de la "Fatou", prénom détourné en qualificatif raciste, donné aux femmes noires qui parleraient fort et s’habilleraient de façon tape à l’oeil.  Contrairement à la charge mentale, qui s’exerce de façon systémique sur les femmes, la charge raciale pèse aussi sur les hommes. Ainsi, Victor* jeune homme d’origine vietnamienne, boucle ses cheveux raides, évite les lumières blanches qui exposent sa couleur de peau. Hanh dang, 22 ans, également d’origine vietnamienne, modifie l’expression de son visage “très expressif''. Je restreins ma palette d'émotions. J'ai une "poker face" neutre permanente”. Autant de “codes pour contrecarrer certains stéréotypes” analyse Stella Tiendrebeogo, psychologue spécialisée dans le suivi des femmes noires et des comportements qui relèvent d’un véritable “mécanisme d’existence”. 

Un poids public comme privé 

C’est donc logiquement que la charge raciale se vit dans toutes les sphères de la vie des concerné.es. Nancaidah raconte ainsi comment, avec son ex qui est un homme blanc, elle veillait à rester vigilante  au sujet des mots employés quand on parlait de discriminations. Je ne voulais pas qu'il se sente accusé ou visé”. Mila, 25 ans, se dit épargnée. “Je suis en couple avec un homme asiatique, explique-t-elle, et il comprend les aspects politiques liés à la race au quotidien. C’est reposant”. Mais si être en couple avec une personne également non-blanche peut permettre de baisser les armes dans le cercle familial ou la communauté d’origine, d’autres pressions vont s’exercer malgré le vécu commun. C’est le cas de Jade, 18 ans, d’origine vietnamienne qui ne parle pas la langue maternelle de ses parents en famille, tout en évitant “les contacts avec des personnes asiatiques, ne serait-ce que passer dans une foule d’asiatique” afin de ne pas être assimilée à elle.  Anaïs et Mila ont ainsi l’impression de devoir “prouver leur africanité” au sein de leur famille et adaptent leurs références pour ne pas être la “blanche de service” ou au contraire de “fille trop noire”. Une réalité si présente qu’elle à fait l’objet d’une séquence dans le premier épisode de Dear White People. On y voit l'héroïne Samantha White croiser un groupe de personnes noires dans la rue, et s’empresser de changer la musique qu’elle écoute, passant de la country au morceau Black d’Innanet James, puis relèver la tête et bomber le torse sur les paroles “I’m black and I’m proud…” en les dépassant.

Si cette sur-analyse concerne la personne elle-même, elle l’oblige aussi à questionner son environnement: est-ce que ma coiffure ma coiffure va être jugée comme étant “pro” par mes collègues ? Ma fille sera-t-elle harcelée à l’école si elle porte un afro ? Dans quels pays dois-je partir en vacances pour ne pas subir trop de racisme ou d’islamophobie ? Ces questions géographiques et culturelles, Logan  personne non-binaire de 23 ans originaire de la Martinique, se les pose au quotidien. “je change le ton de ma voix quand je parle à une autorité blanche, et j’ai toujours un livre dans les transports en commun” raconte Logan. “J’ai conscience que ma coiffure (des locks) est mal vue dans l’Hexagone, d’où mon envie d’’adoucir’ mon image. Quand une personne blanche me voit lire, son regard devient plus tendre. Mais c'est aussi pour éviter le regard des policiers dans les transports et donc un contrôle”. Et lorsqu’on sait que, selon le Défenseur des droits, que les hommes noirs et arabes ont une probabilité 20 fois plus élevée d’être contrôlés par la police et donc plus de risque de subir les violences policières, la charge raciale a une portée encore plus large que celles de l’hypervigilance et de l’adaptation:  elle est une survie permanente qui empiète sur la santé mentale.

Quand la santé est menacée

Comme l’explique Stella Tiendrebeogo “arborer plusieurs masques sur plusieurs semaines, mois, années, fait qu’on est de moins en moins capable d’estimer sa personne. Et c’est en ce sens que je reprends le terme de Maboula Soumahoro de charge raciale {dans sa tribune publiée dans Libération, ndlr}. Et qui dit charge, dit poids et donc fatigue”. De son observation, cette charge entraîne parfois des relations amoureuses déséquilibrées voire dangereuses pour leur santé mentale. En milieu professionnel, se créent de l’auto-sabotage couplé à la peur d’être démasqué (syndrome de l’imposteur.e), et enchaîner les postes CDD et les bas salaires - bref : on accepte ce qu’on voudra bien daigner nous donner. De son côté, Mila constate un “isolement, un rejet des autres” et “prends peu d’initiatives”. À force de jongler entre les codes et masques sociaux, Anaïs a l'impression “d'être tout le temps jugée et pas acceptée comme je suis. Ça crée un manque de confiance en moi”.  Ainsi s’installe peu à peu l’anxiété sociale: prise de parole compliquée en public, difficulté à aller vers les autres, à sortir en groupe. Aux états dépressifs, se rajoutent parfois la somatisation : “mains moites, tensions, hyperventilation, migraines ou des troubles du comportement alimentaire” énonce Stella Tiendrebeogo. Logique, d’autant que la charge raciale signifie devoir gérer la peur de la propre mort.  

