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Billet de blog 3 déc. 2021

Le mépris de l’enfance (2) : situations

En dépit des revendications inclusives censées garantir le respect des droits et la dignité des enfants atteints de « handicap », nous sommes trop régulièrement confrontés à des situations iniques d’exclusion et d’abandon. Témoignons pour ne pas oublier et pour fissurer cette mystification idéologique du réel.

Dr BB
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Après avoir décliné quelques constats concernant le délitement délibéré des institutions en charge de l’enfance, abordons à présent des situations concrètes, à même d’illustrer ce mépris et cette maltraitance. En effet, les statistiques, alertes, rapports, aussi pertinents soient-ils, restent parfois trop abstraits, ne permettant pas toujours de mesurer les conséquences vécues et tragiquement incarnées de ces politiques d’abandon et de délaissement. En pratique, il y a même nécessité à pouvoir mettre en parallèle les situations indignes que vivent certains enfants et leur famille avec les discours idéologiques et satisfaits, qui se gargarisent de slogans et de formules : "transition inclusive", scolarisation des enfants présentant un trouble du spectre autistique ou un trouble du neuro-développement à l’école « ordinaire »,  kit d’accompagnement pour les personnes en situation de handicap, etc. 
Paroles, paroles, paroles… Car, dans les faits, on abandonne, sans décence ni vergogne. On laisse la précarité détruire le quotidien, l’insécurité s’infiltrer à chaque instant…On démantèle ce qui reste de lieux d’accueil, on institue la « désinstitutionnalisation »…. Dès lors, pour continuer à se persuader d’être dans le Vrai et le Bien, il faudrait nécessairement scotomiser et invisibiliser toutes les situations qui devraient remettre en cause cette idéologie destructrice, laquelle ne sert que certains intérêts très situés tout en s’inscrivant dans l’orthodoxie hégémonique d’une austérité généralisée. 
Mais non, nous ne devons pas les laisser dormir tranquilles, nous ne les laisserons pas nous faire avaler leurs couleuvres, et nous faire prendre des vessies pour des lanternes. En tant que soignants, nous devons témoigner du réel, nous devons accepter d’être les porte-paroles de cette détresse insupportable que nous rencontrons au quotidien. Il faut dire, il faut montrer, il faut déranger…


Dans un billet précédent, il avait déjà été longuement question de la situation de Larry (le prénom a été changé, ainsi que tous ceux qui suivront), un enfant de 7 ans présentant un trouble du spectre autistique d’intensité sévère, sans langage, avec un retard développemental majeur, n'ayant pas acquis la propreté, etc.
Cet exemple particulièrement poignant dépeint pathétiquement le délaissement inique dans lequel se retrouvent tant d’enfants : manque de soins, précarité, maltraitance administrative, non-respect des droits, conséquences de la désinstitutionnalisation, mirage de l’inclusion pour tous, inconsidération de la part des pouvoirs publics, etc.
Nous ne pouvions déjà que nous indigner de cet état de fait…Mais nous n’en étions qu’au début…


Petit résumé : la famille de cet enfant est venue en France, dans l’espoir de bénéficier de soins adéquats pour leur fils. En effet, en dépit de leur statut socio-économique confortable, les parents avaient fait l’expérience de l’impossibilité de mettre en place un suivi adapté dans leur pays d'origine, avec le constat intolérable d’observer la situation de leur enfant stagner voire s’aggraver. Néanmoins, ils avaient tenté d’organiser des prises en charge en libérales. Mais, force leur avait été de constater que les professionnels « locaux » n’avaient pas reçu de formation, et ne pouvaient mobiliser une approche ni suffisamment spécifique ni suffisamment intensive par rapport aux « troubles » développementaux de Larry. Par exemple, pour accéder à une orthophoniste formée, il aurait fallu se rapprocher d’une professionnelle spécialisée, originaire de France, faisant payer l’équivalent d’un salaire mensuel pour une unique séance. Par ailleurs, le système santé de ce pays n’aurait pas permis une prise en charge adaptée sur le long cours, du fait de l’absence de suivi pédopsychiatrique spécialisé, de l’absence de dispositifs institutionnels spécifiques, etc. 
Par ailleurs, les perspectives inexistantes d’inclusion scolaire et de socialisation pour la suite n’étaient manifestement pas adaptées à la situation de Larry. Voilà d’ailleurs ce que peut dénoncer une représentante associative locale, concernée par cet état de fait : « actuellement, une famille ayant un enfant autiste est vouée à elle-même, ne serait-ce que pour l’éducation, le volet santé, tous les droits basiques de l’enfant ». « Près de 95% des enfants souffrants de troubles du spectre autistique ne vont pas à l’école, mais restent chez eux », du fait du manque d’établissements spécialisés. 

