Périple d'une afrofeministe

Les afrofem’ ont été mises sur le devant de la scène médiatique par la polémique. C'était caustique de constater que les travers médiatiques qu’elles dénonçaient se répétaient: instrumentalisation, confiscation de la parole, diabolisation des concepts de réflexion, des moyens de rassemblement. Au-delà de la dimension holistique du mouvement il y a de véritables prises de conscience existentielle.

Du haut de mes 24 ans, j’ai passé la moitié de ma vie au Congo Brazzaville et l’autre moitié en France où j’ai, grâce à mes études vécu dans plusieurs villes (Orléans, Tours, Bordeaux, Nantes et tout récemment Paris). Et comme j’aime souvent à l’évoquer j’ai eu trois naissances : celle de ma venue sur Terre, celle de ma découverte de la sociologie et celle de l’afroféminisme. Cette dernière façonne de plus en plus ma manière de lire le monde, d’appréhender les rapports qui structurent nos sociétés et ma vie personnelle.  Voici ici, un extrait d’un récit de mes souvenirs de vacances avec celui qui sera mon (premier) petit ami durant trois années. Nous avons enfin de quoi nous offrir dix jours à l’île de Ré. J’ai 16 ans. Pour la première fois de nos existences nous sommes confrontés frontalement au racisme et à la misogynoir*.

“Nous nous baladions sans but dans le port Saint-Martin. Il me tient la main et s’agace des regards insistants sur nous. Je porte une robe asymétrique que l’on qualifierait de “mini-robe” et des petits talons compensés. Je ne suis pas la seule jeune femme habillée ainsi. Je fais semblant de ne pas être affectée. Du moins pas aussi viscéralement que lui. Puis, au détour d’une rue, un commentaire d’un cinquantenaire à mon égard. “Sale pute”.. Deux mots qui crachent leur fiel. Brossant ce tableau : une jeune femme noire, habillée “court”, plutôt jolie aux bras d’un jeune homme, blond à mèche, style petit bourgeois. L’équation était vite faite. je ne pouvais être que vénale. Je ne devais forcément qu’être force de prouesses sexuelles en tout genre. Vous savez ce qu’on dit sur les Noires… Lorsque j’ai entendu cette remarque, je me suis arrêtée une milliseconde et PL a eu la confirmation de ce qu’il pensait n’avoir pas entendu. Il était prêt à faire demi-tour et défoncer le vieux. Je l’en ai dissuadé. Et j’ai été confrontée à la violence de classe et de race. Et tout le long de ma promenade je ne cessais de penser, que tous ces Blancs autour de nous (ces femmes au regard sanglant, ces hommes au regard lubrique) me voyaient comme une “pute” aux bras d’un des leurs. Ça été traumatique. Nous avons décidé de rebrousser chemin vers notre camping. Une heure de vélo, où nous avons rit, heureux comme jamais malgré tout. Je me souviens avoir oublié tous ces sentiments de honte et de colère, à mesure que nous pédalions…J’avais eu honte et j’avais ressenti de la colère. Mais c’était des sentiments qui suintaient de ma culpabilité envers-moi-même. Une colère sourde face à cette violence dont je ne comprenais pas les sources et les manifestations. Incapable de schématiser de façon claire le sexisme et la misogynoir que j’avais subis de plein fouet, je trouvais des excuses à ce cinquantenaire bedonnant. Encore un ignare. Encore un conservateur bloqué dans des pensifs moyenâgeux etc. Et je me suis permise d’oublier sans m’indigner, sans me révolter, sans crier à l’injustice. Mais ça, c’était avant.