En effet, malgré tous les efforts déployés pour ne pas être victime de racisme, il continue de s’exercer sur les personnes non-blanches, avec une violence qui peut avoir une issue fatale. Depuis 2005 la liste non-exhaustive des affaires de décès suspects d’hommes racisés lors d’un contrôle de police, ne fait que s’allonger. Et se sont les femmes, les mères, les sœurs des victimes qui portent la charge de la lutte au front, s’organisent et exigent que justice soit rendue - en France on connaît les noms d’Amal Bentounsi, Ramata Dieng et Assa Traoré. Le racisme est aussi mortel  pour les femmes : aux Etats-Unis d’après l’association Black Mamas Matter, les femmes noires ont 3 à 4 fois plus de risque de mourir à la suite d’un accouchement qu’une femme blanche, car la prise en compte de leur douleur par le personnel hospitalier n’est pas la même. En France les femmes noires et maghrébines vont subir le “syndrome méditerranéen”. Une pratique qui pousse le personnel à ne pas prendre au sérieux leur douleur car en estime qu’elles ont tendance à exagérer du fait d’une culture soit disant excessive. Toujours chez nous, d’après une enquête de 2012 de Priscille Sauvegrain, les afrodescendantes subissent jusqu’à deux fois plus de césariennes. Les médecins justifiant ce pourcentage par le présupposé que les femmes noires auraient un bassin plus petit. La pratique de la césarienne n’est pas anodine (risques d’infections, de décès in utero de l’enfant, l’augmentation de risque de césarienne pour de futures grossesses…). Ces traitements racialistes pèsent psychologiquement sur les femmes racisées en tant que patientes et futures mères. Malgré tout, la psychologue Stella Tiendrebeogo observe: Elles sont sur tous les fronts et parviennent à s’accomplir malgré les plafonds de verre, de bambou ou de béton. Elles ont des passions, des carrières passionnantes…”. La résilience  et une intelligence comportementale pointue étant ici les maîtres-mots. 

Le “génie invisible”

S’adapter c’est pouvoir lire des situations et des codes sociaux, les assimiler et les appliquer de manière plus ou moins consciente. C’est ce que le sociolinguiste John J. Gumperz théorise sous le concept de code-switching ou alternance linguistique. Les personnes racisées savent “que pour exister, pour être aimées et considérées, elles doivent parler, se tenir, s’habiller d’une certaine manière. C’est du génie. C’est ce que j’appelle le Génie Invisible Noir.D’ailleurs, les personnes qui témoignent, utilisent souvent l’analogie du caméléon. Et si’l n’existe pas de version du Caméléon, la série NBC de notre adolescence, où le personnage de jarod serait une femme noire qui brave toutes les injustices sociales, de nombreuse productions pop traitent aujourd’hui des concepts de charges raciales et du génie invisible -  Insecure, Master of None, Atlanta, Nola Darling pour ne parler que d’elles. 

Des œuvres importantes, mais qui ne doivent pas faire perdre de vue ce rappel de Stella Tiendrebeogo: “il est important que les personnes racisées qui gèrent au quotidien cette charge raciale, n’oublient pas que ce n’est pas de leur faute. C’est l’environnement épuisant dans lequel elles vivent qui favorise cette plasticité d’adaptation. Elles n’ont pas le choix”. Le choix, en revanche, est pour certain.es de se réapproprier le stéréotype et d’en jouer avec fierté, afin d’en finir avec l’injonction à rester à sa place… Dans son manifeste Afrofem publié en 2018, le collectif afrofeministe Mwasi affirme : “C’est la flamme qui nous pousse à briller de la façon la plus éclatante qui soit, dans notre humanité (...) Quand nous tchipons avec insolence, quand nous rions discrètement ou à gorges déployées, quand nous pleurons nos frères et soeurs tué.e.s, nous sommes animé.e.s par la flamme de la résistance, de la résilience et de l’évolution. Nous nous retrouvons pour guérir, pour vivre et pour créer ou mieux encore…pour exister”. Au-delà de la charge raciale et en toute liberté.

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