« Dématérialisation » des liens et démantèlement du soin….

La crise épidémique actuelle met particulièrement en exergue les enjeux du lien et du soin, alors même que le confinement s’impose et que notre système sanitaire implose. Or, ce sont toujours les plus vulnérables qui risquent de subir davantage ces processus de « dématérialisation », comme en témoignent déjà les contraintes pesant sur les pratiques soignantes et institutionnelles.

Le contexte épidémique nous contraint donc à expérimenter de nouveaux types de lien, dématérialisés, désincarnés, numérisés, à distance…

Cet usage ubiquitaire des interfaces numériques suscite d’ailleurs une certaine excitation au niveau collectif ; en témoigne la mode des « apéros Skype » ou les besoins impérieux de faire émerger des sociabilités « dématérialisées ». Tout à coup, des personnes que l’on croisait deux à trois fois par an éprouvent l’irrépressible pulsion de communier par écrans interposés - après seulement deux semaines de confinement - en dégustant des bières pixélisées ; un alibi social pour s'alcooliser?…« Nous ne donnons pas [à nos amis] pour le bien que nous leur voulons faire, mais pour celui que nous voulons recevoir » (François de la Rochefoucauld).

Comme si, du fait de notre insatiable besoin de consolation, il fallait immédiatement se précipiter sur ces subterfuges de groupalité, sur ces dispositifs anti-manque ; maintenir un pseudo-festif comme mot d’ordre, et l’illusion d’une continuité, voire même d’une surenchère. Lutter contre le vide, l’ennui, la solitude….« Ils se groupent, afin de s’ennuyer en commun » (Arthur Schopenhauer)

Nous nous confrontons actuellement à une sorte de frénésie de connexions, à la mesure de l’inflation virale et quasi monstrueuse de l’information. Les affects circulent, sans filtre, les commentaires impulsifs se délient, les expertises profanes se répandent, ainsi que la litanie des chiffres, la sommation des morts, les incohérences, les déboires, les espoirs, l’angoisse, le deuil…

La délaissement abject de nos aînés en EHPAD, le pourrissement des solidarités, le sacrifice des soignants et de l’hôpital public, la prégnance du biologique, de la chair et du cadavre, surgissent abruptement dans un monde devenu de plus en plus virtualisé, insaisissable, insipide et irréel ; un monde d’avatars désincarnés, financiarisés, où les rencontres se consomment par applications interposées ; un monde où la simple présence corporelle de l’autre peut paraitre menaçante ; un monde que l’on souhaite épurer de toute effluve, semence, sueur, vacillement, larme, barbaque, défaillance, organe, sensualité, peau, cicatrice, tâche, douleur, regard, palpitation, mystère et désir… L’épidémie de coronavirus constitue dès lors une forme de retour du refoulé, de resurgissement du réel ; dont il faudrait se protéger en se déracinant davantage…

Nous nous retrouvons donc confinés, tout en étant paradoxalement hyperconnectés. Le monde parait à la fois distant, insaisissable - à l’image du coronavirus - et pourtant, sa fragmentation numérique nous assaille jusqu’à la nausée, alors que nous essayons de nous y raccrocher. Le télétravail fait effraction dans notre sphère intime, et nous pouvons, imperceptiblement, éprouver une forme de désœuvrement face aux écrans, en quête de sens, de consistance…

« Tout le malheur des hommes vient d'une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre » (Blaise Pascal).