Constatant ces insuffisances, les parents de Larry ont alors vendu tous leurs biens afin de se rendre en France, en espérant pouvoir donner toutes les chances possibles à leur fils.

Je vous passerai, dans les détails, le parcours du combattant pour pouvoir effectivement organiser des soins et une inclusion scolaire avec des aménagements pédagogiques adaptés. Cependant, Larry est actuellement maintenu pour la 3ème année consécutive en Grande Section de Maternelle avec un accompagnement par une AESH individualisée, faute d’orientation institutionnelle adaptée à ses troubles. Au vu de son diagnostic et de son profil clinique, il devrait normalement bénéficier d’une prise en charge adaptée et quotidienne sur un établissement thérapeutique spécialisé type Hôpital de Jour ou Institut-Médico-Educatif, conformément d’ailleurs à la notification de la MDPH. Et pourtant, cela fait déjà plusieurs années que nous recherchons activement une institution adaptée, permettant des soins intensifs, à même de soutenir la socialisation, l’ouverture relationnelle, les apprentissages, l’autonomie, etc. En vain. Récemment, un collègue responsable d’un hôpital de jour a tenu à m’informer par téléphone de l’impossibilité de recevoir cet enfant, malgré le fait que l’indication soit tout à fait adéquate. La mort dans l’âme, il m’énonçait que plus de 90% des demandes, aussi pertinentes soient-elles, devaient être récusées…Et que toute son équipe en souffrait…Conséquence de cela, Larry bénéficie actuellement de trois à quatre prises en charge par semaine sur le CMPP, qui non seulement sont insuffisantes, mais en plus embolisent aussi nos disponibilités pour recevoir d’autres enfants…Quand le serpent se mord la queue…

Côté social, la famille vit dans une grande précarité. Étant en situation irrégulière, ils sont hébergés par le SAMU social, dans des conditions assez indignes, avec des déménagements itératifs, imposés du jour au lendemain, venant à chaque fois menacer l’équilibre précaire de la continuité des soins et de la scolarisation (l’hôtel insalubre qui les accueillait il y a quelque mois a été rénové, et va dorénavant accueillir des touristes, suite à la reprise de l’activité post-confinement…). Au décours d’une nouvelle rupture de domicile, Larry doit désormais, du fait de l’éloignement géographique, être accompagné en taxi financé par Ile-de-France-Mobilité, afin de pouvoir maintenir sa scolarisation et son suivi…

En dépit de nos nombreuses alertes – défenseur des Droits, secrétariat d’État en charge du handicap, MDPH, OFII, etc. – la situation administrative de cette famille n’est toujours pas régularisée, avec une atteinte manifeste en ce qui concerne l’accès des droits (par exemple la possibilité de bénéficier effectivement des prestations de la CAF ou de l’Allocation Enfant Handicapé). 

Pourtant, sans vouloir adhérer à la rhétorique assez odieuse de l’immigration choisie, force est de constater que cette famille s’implique véritablement pour « s’intégrer », conformément aux attentes officielles de nos décideurs politiques. Le père de Larry s’est engagé dans une importante activité associative de bénévolat, tout en recherchant activement un travail dans le respect du cadre préfectoral, en se formant notamment auprès de Pôle Emploi dès réception de l’Autorisation Provisoire de Séjour - jusqu’à ce que son inscription soit finalement invalidée pour des raisons administratives, l’empêchant de toucher la « Rémunération de formation Pôle Emploi » …Il n’y a pas de petites économies… Néanmoins, Mr a participé à la création d’une microentreprise, et aurait pu ainsi bénéficier de missions avec un contrat de travail signé…
Du côté de la mère de Larry, celle-ci a pu s’investir dans plusieurs emplois précaires de garde d’enfant chez des particuliers. Elle bénéficie actuellement d’un authentique contrat de travail en CDI.
A noter également qu’un frère aîné est scolarisé au collège avec une très bonne intégration. 

