Éloge de l’intolérance

En ces temps de délit de solidarité et de cadeau de naturalisation envers les migrants, je tiens à réaffirmer ma position face aux concepts de tolérance et de vivre-ensemble français, qui à mesure qu'ils sont assénés dans les médias, cultivent le racisme angélique. Non, rétorquer dans la plus grande des sérénités que vous êtes de gauche ne vous exempt pas de nourrir le racisme systémique.

Ici, en faisant l’éloge de son inverse,  j’accuse la tolérance. J’accuse la tolérance de notre siècle qui, sous le joug des notions de solidarité, de rassemblement, d’ouverture d’esprit etc., cache une hypocrisie intellectuelle et sociale dans lesquelles la plupart des individus plonge tête - et raison – les premières, dans un élan (ô combien admirable) d’un Humanisme désintéressé. J'accuse et je récuse celles et ceux qui ont loué la naturalisation de Mamadou Gassama et de Lassany Bathily parce que ces derniers incarnaient irréfutablement les valeurs de la France (bravoure, héroïsme, dévouement etc). Ces messieurs n'ont pas attendu de fouler le sol français pour embrasser ces traits humanistes. Le message envoyé aux milliers de personnes qui elles aussi ont dû vivre des épreuves existentielles plus difficiles les unes des autres, avant de trouver asile  - sans jamais trouver une quiétude d'esprit, merci à toi ô grand jupiter - est celui d'une exception dans l'action, sinon rien.  Soyez braves et forts. Et l'on vous tolèrera. Soyez exemplaires et téméraires. Et l'on vous absoudra de votre nationalité. Evangile 30, verset 05 selon Saint Emmanuel. Oui, parce que bon, qu'on se le dise, la condition de migrant.es, de réfugié.es, d'exilé.es, d'apatrides, ne requiert pas le moins du monde ces qualités. En 2018, en France vaut mieux être migrant ou héroïque. Entre les deux c'est les camps de rétentions, même pour les mineurs, pour un retour en avion,. Et pour les plus chanceux une vie de centre d'hébergement en foyer, avec son lot d'humiliation et de déshumanisation par les forces de l'ordre.

De la tolérance au « vivre-ensemble » (dé)politisé

Vous voilà d'accord avec moi sur tout ça. Soit. Mais ça tique encore. En arrière-plan, une pensée s'actualise. Sonne, sonne ! Le glas inquisiteur de vos cœurs, dicté par la pensée unique qui se veut bienpensante : « Mais comment peut-elle faire l’éloge d’une notion aussi barbare, aussi loin de notre siècle, une de celles qui ne font que mener notre humanité vers la régression ? Comment peut-elle bafouée l'humanisme et l'universelle des principes de la gauche ?».  Avant de s’intéresser en profondeur à l’esprit du mot tolérance, c’est-à-dire des concepts qu’il véhicule, je vais d’abord me pencher sur son corps, son étymologie donc. Du latin tolerare, le verbe désigne la capacité que l’on a, à accepter ce qu’on désapprouve et que l’on devrait normalement réfuter. Les Romains face à l’adversité parlaient de tolerantia, qui en tant que nom, fait référence aux notions d’endurance, de patience et de… résignation. La dernière notion référentielle touche de manière assez concrète, la raison de mon éloge à l’intolérance. Mais faisons fi de quelques ellipses de raisonnements et allons étape par étape. Après s’être penché sur la forme, venons donc à l’essentiel : le fond. La notion de tolérance est apparue aux environs du XVIeme siècle, lorsque le schisme entre l’Eglise catholique et l’autre « moitié », celle des protestants de Luther fut établit. Ainsi, les Catholiques toléraient les Protestants et inversement. Chaque partie du schisme pensait l’autre comme mauvaise mais se devait de l’accepter. Pour le bien commun et surtout pour la Paix. Evitant ainsi, le fait de perpétuelles Croisades. La notion de tolérance survient ici, dans le but non pas de rassembler pour effacer les différences dans le désintéressement le plus total, mais bien dans celui d’apaiser un mal. Au XVIeme siècle, le concept de tolérance avait au moins pour légitimité d’être en parfaite symbiose avec son étymologie. La tolérance était le fait de supporter l’autre et sa différence. Désormais la tolérance est différenciée : il en existe une religieuse et une autre dite sociale. Toutefois, si la tolérance religieuse est hypocrite dans ce qu’elle a d’émettre des jugements collectivement subjectifs, elle a au moins la légitimité d’être franche sur un point ; celui de se baser sur un manichéisme absolu et moraliste, recouvrant les notions de bien et de mal. On notera aussi au passage, que les sociétés, ayant bien perçu la connotation péjorative de la tolérance religieuse, ont accouché de ce fabuleux concept qu’est la laïcité. Laïcité, qui selon moi, se rapproche mieux de la liberté radicale des individus à jouir de leurs croyances personnelles, et des responsabilités qui en découlent. Aucune hypocrisie n’est sous-tendue dans la conception même du mot laïcité ; seule la liberté individuelle prévaut, non un consensus de pseudos  libertés. Mais en 2018, il existe des individus, invités à toutes les émissions de télévisions, qui ont réussi a détourner le sens premier de de ce mot, en y ajoutant des «valeurs »  républicaines sous fond de d'idéologie conservatrice, néo-réactionnaires  - beau néologisme pour qualifier d'ex-soixanthuitards engoncés dans leur privilège bourgeois, de droite libérale et d'extrême-droite - et de suprémacistes blancs.