Ainsi, par temps de confinement, les technologies numériques de la communication peuvent apparaitre comme une forme de pharmakon, à la fois un remède, mais aussi un poison. De façon structurelle, « le web peut être dit pharmacologique, parce qu’il est à la fois un dispositif technologique associé permettant la participation et un système industriel dépossédant les internautes de leurs données pour les soumettre à un marketing omniprésent et individuellement tracé et ciblé par les technologies du user profiling ». En outre, il faut aussi considérer les effets de ce type de dispositif sur notre façon d’investir les relations et l’altérité ; un « réseau social », une « visioconférence » ne peuvent se substituer à un groupe ; exit la profondeur, la présence silencieuse, et la simple sensation de co-exister dans le flottement de la durée. L’écran interposé introduit une urgence, une impulsion de remplissage, une émulation à tuer tout intervalle ; une injonction à produire des bavardages, voire du vacarme, à la mesure de notre peur du néant…Face à l’interface numérique, nous sommes à la fois captifs et assignés : sommés de combler, interdits de s’absenter et de rêver. Scrutés, trop présents, dans un subterfuge de présence. Prisonniers de l’instant, sans y être vraiment plongés, car notre monde s’est rétréci. Plus d’horizon, ni d’arrière-plan, plus de sous-entendu, une atmosphère sensorielle réduite au bruit et à des images de visages figés, se mirant autant qu’ils sont mirés ; pathétiques reflets des mises en scène du Moi, sous contrôle ; la poétique du corps a disparu, ses hésitations, ses scansions ; ses tensions inconscientes, ses effluves affectives….Sa langueur et ses déploiements, ses intrigues…« L’amitié ne garde pas le silence, elle est gardée par le silence. Dès qu’elle se parle, elle s’inverse » (Jacques Derrida). 

Bref, il faut avoir conscience de ce caractère extrêmement réducteur et mensonger, ne pas en être dupe et résister à l’illusion…La plus belle femme du monde ne peut donner que ce qu’elle a… Il ne faut donc pas demander à ces outils plus que ce qu’ils ne sont : des moyens de communication temporaires qui ne remplacent pas le lien, et qui ne doivent pas s’en arroger la prétention, avec notre complicité.

 

Dans le domaine du soin, ces écueils sont encore plus prégnants : l’usage pondéré d’internet peut certes permettre de maintenir un lien thérapeutique, mais il s’agit d’un outil à « double tranchant », qui ne pourra en aucun cas venir remplacer la présence thérapeutique, en amont et en aval. La crise épidémique du coronavirus nous contraint, de gré ou de force, à déployer la continuité de nos suivis en utilisant notamment les interfaces numériques. Et certains enseignements peuvent d’ores-et-déjà en être tirés...

Comme le rappelle Mathieu Bellhasen, « dans l’un des renversements « coronarovirien », alors que l’on ne vit justement plus rien (ou presque plus rien dans la proximité immédiate des corps et des psychés), il nous faut trouver d’autres modalités de liens pour ne pas s’abandonner, soi et les autres ». « En psychiatrie, vivre cette épreuve à l’ère du numérique et de la e-medecine est enseignante : les technologies ne servent à pas grand-chose si un lien humain réel, physique, ne pré-existe pas ».

Par ailleurs, indépendamment de l’instauration d’une relation de confiance au préalable, le lien téléphonique et numérique ne peut prendre sens et « corps » qu’en s’étayant sur certaines capacités de représentation : en effet, il faut pouvoir intégrer l’absence, et être dans la possibilité de se figurer un espace autre, une dimension tierce. De surcroit, il faut également avoir donné du sens à la situation actuelle, à son caractère d’exception, comprendre les enjeux du confinement et de la « continuité » de la scolarité et des soins, afin que ce bouleversement des modalités de l’échange ne fasse pas trop effraction et ne s’apparente pas trop à des formes de séduction ou d’envahissement confusionnant. Ce qui suppose d’avoir au préalable accès à des moyens linguistiques et cognitifs suffisamment étoffés…

