Se souvenir de Georges Politzer (1): Trajectoire

Georges Politzer est mort fusillé par les nazis en 1942, à l’âge de 39 ans. Au-delà de ce destin tragique, se dégage une existence engagée et intransigeante ; une vie de combats pour la vérité, à travers la pensée et les actes, embrassant tant la politique que la philosophie et la psychologie. Que reste-t-il de ce parcours incandescent ? Une force vive pour nourrir nos postures et nos réflexions.

Alors que partout triomphe le règne de l’expertise et du management, il est parfois utile de revenir sur les combats et les écrits d’intellectuels engagés dans leur réalité historique. Au-delà de l’hommage rendu à l’homme, à son courage et à ses convictions, il m’a donc semblé intéressant de me pencher sur la pensée de Georges Politzer, plus spécifiquement en ce qui concerne sa critique de la psychologie de son époque et ses résonances avec certains enjeux contemporains. Un petit décalage historique peut effectivement s’avérer très instructif pour saisir l’air du temps et le caractère très situé de certains postulats péremptoires revendiquant leur modernité.

 

Commençons donc par esquisser en quelques traits la trajectoire du personnage (po

politzer
ur plus de détails personnels concernant sa personnalité et son parcours existentiel, je renverrais à l’ouvrage biographique écrit par son fils Michel Politzer - « les trois morts de Georges Politzer » - , quête poignante à la recherche d’une certaine réalité de ce père disparu alors que l’auteur n’avait que 9 ans…)« Je me suis construit une mémoire avec celle des autres à défaut d’avoir retrouvé la mienne », écrit-il ainsi. Car, au-delà de la légende et du mythe, ce travail d’écriture est aussi une tentative pour retrouver une certaine incarnation de ce couple parental aussi fugitif qu’impétueux – Georges et Maï Politzer, laquelle, arrêtée en même temps que son mari, mourra en déportation à Auschwitz.

Difficile effectivement de saisir l’intensité et la fulgurance de ce destin, sans faire un détour par l’intime. Ce témoignage charrie aussi toutes les contradictions et les errements d’une figure paternelle insaisissable, et permet d’appréhender la force vive d’un homme absorbé par la pensée et l’action, sans pour autant chercher à en faire une icône…

Comment ne pas être interloqué par cette trajectoire existentielle hors du commun qui condense un engagement philosophique et politique absolument indissociables ? Par cette capacité à embrasser les théories les plus fécondes de son époque – de Freud à Marx – tout en restant un militant intransigeant, un pédagogue enthousiaste, un résistant de la première heure ?

« Rares sont les textes qui vous font sentir avec une si déchirante acuité la mâchoire de fer qui se referme sur un destin, broyant tout, jusqu’à la possibilité d’une postérité » (Aude Lancelin). Au-delà de l’intensité de cette destinée incandescente et tragique, on saisit de surcroît l’intransigeance de l’homme, sa facétie, son exaltation, sa lucidité, son entrain, sa passion, sa radicalité, ses emportements, son impétuosité, ses revirements, son ironie féroce….

 « Il est certain qu’à côté de Politzer, tous les gens ont l’air de fantoches. » (Michel Leiris)

Comme le souligne Cyrille Deloro, se plonger dans l’existence incandescente de George Politzer, c’est, entre autres, appréhender la « trajectoire d’un juif hongrois pauvre nourri aux idéaux de la Révolution française, qui va lire dans Kant la prolongation des idéaux révolutionnaires et qui va lire dans Freud l’application des idéaux révolutionnaires : l’accès au « Dire-je » ou posséder le Je dans sa pleine représentation ».