Par l’émergence des termes de tolérance sociale et de vivre-ensemble sous couvert de laïcité, les sociétés ont peu à peu politisé la tolérance, en prônant cette notion comme le maitre-mot d'une solidarité nécessaire au rassemblement du peuple souverain. Un consensus  comme solution. De sorte que, sous ce couvert de mièvreries d’unité factice, les individus-citoyens ne cernent pas le véritable but de cette tolérance politisée : la dépolitisation du Demos. En plus d’avoir une signification erronée de nos jours, celle que je dénonce est celle qui sert le monde politique : c’est ici qu’intervient ma réinterprétation de la lecture du Plaidoyer de l’intolérance de Slavoj Žižek. Le philosophe slovène « dénonce le langage feutré de la tolérance [comme ce] principe d’indulgence qui conduit inévitablement au un processus de dépolitisation générale ; un multiculturalisme dépolitisé qui est la nouvelle idéologie du capitalisme global. » L’intolérance que prône Žižek est celle d’un facteur de progrès. Imaginez-vous le prolétariat, à la fin du 19eme siècle, tolérant le patronat affameur ? Imaginez-vous les esclaves Noirs d’Amérique, des Antilles et d’Afrique, tolérer les esclavagistes ? Imaginez-vous les Alliés, après la guerre, tolérant quelques résidus de nazis, ici ou là ? Imaginez-vous la Gauche qui française qui tolère le racisme systémique ? Ah, non mince. Mauvais exemple. La tolérance à dessein politique efface les clivages qui existent, les oppositions d’idées et de convictions pour mieux diriger les masses, pour que celles-ci tolèrent une économie toujours plus  utilitariste, une démocratie bafouée et chimérique, pour l’acceptation quasi systématique des injustices sous le couvert « du devoir de tolérance ». Celui-ci  ne libère pas les individu.es, il les aliène en faisant  de précieuses marionnettes consensuelles. Le fait de vouloir occulter, et/ou omettre par tolérance la différence de l’alter, met l’accent sur une démarche hypocrite et malsaine. Je tolère parce que l’autre est, je tolère pour avoir la paix.

 