Or, beaucoup des enfants, voire des adolescents, que nous essayons d’accompagner souffrent de carences précoces, présentent des inhibitions cognitives massives, un désinvestissement de la communication orale, une agitation avec instabilité motrice, ce qui peut induire des effets non négligeables sur leurs capacités de symbolisation, et sur la possibilité de maintenir un investissement du lien en dehors d’une présence en chair et en os - ou alors, ils sont tout simplement trop immatures du fait de leur stade actuel de développement…Ces enfants qui souffrent d’une précarité de leurs contenants de pensées ont effectivement besoin d’une continuité relationnelle « incarnée », qui ne saurait se limiter aux seuls canaux sensoriels de l’audition et de la vue. Dans le lien thérapeutique, la motricité est aussi engagée, de même qu’une circulation émotionnelle qui engage tout le corps ainsi que l’intégration co-modale de tous les flux perceptifs. Par ailleurs ce lien ne peut prendre consistance qu’à l’intérieur d’un cadre temporo-spatiale : la rythmicité ainsi que l’espace de rencontre sont ainsi des éléments centraux, constituant un support pour que des représentations partagées puissent émerger. La stabilité du lien constitue en effet le gage d’une forme d’invariant à partir duquel une mémoire et des narrations communes peuvent se construire. Pour ce faire, ces enfants ont besoin d’une disponibilité et d’une attention sans faille de la part de leur interlocuteur, et cette fiabilité nécessite un engagement corporel que l’enfant doit parfois pouvoir éprouver. Ce que l’interface numérique ne permet évidemment pas ; d’autant plus que l’effet d’excitation inhérent à la manipulation de ses outils tend à disperser encore plus la qualité de présence. Lors des téléconsultations, j’ai pu constater des effets de confusion, de perplexité, de parasitage, de décrochages itératifs, ou de perplexité ; voire même certaines formes d’accrochages sensoriels chez des enfants non autistes. Ainsi, dans certaines situations, le lien numérique direct avec l’enfant peut s’avérer plus désorganisant qu’autre chose. D’autant que certains enfants vivent dans des conditions de grande promiscuité, sans possibilité de s’isoler ou de s’abstraire d’une excitation permanente d’arrière-plan…D’autres subissent une grande désorganisation familiale, des empiètements permanents de leur sphère d’intimité, une surcharge sensorielle omniprésente…Ainsi, la « fracture numérique" n’est pas forcément l’enjeu réel - nombre de familles précaires étant malgré tout « équipées » - mais plutôt les conditions concrètes en termes d’espace, de moyens de communication et d’ « infrastructure groupale » favorisant ou entravant une parole libre ou des germes de pensées subjectivées. Les inégalités socio-culturelles ne peuvent qu’être tragiquement accentuées par la dématérialisation des suivis.

Dès lors, dans certaines configurations, notre rôle ne peut être que de soutenir les familles, en dépit de la fragilité des possibilités d’échanges linguistiques - nombre d’entre elles sont allophones, avec une maîtrise très rudimentaire de la langue française… D’autant plus que certains parents paraissent également hébétés et sidérés, avec une déstructuration complète et rapide de leur organisation temporelle en l’absence de repères sociaux extérieurs, voire des situations de rupture en termes de besoins de base : alimentation, suivi de nourrissons, soins médicaux…Nos interventions peuvent alors, simplement et modestement, devenir des tentatives pour préserver des îlots de cadre, pour garantir une certaine continuité des conditions primaires d’existence au quotidien, afin d’éviter que ces familles ne sombrent totalement dans un marasme et un désarrimage extrêmement délétères pour les enfants. Enfin, dans certains cas, nous pouvons tout de même figurer une forme de tiers, de représentation de l’extérieur, d’un avant et d’un après. Nous pouvons contribuer à éviter un délitement trop profond de l’organisation de groupes familiaux confrontés à une forme éprouvante de réclusion physique et psychique, du fait tant de la fragilité de leur « homéostasie » que de la précarité de leurs conditions d’existence. Là, nous jouons un rôle de régulation, d’étaiement, permettant peut-être d’éviter le chaos ou le néant…

Va également se poser la question de l’après-coup : comment allons pouvoir reprendre notre cadre de suivi, au décours de cette période de succédané numérique plus ou moins supplétif?

De fait, la « téléconsultation » induit forcément  une dimension « hors cadre », voire une forme de familiarité et de fléchissement des garants habituels du suivi, d’autant plus que les cliniciens ont pu se montrer extrêmement disponibles, mobilisés et présents. La neutralité, l’espacement des rendez-vous, la contenance institutionnelle d’arrière-plan, le rituel de la salle d’attente, le fait de croiser d’autres familles se trouvent évaporés… En conséquence, certains fantasmes vont inévitablement émergés, du type « le docteur n’est là que pour moi, je suis son/sa préféré-e, il a laissé les autres et il veut me garder uniquement pour lui » ; ou encore « il est très intéressé pour voir ce qui se passe chez moi, il veut venir dans ma maison ». Les éléments de transfert - gros mot? - se trouvent ainsi brouillés, et vont devoir être repris et travaillés afin de pouvoir aborder à nouveau des enjeux singuliers, au-delà des répercussions plus ou moins individualisée d’une situation collective.