Naissance en terres sociologique et twitterienne

Entre temps, en 2011, j’ai découvert la sociologie et ces déterminismes holistiques. J’ai découvert la marginalité d’un certain H. Becker, la folie d’un E. Goffman et sa vie sociale comme théâtre. J’ai commencé puis recommencé le Capital de K. Marx, et je me suis jurée de le finir. J’ai admiré Rosa Luxembourg. J’ai été écolière à l’Ecole de Francfort et j’ai pratiqué celle buissonnière à celle de Chicago. Je me suis perdue entre nature et culture chez Levi-Strauss. J’ai compris la transcendance et l’immanence grâce à la grille anthropologique. Je ne le savais pas encore, mais ma deuxième naissance, que je trouvais déjà éprouvante en vérités, ne faisait que me préparer plus justement à la troisième. Pourtant, je ne me considérais pas totalement sociologue de la mouvance critique. Toujours à Tours, je m’inscris sur Twitter afin d’élargir mon audience de jeune blogueuse. Au début le ton y est à l’humour, aux premiers mèmes, aux vines et consort. Puis, ma vision du monde se transforme. J’ai accès à pléthore de revues de sciences humaines, d’études de femmes qui ont bouleversé l’épistémologie des sciences, d’autres qui ont mené des enquêtes historiques sur les femmes noires mises en esclavage aux Etats-Unis. J’ai pu lire et recouper des articles sur des études de genre, sur le patriarcat en tant que système séculaire, sur le féminisme qui a permis l’émancipation de femmes bourgeoises, accédant au marché du travail, au détriment d’autres femmes minoritaires (immigrées et/ou racisées). Où j’ai compris comment la matrice reproductive des femmes noires avait et fait (toujours) l’objet de politiques publiques et/ou médicales. J’ai pris des claques intellectuelles.

C’était aussi la période où les termes “niafous” “fatou fâchée” et j’en passe, étaient érigés en hashtag pour désigner ces “noirtes” qui étaient sauvages, superficielles, gueulardes. En somme, pas respectables. Hashtags encensés par des hommes noirs la plupart du temps… Ça en disait long sur l’intériorisation de la détestation de soi et de sa communauté pour arriver à un tel point de misogynoir. Eux se défendaient de ne vouloir que des femmes noires avec une certaine respectabilité... Encore un concept sexiste et injonctif adressé particulièrement aux femmes noires. Sur Twitter j’ai aussi débattu des heures durant avec ces messieurs de la diaspora africaine qui prônaient un retour au panafricanisme - seul prisme capable de sauver l’Afrique selon eux - mais qui balayaient d’un revers de la main, les questions du féminisme en Afrique. Arguant du fait que c’était une invention occidentale et que “la” femme africaine embrassait les valeurs de son continent sans broncher et sans rébellion. Ils n’avaient pas tort, en partie.

Mais l’afroféministe en moi (qui s’ignorait) bouillonnait de devoir encore jouer la pédagogue avec ces messieurs, soudainement amnésiques sur le sujet des féminismes en Afrique. Toutefois, dans un exercice de distanciation, j’ai alors observé ma mère et mon père, tous les deux congolais. J’y entrevoyais une relation d’amour et de respect, avec une légère déférence de ma mère envers mon père. Une sorte d’admiration profonde qu’elle lui consacrait. Il y a une répartition genrée très nette des rôles et des tâches du quotidien : ma mère cuisinière et entretenant la sociabilité du couple à travers des réceptions, impliquée dans la vie de ma soeur et moi, émotionnellement disponible et par là, communicationnellement impliquée. Mon père, patriarche taiseux (un peu moins avec un verre de vin dans le nez), force tranquille, décisionnaire de l’ombre (dernier consultée par ma mère pour toutes décisions familiales), reçoit les informations de nos vies et les enregistre. Tout ça me direz vous, c’est presque de l’ordre du banal, même en Occident. Mais rajoutez à ceci, la place prépondérante de la famille dans le couple et des traditions (dots, droit d'aînesse, le devoir de veuvage, les ethnies matrilinéaires ou patrilinéaires etc) et nous voilà inscrit dans un idéal panafricain où la femme se doit d’être épouse, mère, cuisinière, belle-fille, grande soeur, tante et cousine à la fois. Je ne parvenais même à me définir en tant qu’individue alors endosser sept rôles en une fois... Non merci, je passai le casting. Je ne me définissais pas totalement panafricaine.

Prise de conscience et angles morts

La troisième naissance a été destruction et déconstruction. J’ai dû mourir une première fois pour vivre. Tuer un alter-ego qui m’avait été imposé sournoisement, afin de renaître. Après avoir pris des claques intellectuelles, ce sont des vrais coups que j’ai encaissé pendant une relation abusive avec un pervers narcissique. Je pensais cet amour passionnel et passionné. Une romance comme on en voit à la télévision et au cinéma, comme on en lit dans les romans. Tout cette culture typiquement française d’un amour qui doit crier et frapper sa douleur, son pathétique, sa jalousie, son oppression, pour justifier sa force et sa “beauté”. Non, c’était juste la manifestation chez un individu, d’une société anomique au plus profond de ses structures, par sa domination masculine. Cette même société qui persiste  à la psychologisation d’un phénomène social pourtant avéré : une femme meurt tous les 3 jours tuée par son conjoint. A cette époque, aux alentours de 2014 je ne saisissais pas concrètement ce que le patriarcat impliquait au quotidien. J’en avais seulement les pourtours théoriques. J’étais tiraillée entre ma compréhension des oppressions  systémiques et celle de l’emprise que je subissais dans la sphère du privé. Puis deux ans plus tard, j’ai mis fin à cette relation avant que celle-ci ne mette fin à ma vie. J’avais une revanche à prendre sur mon existence.