Devoir de tolérance, 0/20

La tolérance comme devoir moral.... C'est Kant qui doit convulser dans sa tombe.  Il n'y a pas plus intéressé que le concept de tolérance. Parler d'un « devoir de tolérance » envers les « minorités »  est d'une violence symbolique effarante. Oui, les mots ont un sens et une signification. Les survoler c'est abêtir nos consciences et nos prises de positions.  Ces derniers font l’impasse sur cette vicieuse différence, par ce qu’ils n’ont pas le choix. Lorsque les groupes de dominants (les hommes, les personnes blanches, les riches etc) norment le discours en assurant qu'ils tolèrent les « minorités visibles et invisibles ». Ils  possèdent le champ discursif des mouvements et des luttes sociales, tout  en confisquant la parole des concerné.es. Les domiant.es se font ainsi chevaliers et chevalières d'une cause juste. La création du collectif  venue de  SOS Racisme dans les années 80 par exemple, a totalement dépolitisé les luttes des quartiers populaires qui mettaient déjà en avant la problématique de la classe et de la race comme facteur de discrimination sociale en France. En adoptant une communication et des campagnes de sensibilisation  - et non de dénonciation - le collectif a dressé une image d'un racisme moral, ne pouvant  naitre que dans les tréfonds des entrailles de l'enfer : le Front National. Or, les  personnes blanches de gauche qui défendent leur pote arabe/noir/asiatique et leur droit à la différence, sont les mêmes qui vont adresser des tirades condescendantes et paternalistes sur comment et pourquoi le porte du voile d'untel est une régression de sa liberté. Ce sont les mêmes fervents de la tolérance qui vont nier la dimension raciale lors des récurrentes affaires de violences policières qui ont coûté la vie à plusieurs hommes racisés. C'est bien connu la classe avant la race car les policiers ne sont là que pour établir et sauvegarder l'ordre bourgeois, éludant ainsi la problématique de la racialisation des profils.

En ne parlant que des « personnes issues des quartiers populaires » comme cible de discrimination, la gauche et l'extrême-gauche effacent les différences qu'impliquent les parcours de vie d'un homme blanc, d'un homme noir  ou d'origine maghrébine dans les cités. J'ai vécu un an dans la petite cité de Ris-Orangis dans l'Essonne dès mon arrivée en France. Et j'ai tout de suite remarqué cette échelle sociale de couleur que les politiques ne veulent pas voir : plus les immeubles étaient hauts plus la couleur des habitants qui y logeaient étaient foncée, plus les logements étaient bas et individuels plus la couleur de peau tendait vers le pâle. Dans le même quartier, se tenait déjà une ségrégation spatiale, qui impliquait une séparation du ludique et de la socialisation. Bizarrement, la police ne s'attardait jamais dans les lotissements majoritairement blancs. Accepter l'autre dans sa différence sans comprendre cette dernière, c'est se penser comme l'être de référence, la norme, comme un être transcendant. C'est tolérer les autres et leur accoler une infériorité construite socialement. Voter à gauche, habiter  le quartier la Goutte d'or, louer la mixité sociale, le quartier plein de couleurs, d'épices, d'odeurs mais se plaindre du nombre trop élever d'élèves d'origine africaine dans les classes, c'est tolérer. Militer pour un droit à la différence en s'excluant en tant que personne blanche donc normative, c'est tolérer et se fourvoyer. D'ailleurs, de quel droit parle-t-on d'ailleurs ? Ma couleur de peau n'a pas plus besoin d'un droit de différentiation que celle d'une personne blanche... Edifier le bilinguisme ou le multilinguisme des enfants des classes supérieures et le dénigrer  chez celles des classes populaires. Mais surtout l'invalider lorsque ces langues ne sont "que" des "dialectes" d'Afrique. C'est tolérer.  Louer la qualité de vie dans les Dom-Tom, l'accueil et la générosité des insulaires, la solidarité qui manque teeeellement en France mais vivre derrière des barrières de deux-mètres de haut, occuper tous les postes à responsabilité et nourrir un entre soi résidentiel, c'est tolérer et affirmer son privilège blanc. Quid de l'entre-soi des milieux militants blancs, qui sont le terreaux malheureusement fertiles de ce racisme ordinaire.

 

Au final, mon éloge de l’intolérance n’en est réellement pas un. L’intolérance dont je fais le panégyrique, n'est autre que l’intolérance à la bêtise, l’intolérance à la  pensée unique d'une gauche qui croit avoir tout compris des logiques d'oppressions, qui rassure ses consciences et son militantisme. Evitant par-là, à prendre les problèmes sociaux  et raciaux à la racine. Afin de soulever les réelles problématiques de la société française que les mouvements antiracistes politiques incompris et tolérés, s'évertuent de dénoncer

« La tolérance ne devrait être qu'un état transitoire. Elle doit mener au respect. Tolérer c'est offenser. » Johann Wolfgang Von Goethe.

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