Enfin, le vécu des cliniciens peut également être mis à rude épreuve par cette « dématérialisation » du lien thérapeutique. En temps habituel, l’institution, le cadre, constituent aussi des protections, tant collectives qu’individuelles, permettant de prendre de la distance, de ne pas se laisser envahir, de préserver une certaine séparation entre l’espace professionnel et la sphère privée. Dans ce contexte de désinstitutionalisation forcée, le coût psychique peut alors s’avérer intense pour les praticiens, du fait de cette porosité et de ce délitement des cloisonnements protecteurs. Il convient alors d’essayer de maintenir malgré tout certaines limites, certains garants de différenciation, ce qui ne va pas de soi. En l’occurrence, je reçois des mails à tout heure du jour et de la nuit, des demandes parfois impulsives, témoignant à la fois d’un besoin de réassurance, de continuité, mais aussi d’un éclatement des repères et d’une sorte de fantasme d’ubiquité et de totale disponibilité…Ce qui, malgré toutes nos précautions et notre bonne volonté, peut induire des effets proprement pervers…

 Le travail d’équipe se trouve également ébranlé, malgré les tentatives de maintenir le lien collectif par des outils numériques (mails, visioconférence, etc.). Encore plus qu’à l’habitude, la parole de certains se voit confisquée par les plus loquaces, voire les plus intimidants, avec des effets de clivages tout à fait inédits… La frontière entre le personnel et le professionnel tend aussi à se réduire dangereusement, chacun ayant tendance à évoquer sa situation ou son vécu personnels, ses problématiques domestiques, sans forcément préserver des frontières fonctionnelles en temps« normal » ; on peut d’ailleurs observer une certaine désinhibition en rapport intrinsèque avec l’usage des technologies numériques de communication. Dès lors, il devient très difficile, voire impossible de faire la part entre les fantasmes et les angoisses individuelles, et ce qui s’inscrit dans une logique plus groupale et institutionnelle. Toute la dynamique d’élaboration collective vient ainsi à vaciller, ce qui peut paradoxalement induire un sentiment de grande solitude face aux situations cliniques complexes, alors même qu’il y a floraison d’échanges en tout sens. L’institution ne peut plus jouer son rôle de régulation, de médiation, de « détoxification ». Au contraire, sa virtualisation peut susciter un effet de caisse de résonance vis-à-vis d’identifications projectives anarchiques, avec de potentiels effets de désorganisation et de parasitage. On peut d’ailleurs observer une forme d’indifférenciation des places et des responsabilités, chacun se sentant sur un plan d’égalité, « horizontalisé » face à son écran…

 Ce dispositif de « dématérialisation institutionnelle » a donc un impact non négligeable sur la qualité du travail clinique, ce qui parait tout à fait flagrant après à peine quelques semaines de confinement. Mais, un effet plus insidieux consiste à voir émerger des formes d’aménagements pervers dans la dynamique collective. Car les outils mobilisés, les procédures qu’ils induisent en termes de communication et de liens sont tout sauf neutres. De façon latente, c’est effectivement une représentation partielle et tronquée tant de l’individu que de la relation qui est ainsi mobilisée, avec l’évacuation de certaines caractéristiques essentielles de l’intersubjectivité. La réalité incarnée et conflictuelle de l’échange, la rugosité du réel et de la présence, se trouvent ainsi déniés, ou noyés dans un fantasme de fluidité de échanges. La question du manque, de la séparation, des restrictions d’efficacité, se voit également scotomisée. Les procédures numériques sont censées combler les failles. Le temps de la pensée, de l’hésitation, du doute ou de l’élaboration devient dès lors superflu. Or, d’après Paul-Claude Racamier, « la différence entre l’évolution réfléchie et la perversion vient de la présence ou de l’absence de travail de la perte et du deuil ».