Georges Politzer naît le 3 mai 1903, à Nagyvàrad (Autriche-Hongrie) aujourd’hui Oradéa-Maré (Roumanie). « En 1919, Georges Politzer a 16 ans, lycéen révolté il participe à la révolution de Béla Kun en Hongrie, la Winchester à la main. Lors de l’écrasement des rouges, sa tête est mise à prix : il échappe de peu à la folie meurtrière des contre-révolutionnaires, mais il sort exsangue de cette lutte » (Michel Politzer). Exilé en France suite à la déroute de la République des conseils, il est naturalisé et devient agrégé de philosophie. Il s’engage alors dans l’enseignement, avec la conviction que l’apprentissage philosophique doit redevenir une source d’émancipation. Il s’agit ainsi de combattre les illusions, les « mythes », les idéologies mystificatrices, de désaliéner la pensée. Enseigner, c’est donner les moyens aux élèves de penser par eux-mêmes, c’est leur permettre de se dégager des dogmes et des évidences, c’est soutenir une authentique subjectivation sur le plan individuel et ouvrir le champ des luttes émancipatrices sur le plan collectif. C’est se libérer de la croyance, de la résignation, de la soumission, de la passivité…

« Les philosophes seront, de nouveau, amis de la vérité, mais par là même ennemis des dieux, ennemis de l’État et corrupteurs de la jeunesse » : voici comment Georges Politzer aborde sa mission d’enseignant en 1925, à l’orée de son entrée en fonction.

A l’instar de Socrate, pratiquant la maïeutique, soit l’art de faire accoucher les esprits, et accusé de corrompre la jeunesse en ne reconnaissant pas les dieux de la Cité – auxquels on pourrait substituer l’appareil idéologique capitaliste… -, Politzer revendique donc la volonté de « libérer la jeunesse du poids de l’idéologie familiale et sociale,[de] redonner aux jeunes élèves le goût de disposer librement d’eux-mêmes, et [de] leur insuffler, s’il se peut, la force d’assumer leur indépendance, leur fierté et leur responsabilité » (Roger Bruyeron).

Pour Politzer, l’enseignement philosophique est une arme de combat, indissociable d’un engagement politique et d’une praxis révolutionnaire. Il s’agit effectivement de produire des effets dans la réalité, à rebours des spéculations fumeuses servant l’ordre bourgeois. En rationaliste convaincu, il s’engage contre toutes formes de « mythologies », ou de spiritualités, venant bousculer avec brutalité les vérités intangibles, les dogmes, les icônes et les conventions. Il s’agit donc de lutter contre tout ce qui pourrait entretenir l’exploitation de l’homme par l’homme, ce qui suppose justement de dénoncer ces mystifications idéologiques qui entretiennent une forme de naturalisation de l’oppression et de justification de l’ordre capitaliste.

Politzer critique ainsi les « philosophes sans matière » qui appartiennent « à la scolastique contemporaine » privilégiant la sécurité à la certitude. « Mais dorénavant l’appellation de petit bourgeois aura une signification très précise dans la critique philosophique ; elle désignera l’excès de profondeur ; elle servira à caractériser les solutions qui sont si profondes qu’elles dépassent le problème pour éviter le danger que comporte pour l’État sa solution». Les gardiens du temple, par l’abstraction et le formalisme, cherchent donc à éviter de se confronter au réel, aux conditions socio-historiques d’existence. Pourtant, “ il devient ainsi clair, non seulement par l’analyse théorique, mais par les faits eux-mêmes que c’est bien le capitalisme qui est responsable du caractère étriqué et de la corruption de la démocratie bourgeoise ” (Georges Politzer, « Ecrits 1, La Philosophie et les Mythes »).

Au fond, Georges Politzer dénonce toujours le manque de souci par rapport à l’individu réel, à son « drame » concret, celui-ci se trouvant éclipsé à travers des concepts et des abstractions, que ce soit sur le plan philosophique ou psychologique.

En 1928, il publie la « Critique des fondements de la psychologie », qui le consacre en tant que penseur pionnier et iconoclaste. De fait, il s’agit, en France, de la première étude philosophique examinant de manière critique l’œuvre de Freud, en saluant notamment l’émergence d’une psychologie du sujet, à la première personne – nous y reviendrons ultérieurement.

Ainsi, selon Althusser, Politzer est à « l'origine » de l'« entrée de la psychanalyse dans la réflexion philosophique française ».

Pour Politzer, la psychanalyse constitue une véritable rupture épistémique, dans la mesure où elle déconstruit les mythologies psychologiques qui investissent des processus ou des fonctions (perception, mémoire, etc.) et non l’individu réel qui, dans telle ou telle circonstance, éprouve, perçoit, se souvient, agit, rêve, désire, souffre, se raconte, etc. Dès lors, toute « science psychologique » devrait s’intéresser à un sujet situé, sur le plan historique, social, physique, culturel, existentiel, contextuel, à un sujet qui pose des actes, qui travaille, qui noue des liens, qui habite, qui aime, qui désespère, qui croit, qui refuse ; à son existence « dramatique » - ce que nous développerons.