Je me suis à nouveau rapprochée de mes passions et de ce qui allait être ma troisième naissance. J’ai lu Mona Chollet et son Beauté Fatale, qui m’a poussé à lire les deux tomes du Deuxième sexe de Simone de Beauvoir. Hélas je sentais qu’il y avait dans ces livres des angles morts, des vides réflexifs que je ne pouvais combler. J’ai commandé Toni Morrison et bell hooks, je me suis renseignée, avide de savoirs, sur le black feminism et l’afroféminisme balbutiant en Europe. J’ai compris que mes cheveux, ma peau et mon existence toute entière était régie à jamais par un concept : l’intersectionnalité. J’ai réalisé à quel point mon existence qu’en tant que femme et noire était politique. J’ai creusé avec les études de genre et de sexualité. Et comme une pluie glaciale en plein été, j’ai tout repris en pleine figure.  J’ai eu peur de toute cette connaissance. J’ai remis en perspective, recoupé et redécouvert ma vie sous tous les rapports de domination que j’y avais vécu en tant que fille. Puis en tant que fille noire dans un pays majoritairement blanc. La fois où au collège, on m’a demandé comment ça se faisait que je parlais si bien le français et l’anglais; si j’habitais entourée d’animaux et dans une case dans mon pays. La fois où mon professeur principal au collège, a voulu m’envoyer en CAP alors que j’avais mentionné un bac littéraire dans mes vœux. Cette fois à Bordeaux, où au téléphone l'agent immobilier m'a affirmé que le logement était  disponible  et qu'il me fallait juste mon dossier complet pour l'avoir. Mais une fois devant l’agence immobilière, personne n’a dénié m’ouvrir la porte alors que j’avais obtenu un rendez-vous afin de vérifier mon dossier. La fois où l'on m’a dit que moi “ça passait” parce que j’avais les traits fins et que j'étais “pas trop noire comme certaines, parce que tu sais, je n’aime pas trop quand les personnes sont trop noires”.

Jeune femme ne correspondant pas aux canons esthétiques de ma communauté (peaux claires, callipyge etc) tout en étant hypersexualisée par les Blancs ou d’autres groupes ethniques donc. Pire, j’ai vécu dans ma chair l’exotisation et l'animalisation de mon corps en tant que déesse “ébène” et “tigresse” dans une relation de couple abusive. Je m’en suis voulue de ne pas l’avoir vu plus tôt. De ne pas posséder ces grilles de lecture entre mes synapses. J’étais en colère de ne pas avoir pu exprimer tous ces malaises, ces frustrations intériorisées, de n’avoir répondu que par des sourires crispés ou des rires nerveux face à des situations de harcèlement, de terreur et même au sein de contextes amicaux safe à première vue. J’étais frustrée. Je trouvais que la société puait l’injustice à plein nez. Je bouillonnais. J’étais en colère. Je lançais des débats à mes potes en soirée et testais leur connaissance de leurs privilèges. Inconsciemment je faisais le tri des personnes que je garderai dans mon cercle proche. Et ça n’a pas loupé. Disparu.e.s les tièdes d’esprits qui ne comprennent pas mes positions et que les propos racistes et sexistes sont inacceptables. Envolées les  relations essentialistes.