En outre, à travers la numérisation, les logiques managériales ont tendance à se déployer sur un mode réticulaire et informel, qui amène progressivement à brouiller toute distinction. Cette logique d’homogénéisation, d’horizontalisation, tend ainsi à abolir les éléments du cadre institutionnel, la référence à une loi commune, sur le plan déontologique et clinique, et à favoriser la transgression des interdits. Chacun s’autorise désormais de lui-même, sur le plan du discours, mais aussi des actes….Déni des différences, confusion des places, prédominance de l’individuel sur le collectif, abrasement des censures viennent littéralement mettre à mal la groupalité institutionnelle…Dès lors, la structure symbolique de l’institution, le sens de l’activité commune et les finalités du travail collectif se trouvent insidieusement transformés. Sous l’apparence de la « fluidité numérique », les idéaux communs sont détournés, les règles collectives disqualifiées, les rôles et les fonctions subvertis, avec une perte de vue de la réalité des pratiques…A travers la « dématérialisation », l’idéologie managériale peut effectivement se déployer de manière univoque, sans prendre en compte la spécificité et les finalités du soin. Les interactions ne sont plus perçues que comme des transactions ; les voies de l’élaboration groupale, de l’échange contradictoire, le lent travail d’émergence des compromis à partir des conflictualités structurantes se trouvent finalement réfutés ; à leur place, se mettent en place des voies automatisées de décharge et d’évacuation, des compulsions de répétition dans un climat d’excitation permanente, en dehors de toute spécificité contextuelle….

 

Au fond, ce type de dispositif organisationnel dématérialisé préfigure les projets de plateformisation numérique du soins portés par les ARS, sur le mode d’une « fluidification des échanges entre professions libérales et plateformes, par le biais d’échanges dématérialisés ». En conséquence, il est à craindre que les tutelles administratives se saisissent des contraintes épidémiques actuelles comme d’un champ d’expérimentation…Par exemple, les organismes financeurs ont laissé entendre qu’ils factureraient les actes de « téléconsultation », mais pas forcément les entretiens téléphoniques, aussi longs et indispensables soient-ils du point de vue clinique…L’illusion technophile dans toute sa splendeur : si ce n’est pas innovant, moderne, connecté, cela n’a pas de valeur…

 En témoigne d’ailleurs la note de la caisse des dépôts par rapport aux perspectives de l’hôpital publique, relevée par Mediapart : « ce document expose une série de propositions qui s’inscrivent toutes dans la philosophie néolibérale qu’Emmanuel Macron a toujours défendue par le passé. Privatisation rampante au travers de sulfureux partenariats public-privé (PPP), marchandisation accélérée de la santé : voilà un plan qui tourne le dos aux valeurs de l’État-providence ». Ainsi, au-delà des discours et des déclarations d’intention, le gouvernement ne semble tirer aucun enseignement de la crise socio-sanitaire, et entend même accélérer les processus qui ont mis à mal notre système de soins.

Un des éléments de cette note concerne le développement de la « santé numérique ». Comme le souligne le sociologue Pierre-André Juven, cité par Mediapart : « l’intrusion encore plus grande du privé (car déjà existante) s’articule à celle – moins crispante pour beaucoup d’acteurs – de l’innovation et notamment de l’innovation numérique ». Il ajoute également : « ce document est le révélateur très net des orientations actuelles en matière de réformes de la santé : nécessité de faire plus de place au privé ; croyance forte dans l’innovation numérique comme solution au double enjeu de la qualité des soins et de la contrainte financière ; responsabilisation et individualisation face au risque ».