Cependant, Politzer critique aussi la trahison de la psychanalyse freudienne à l’égard de son inspiration première, du fait de la réintroduction d’un formalisme académique et réducteur, qui en vient à nouveau à désapproprier le sujet de ses enjeux concrets et singuliers. Politzer récuse le fait qu’on puisse ainsi déposséder l’individu, le désubjectiver en le considérant comme la résultante de forces impersonnelles, abstraites et désincarnées. Ainsi, il est pour lui nécessaire de revenir au « concret », de lier l’inconscient à l’historique, tant dans ses déclinaisons individuelles et subjectives que sur le plan collectif et social.

Georges Politzer éditera alors la "Revue de psychologie concrète". Mais, suite à son adhésion au Parti Communiste, il se détourne progressivement de ses avancées et perspectives dans le champ psychologique. Chargé des cours de matérialisme dialectique à l’Université ouvrière de Paris, il s’investit de plus en plus dans l’enseignement de l’économie marxiste, et tend à rejeter toute investigation psychologique comme trop teintée de conservatisme bourgeois.

« Politzer, c'était l'homme qui avait dit : la psychologie, ça n'existe pas, la psychologie, c'est de l'abstraction, la psychologie, c'est la théorie de l'âme » (Althusser)

 Sa critique de la psychanalyse se fait alors radical et définitive : « Il suffit de feuilleter n’importe quel ouvrage psychanalytique pour se rendre compte à quelles puérilités peut aboutir la sociologie freudienne. Indiquons seulement qu’en fait Freud et ses disciples ont été amenés à proposer les 'complexes' à la place des forces motrices réelles de l’histoire. La sociologie à laquelle ils ont abouti ainsi fait apparaître à la surface l’idéalisme que la doctrine contient à la base. Par cet aspect des théories psychanalytiques, le mouvement issu de Freud a rejoint, par-delà la réaction philosophique, la réaction sociale et politique ».

Après la défaite de 1940, Georges Politzer, son épouse Maï et quelques autres camarades entrent en clandestinité. Avec Jacques Decour et Jacques Solomon notamment, il crée le premier réseau de Résistance universitaire. En plus de l'Université Libre, ils publient la "Pensée Libre", qui figurent parmi les publications résistantes les plus précoces dans la France occupée. Bien que militant communiste très actif et orthodoxe, Politzer s’émancipe alors de la ligne officielle du Parti imposant passivement le respect du pacte germano-soviétique ; il n’attend pas l’entrée en guerre de l’URSS pour lutter contre l’occupant nazi, percevant d’emblée que la résistance s’impose au nom d’un combat idéologique qui va bien au-delà d’un conflit de classes. Fidèle et réfractaire, il ne trahit pas ses idéaux et sa conscience, alors même que l’appareil du Parti reste initialement inerte et clivé, assez pathétiquement.

 « Politzer fut au côté de la petite poignée de ces communistes de base qui n'ont rien dit contre le pacte, mais qui ont agi contre... Lui et d'autres, très peu, ont été l'honneur de ce Parti qui l'avait alors perdu » (Michel Onfray).

Le 14 février 1942, il est arrêté avec sa femme par les Brigades spéciales, à leur appartement clandestin du 18ème arrondissement. Il sera fusillé le 23 mai 1942 au Mont Valérien.

 

Voici donc l’esquisse d’une existence embrasée, révoltée, dramatiquement…

Au-delà de l’admiration inévitable à l’égard d’une telle force d’engagement, des enjeux historiques spécifiques, ou de la dimension tragique de ce parcours hors du commun, peut-on encore revendiquer et retrouver la fécondité de la pensée de Georges Politzer ?

Il me semble justement que son œuvre propose des résonances multiples avec nos défis contemporains, notamment dans le domaine du soin psychique, et qu’il serait plus que pertinent d’en revenir plus profondément à ses intuitions.

A suivre donc….

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.