Colère légitime et déconstruction permanente

Aujourd’hui,  ma colère est présente mais elle est apaisée. Parce que désormais je la sais légitime et motrice d’une verve qui ne s’éteindra pas. Je ne me sais plus seule et isolée, à lutter et à dénoncer le racisme latent de la société française et du monde en général. Le film Ouvrir la Voix d’Amandine Gay le prouve. Mon expérience fait partie d’une vaste série d’expériences de femmes noires. Et en cela, nous avons le droit d’être indignées et en colère. Lorsque ma mère essaie de me “conseiller” sur mon rôle de future épouse, je lui ai dit avec tact et diplomatie pourquoi ses conseils ne sont pas les bienvenus et que je souhaiterai qu’elle me conseille en tant qu’individue à part entière et en tant que femme, même si je ne me reconnais pas totalement dans l’assignation qui m’a été donnée à la naissance. Mais ça c’est encore une autre gynécée. Aujourd’hui, j'exècre le paternalisme de mes amis, je ne supporte pas les remarques sexistes de mes amies (sur l’envie de bébés, sur ma folie d’avoir voyager un mois en Thailande toute seule), que mon copain et moi ferions un “beau bébé métisse”. Ou des remarques  sur mes cheveux qui ressemblent à de la moquette ou de la laine de mouton, sous couvert d'humour. En moins de temps qu’il n’en faut, je dégaine mes phrases en guise de répartie, toutes aussi absconses que les leurs.

Lorsque je lis un roman je me crée mentalement des schémas de résignation. Je ne m’attends pas à y voir représenter un personnage féminin avec ses rêves propres et une psychologie complexe. Ne se battant pas uniquement contre tous les maux de l’Afrique ou de sa classe sociale naturellement inférieure (famine, excision, mariages forcés, crimes rituels, prostitution, accès à l’emploi difficile, “meuf des cités”). Quand, par miracle, l’un des personnages du roman est une femme noire, je suis intransigeante quant à sa psychologie et sa description, qui bien souvent, tombe dans les travers de l'essentialisation et de la facilité : “ses cheveux crépus formaient un halo de coton, qui jurait parfaitement avec sa peau chocolat/café/caramelle. Ses yeux de biche et sa démarche féline, faisaient battre mon cœur. Comme un retentissement lointain des tam-tams de sa terre natale / de ses aïeuls, l’Afrique”. Je caricature à peine. La télévision, je ne l’ai jamais vraiment regardée. Je ne regrette pas les une des journaux télévisés avec leur marronnier et leur traitement  biaisé de l’information ou pire, leur invisibilisation de plusieurs tranches de la population qui la constituent. Au cinéma j’y vais à reculons. Je ne supporte plus les scénarios téléphonés où je crains de voir débarquer un.e token noir.e pour le bonus diversité et égalité si cher à notre France. Je me désole aussi des films à gros budget ou ceux dits d’auteur.ices parce que le cinéma est tellement aveuglant de blanchité que souvent je protège mes yeux de mes lunettes noires (my black sunglasses) en faisant le choix de ne regarder que des films, séries, documentaires afro-américains/ afrocentrés ou abordant la condition Noire. Car les thématiques que j’ai abordées tout le long de ce billet, y sont traitées. Aujourd’hui, lorsque je regarde une série sortie avant (allez, je suis gentille) 2015, mes radars antisexisme et antiracisme ne peuvent s'empêcher de retentir  toutes les 10 minutes en moyenne pour un épisode de 50 minutes. Parfois, la nostalgie appelle la déroute et je me demande incrédule, comment j’ai pu regarder toutes ces séries problématiques telles que Friends, Buffy contre les vampires, Hélène et les garçons, Sex and the city et j'en passe; et parvenir à être la jeune femme que je suis aujourd’hui. Si je sais. Merci entres autres à l’excellent site Le cinéma est politique et aux différentes sources de savoir et de confrontation d'idées qui permettent une déconstruction permanente des schémas de (mes) pensées. Grâce à ces espaces j'ai aussi philosophé et dénoncé à coups de clavier l'hétéronormativité, le validisme, l'agisme, la grossophobie etc...

Et le plus important aujourd’hui, je suis préparée et prête à faire face à ces situations que je pensais normales, à peine un poil malaisantes. J’ai affûté mes armes réflexives et gagné des sœurs de combat (si ce n’est de guerre) contre le patriarcat sous le poids encore plus handicapant de l’intersectionnalité. Avec cet équilibre constant entre préservation par des stratégies de repli (pour me ressourcer et lâcher prise) et celle de contestation par la dénonciation des anémies sociales qui gangrènent depuis trop longtemps nos sociétés.

Aujourd'hui, je me sens totalement afroféministe (entre autres).

 

*Terme introduit par l’universitaire et afroféministe américaine Moya Bailey, traduit la façon dont le racisme et la misogynie se combinent pour oppresser les femmes noires.

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