Ainsi, dans une logique éminemment technophile, « la santé numérique » doit désormais constituer une priorité, avec le fantasme sous-jacent de fluidifier les prises en charge et l’organisation du soin, tout en palliant au manque de financement public par l’innovation numérique. D’ores-et-déjà, les opérateurs complémentaires (mutuelles, assurances) ont investi le secteur en proposant des solutions de téléconsultation. Du côté des patients, il est préconisé une forme d’autonomisation par l’individualisation, c’est-à-dire par une rupture des ancrages relationnels garants de la continuité et de la stabilité des soins. Chacun devra se débrouiller de son côté, mais il ne sera pas seul et abandonné, car les interfaces numériques seront là. En cas de problèmes de santé, nous aurons donc l’insigne chance de nous trouver confrontés à des algorithmes, ou au mieux à des interlocuteurs/écrans distants, inconnus, dématérialisés, et interchangeables…Cela présage du soin de qualité, ça ma p’tite dame, ça sent bon le suivi personnalisé et ajusté, la prise en compte de la situation globale du patient, de son histoire et de son environnement ; avec ça, c’est sûr, crévindiou, on ne risque pas de s’retrouver avec des ordonnances aussi longues que la consultation aura été courte, impersonnelles et automatisées ; un peu de bon sens braves gens, braves gens…

 

Le confinement actuel permet d’ailleurs d’expérimenter d’autres effets désastreux de la dématérialisation des liens, dans le domaine scolaire et éducatif par exemple. De fait, comme le rappelle Bernard Lahire, « le repli sur la sphère familiale et domestique conduit à une accentuation des inégalités de départ ». Les enfants les plus en difficulté par rapport aux apprentissages scolaires, du fait notamment de leur environnement socio-familial, ont davantage besoin d’investir des liens, d’entrer en interaction pour investir les savoirs faire et les savoirs être propres à l’école. Ainsi, ce rapport très ténu qu’ils ont éventuellement pu construire avec le scolaire du fait de la présence engagée et encadrante des enseignants risque de se déliter très rapidement dans le contexte du confinement. En effet, ces enfants souffrent d’un défaut d’intériorisation, de cadre interne, et ont ainsi besoin d’un étayage incarné, dans la réalité et au quotidien. Ce n’est surement pas la fracture numérique qui va creuser les inégalités, mais la fracture environnementale et relationnelle. Car l’usage qui est fait des interfaces numériques s’avère très dépendant du capital culturel au niveau familial, de l’investissement parental, des conditions concrètes de vie au quotidien… Mettre une tablette entre les mains d’un enfant ne lui permettra pas d’apprendre, de la même façon qu’une cabine de téléconsultation ne soignera pas…

Certaines périodes sensibles s’avèrent tout à fait décisives en termes de développement psycho-affectif, linguistique et cognitif : en l’absence de stimulations adéquates, sur le plan relationnel, communicationnel, moteur, émotionnel, etc., des effets irréversibles risquent de s’installer à court terme, avec un impact significatif sur le parcours scolaire ultérieur. De telles carences constituent autant de fermetures existentielles à plus long terme, ainsi qu’un facteur majeur de reproduction des inégalités sociales. S’illusionner de la continuité pédagogique grâce aux outils de communication numérique constitue donc une grave hypocrisie, d’autant plus que 5 à 8% des élèves auraient déjà perdu le lien avec leur établissement scolaire…

Et pourtant, l’école se numérise toujours davantage…

 

Le lien « dématérialisé » ne peut donc prend corps et sens, qu’à partir de fondations déjà bien établies au niveau des conditions d’environnement mais aussi des cadres internes et des capacités de symbolisation.

Comment l’envisager dans le cas de personnes dont la sociabilité est uniquement liée à la rue ? Et concernant celles pour lesquelles le lien avec les travailleurs sociaux ou les personnels soignants est un vecteur indispensable d’ancrage social et communautaire ? Et pour tous ceux qui sont trop précaires sur le plan existentiel et psychique pour pouvoir se représenter la persistance d’une relation à travers une interface numérique ?

Comme le souligne le philosophe Guillaume Le Blanc?, « la panique des réponses politiques à cet impensé que sont les vies des plus fragiles » est le signe que « la pandémie restitue à tous le refoulé de la vulnérabilité ».