Toutes les incertitudes en rapport avec leur situation administrative ou d’hébergement, y compris avec le Samu social, n’ont jamais mis à mal la volonté et la ténacité de ce couple parental à assurer une régularité dans les accompagnements de leur fils à ses séances pluri-hebdomadaires au C.M.P.P., ni leur disponibilité pour tous les rendez-vous extérieurs (hôpital, plateforme diagnostique, Équipes de Suivi de Scolarisation à l’école etc.), tout en s’investissant dans la recherche d’un emploi afin de garantir leur autonomie et des conditions de vie aussi décentes que possibles. 
Malgré l’insécurité que leur impose l’administration française depuis plusieurs années, cette famille est toujours restée mobilisée auprès des professionnels, aspirant avant tout à garantir des conditions d’épanouissement et d’évolution favorable pour leur fils, tout en s’impliquant dans la vie sociale et professionnelle de leur pays d’accueil. 
Cependant, très récemment, la préfecture a informé la famille que la demande de renouvellement des autorisations de séjour en tant qu’accompagnants « d’enfant mineur malade » - conformément à l’article L.425-10 du code d’entrée et du séjour des étrangers -  avait à nouveau été rejetée. En effet, sans même avoir rencontré l’enfant ni s’être informé des conditions réelles de prises en charge, le collège des médecins de l’OFII avait estimé que l’offre de soins du pays d’origine permettait un traitement approprié et que la résidence sur le territoire français n’était donc pas justifiée…
Dès lors, Larry et sa famille se voyaient invités à quitter le territoire français avant la fin de l’année, mettant en péril la continuité et la pérennité des soins, pourtant essentiels dans le cas de troubles autistiques sévères, comme le démontrent toutes les études et recommandations internationales.
Nonobstant, selon l’article L.425-9 du Ceseda, « l’étranger résidant habituellement en France, dont l’état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d’une exceptionnelle gravité et qui, eu égard à l’offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, ne pourrait pas y bénéficier effectivement d’un traitement approprié, se voit délivrer une carte de séjour temporaire ». 
Par ailleurs, l’arrêté du 5 janvier 2017 du ministère de la Santé précise également l’importance de « la gravité des troubles, son suivi et les modalités de prise en charge mises en place. L’importance dans ce domaine de la continuité du lien thérapeutique (lien patient-médecin) et du besoin d’un environnement / entourage psycho-social familial stable (eu égard notamment à la vulnérabilité particulière du patient) doit être soulignée ». C’est manifestement le cas de cet enfant, pour lequel une rupture et une discontinuité de la prise en charge thérapeutique, mais aussi des conditions de socialisation rendues possibles par des aménagements spécifiques, constitueraient un préjudice évident, avec un impact non négligeable sur les potentialités développementales et sur le pronostic à long terme.
Mais, manifestement, l’administration préfectorale s’en fout et, à partir d’arguments fallacieux énoncés au lance-pierre, préfère sacrifier le devenir d’un enfant sur l’autel de la sécurité du territoire – il ne faut pas créer d’appel d’air…


Franchement, il y a de quoi être désabusé, pour ne pas dire amer ou carrément atrabilaire. Mais notre rôle de soignants consiste aussi à se battre et à accompagner les familles face à l’indigence qu’elles subissent et qui menace leur santé. 
Dans un premier temps, notre équipe, en lien avec l’avocat de la famille, a donc décidé d’alerter certains responsables politiques, de saisir à nouveau la Défenseure des Droits – également Défenseure des Enfants -, et de solliciter un recours gracieux à la préfecture, à partir d’éléments médicaux circonstanciés – le code de déontologie prévoit effectivement une possibilité de levée partiel du secret en cas de péril imminent…Et, si les choses n’évoluent pas, nous développerons la lutte en mobilisant la presse, les associations militantes, etc. D’ailleurs, nous sommes preneurs de tout conseil stratégique pour mener ce combat. A bon entendeur.


Évoquons rapidement cette autre situation reçue récemment sur notre CMPP en consultation de préadmission. Il s’agissait là d’un enfant originaire du Maghreb, âgé de 6 ans, présentant également un trouble du spectre autistique d’intensité sévère et complètement désocialisé. Il a alors fallu mener une véritable enquête pour comprendre approximativement la situation, le parcours, et la demande de la famille, dans la mesure où une très grande confusion infiltrait tous les propos. En effet, cet enfant « bénéficiait » de prises en charge dispersées en libéral, non suffisantes, sans supervision médicale, avec des bilans non coordonnés, redondants (deux ADOS en 3 mois…), etc. Les parents eux-mêmes semblaient perdus, perplexes, ne sachant plus trop pourquoi ils se retrouvaient également sur le CMPP, orientés ici sans courrier d’adresse ni contact préalable. Finalement, nous comprîmes que c’était la Plateforme de Coordination et d’Orientation qui avait adressé cette famille. Nous réussîmes alors à contacter la cadre administrative de ce dispositif « innovant » – la plateforme n’ayant plus de médecins – , laquelle nous annonça sans coup férir qu’elle avait orienté la famille pour une prise en charge exclusive en psychomotricité, le CMPP étant manifestement intégré comme un prestataire de service parmi d’autres…Ayant de l’attente pour ce type de prise en charge et rappelant notre cadre institutionnelle, la cadre de la PCO proposa alors que nous puissions néanmoins exercer une sorte de guidance, à partir des compte-rendus des autres professionnels dispersés en pratique libérale…. Après tout, cela fera une croix de cochée sur l’organigramme administratif, tentons de saisir l’opportunité. 
Ainsi, nous avons pu observer in situ les ravages de ces dispositifs plateformisés de coordination : une approche purement gestionnaire, sans concertation clinique, sans supervision, induisant de la confusion, de la dispersion, et au final une véritable perte de chances pour cet enfant. Car, à l’évidence, sur le plan clinique, celui-ci aurait besoin de soins institutionnels intégrés, contenants, avec des articulations pensées, des interventions pluridisciplinaires concertées et rassemblées au sein d’un cadre thérapeutique cohérent…
Mais bon, à travers une approche purement consumériste et marchande, recouverte d’une bonne dose d’idéologie et d’austérité, on nous affirme que c’est ce qu’exigeraient désormais les « familles » - ou en tout cas certains de leurs représentants auto-proclamés et ayant prétention à revendiquer en leurs noms à toutes, après leur avoir imposé une représentation de toute institution thérapeutique comme une aliénation insupportable pour leurs enfants….