De fait, la « dématérialisation » des liens – soignants, pédagogiques, sociaux, etc. – ne peut être que l’apanage des plus dotés, en termes de ressources matérielles mais aussi de structures internes. Ceux qui promeuvent ce type de dispositif numérisé ont finalement tendance à projeter leurs propres cadres, à en faire une forme d’universel partagé par tous, sans prendre en compte nombre de situations invisibilisées, sans intégrer toutes les singularités qui constituent autant d’obstacles irréductibles à cette désincarnation du « care ». Au fond, le fantasme ultime de la gouvernance néolibérale serait d’effacer le corps et le lien dans des politiques publiques aussi abstraites, qu’ineptes et inégalitaires ; alors même que la crise épidémique actuelle fait saillir l’infrastructure matérielle à partir de laquelle notre société peut se donner l’illusion d’être suspendue, hors sol….

Or, la situation de confinement risque d’élargir un peu plus les brèches dans notre capacité à partager un monde commun, d’accentuer davantage nos clivages collectifs et nos scotomes. « L’imaginaire historique et social ne sera pas le même selon que l’on a vécu cet épisode dans la communauté d’un quartier populaire ou de classe moyenne, avec des rituels de retrouvailles comme les applaudissements de vingt heures, ou dans une maison secondaire isolée à la campagne. Il y aura un avant et un après » (Isabelle Coutant). Comment maintenir la présence des autres, du groupe, des liens, du commun, au-delà des pixels ? Comment signifier la main tendue ? Quels regards pouvons-nous encore échanger ? Continuerons-nous à faire disparaitre de nos champs perceptifs et affectifs ceux qui ne peuvent exister dans l’espace numérique ?

 

Ainsi, ce confinement constituera sans doute un témoignage tragique de la nécessité de maintenir des liens singuliers, engagés, incarnés, en particulier à destination des populations les plus vulnérables et déracinés. Car, en négatif, nous constatons le caractère extrêmement structurant de la présence, des corps et de l’intersubjectivité : c’est parfois par leur absence que nous pouvons vraiment mesurer l’importance de ces dimensions. Dans le domaine du soin, la dynamique institutionnelle exerce à l’évidence une fonction socialisatrice, parce qu’elle mobilise la relation, la parole, mais aussi une dynamique d’équipe en arrière-plan. Quand ce tissu se désagrège, c’est finalement la dimension soignante qui s’étiole….Pourtant, il faut malheureusement craindre, au décours de cette crise, la poursuite systématique et impitoyable des programmes de désinstitutionalisation, l’accentuation des « externements arbitraires » (Mathieu Bellhasen). Les pratiques psychiatriques sont toujours le reflet des conceptions politiques, socio-économiques, anthropologiques de tel ou tel système social, mais aussi le révélateur de ses impensés, de ses fantasmes et de ses zones d’ombre. Ainsi, on perçoit l’impact de cette représentation de plus en plus prégnante au niveau collectif, à savoir celle d’un individu sans corps, sans lien et sans racine, sans ancrage groupal, uniquement déterminé par des algorithmes cérébraux n’ayant comme finalité que de maximiser ses gains dans le grand jeu de la concurrence débridée…A force d’être numérisés et pixellisés, nous avons fini par y croire pour de bon…

Pourtant, tous, autant que nous sommes, sommes des êtres chimériques, constitués par plus-d’un-autre, pétris de groupes et d’impuretés, de chair et d’histoire. « Chaque individu est une population » (Thomas Pradeu), et « on ne surmontera cette crise qu’en faisant en sorte que les individus et le collectif puissent se reposer l’un sur l’autre. C’est peut-être le sens philosophique profond de l’idée d’immunité collective ».  Ainsi, « bien comprise, l’immunité de groupe désigne le fait que je suis protégé par le groupe et que je le protège ». Si nous voulons nous immuniser, à la fois sur le plan des risques épidémiques mais aussi des risques sociaux, il va nous falloir prendre soin des dynamiques collectives et de nos communs : là sont nos véritables protections, et il serait temps de les prendre enfin en considération…Prenons soin de nos liens, et maintenons du lien dans nos soins!

 

 

 

 

 

 

 

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