Pour finir, revenons sur la situation de Jean-Marc, un adolescent de 14 ans, diagnostiqué « syndrome d’Asperger atypique » par un Centre Ressource Autisme.
« Là encore, la famille a quitté son pays d’origine, afin de pouvoir garantir à leur fils les meilleurs soins possibles. A leur arrivée en France, en province, les parents, bénéficiant d’un certain capital économique et culturel, ont réussi à organiser des prises en charge en libéral de façon relativement coordonnées. Et puis, on leur a suggéré de se rapprocher de la Capitale, afin de pouvoir bénéficier du Graal d’une approche comportementaliste. Nouveau déménagement et là, de désillusions en désillusions, un véritable parcours du combattant se déploie, avec discontinuités, ruptures, errance, désinvestissement des professionnels…Voici une preuve de plus, s’il en fallait, de l’inefficience des dispositifs plateformisés et éclatés, sans véritable coordination ni cadre institutionnel ».
Lorsque finalement nous rencontrons Jean-Marc sur le CMPP, il est scolarisé en ULIS TSA collège, sans aucune prise en charge extérieure. L’intégration scolaire est de plus en plus difficile, du fait des troubles de cet adolescent : agitation, agressivité, refus des apprentissages, comportements compulsifs très sexualisés, profération d’idées étranges voire délirantes…L’équipe pédagogique se trouve contrainte de réduire drastiquement l’emploi du temps, plusieurs informations préoccupantes sont rédigées pour alerter l’Aide Sociale à l’Enfance, le père doit cesser son activité professionnelle pour s’occuper de son fils dont le niveau scolaire est à peine celui d’un début d’élémentaire. Certes, il présente quelques compétences très sectorisées, investies de façon stéréotypée et défensive, comme le dessin reproductif, mais parait surtout en souffrance, pour habiter son corps ou être dans l’échange. 
Nous recevons donc un adolescent et une famille en déperdition, se sentant rejetée, désignée, accablée. Ce constat est d’autant plus désolant qu’on perçoit les possibilités évolutives que Jean-Marc aurait pu mobiliser depuis déjà plusieurs années, pour peu qu’un véritable cadre de soins institutionnels ait pu lui être proposé. Nonobstant, le mirage inclusif, l’illusion des méthodes validées, a constitué, là encore, une perte de chance affligeante pour cet adolescent…
En conséquence, notre intervention thérapeutique a aussi consisté à recevoir les parents, et à leur expliquer qu’une prise en charge en Hôpital de Jour, permettant éventuellement de maintenir une inclusion scolaire à temps partiel, serait tout à fait indispensable au vu du profil clinique de leur fils. Et ceux-ci ont alors pu exprimer leur ambivalence, voire leur réticence : « on nous a expliqué qu’il s’agissait d’enfermer les adolescents, de les laisser sans prise en charge, voire de les maltraiter ». Manifestement, la désinformation, voire la spoliation, fonctionne à merveille…Cependant, à force d’explication, la famille a accepté que des démarches soient initiées, et qu’une rencontre avec l’équipe d’une telle institution puisse être envisagée.
Finalement, la famille de Jean-Marc déménage, à distance du CMPP. Une intégration sur une ULIS de leur nouveau secteur est alors planifiée, et les parents prennent contact avec un CMPP à proximité de leur domicile. Une équipe de suivi de scolarisation est prévue en amont, à laquelle nous ne pouvons assister, faute d’avoir pris en compte nos contraintes d’emploi du temps. La famille est prévenue de façon assez péremptoire : la scolarisation ne pourra être effective qu’à la condition qu’un dispositif thérapeutique adapté soit mis en place en parallèle. Nous échangeons néanmoins avec le médecin scolaire, avec l’enseignant référent de la MDPH, et le coordinateur ULIS nous contacte à plusieurs reprises pour exprimer ses craintes, de façon assez « crue » : « cela va être un bain de sang », répète-t-il à plusieurs membres de l’équipe. Ceci ne présage pas d’une inclusion sereine et accueillante… 
Malgré les sollicitations de la famille et nos démarches pour finaliser un relais sur un établissement de proximité, rien n’aboutit : pas de place, pas de médecin, plus de secrétariat, manque de moyens…Nous nous retrouvons alors en porte-à-faux, maintenant un suivi minimal, conscient des difficultés d’organisation liées au transport, et ne souhaitant pas proposer de nouveaux « attachements » thérapeutiques en sursis, susceptibles d’être dénoués du jour au lendemain. 
Cependant, les parents acceptent de rencontrer l’équipe d’un Hôpital de Jour spécialisée dans la prise en charge des adolescents et jeunes adultes présentant des troubles du spectre autistique. Et là, ils sont très agréablement surpris : bien que Jean-Marc se présente d'emblée comme un « Tacos géant », il est accueilli avec bienveillance et respect, sans suspicion, sans injonction, sans prédiction, sans jugement. Dès lors, il est prévu que Jean-Marc puisse prochainement bénéficier d’un accueil en groupe ULIS pendant un après-midi par semaine, en attendant la perspective éventuelle d’une intégration plus conséquente sur le dispositif HDJ. 
Néanmoins, la situation se complique au collège. Jean-Marc s’enferme, s’isole, énonce des propos incompréhensibles, doit parfois « être maîtrisé » …Des rumeurs circulent sur la famille, négligente, pratiquant des rituels ésotériques, etc. Arrive alors ce qui était en germe : Jean-Marc se sent agressé par une camarade de l’ULIS, et réagit avec violence. La direction de l’établissement décide alors de prendre unilatéralement une « mesure conservatoire » d’exclusion, jusqu’à l’organisation d’une réunion d’Équipe de Suivi de Scolarisation avec les partenaires, sans en passer par un conseil de discipline ou tout autre cadre « légal », de crainte des effets d’un tel dispositif pour Jean-Marc.
Les parents sont atterrés par cette mesure, qui leur apparait comme une forme de rétorsion injustifiée. Ils rappellent par ailleurs que leur fils n’est jamais spontanément agressif, supposant qu’il ait pu subir pour le moins certaines provocations ou pressions. 
La réunion d’ESS est finalement organisée après deux mois d’exclusion. A cette occasion, le coordinateur de l’ULIS interroge d’emblée le « sens de la scolarisation », soulignant que Jean-Marc n’est pas accessible aux apprentissages, celui-ci se situant par ailleurs dans un lien très adhésif et envahissant à l’égard de l’enseignant spécialisé. En outre, la réaction agressive de cet adolescent aurait exercé un impact délétère sur les autres élèves de l’ULIS, induisant un « comportement régressif » chez eux. 


A cette occasion, nous rappelons que la situation problématique à laquelle nous nous confrontons se situe manifestement à l’interface des difficultés singulières de Jean-Marc, mais aussi de problématiques institutionnelles plus élargies : saturation des lieux de soin, difficultés spécifiques en rapport avec le dispositif ULIS et le profil des autres adolescents accueillis, manque de contenance interinstitutionnelle, etc. De fait, il parait important de souligner que cet adolescent fait aussi les frais d’une mise à mal des capacités d’accueil, d’un délitement du portage collectif, de la difficulté à pouvoir prendre en compte les besoins spécifiques, avec respect et tolérance, etc. A travers un parcours semé de ruptures et de discontinuités, Jean-Marc est à nouveau désigné comme le fauteur de troubles, contraint à la mise au banc, sans pouvoir véritablement tisser du sens et intégrer ce qui peut se jouer sur un plan subjectif et relationnel. Comment soutenir cet adolescent fragile, dans un contexte où les liens sont empreints de méfiance, de peur, de rejet ?...
Notre consœur, cheffe de service de l’HDJ qui pourra accueillir Jean-Marc surenchérit : cette situation dramatique sur le plan individuel et collectif se déploie avec un arrière-plan politique tout à fait explicite, celui d’un processus de désinstitutionalisation à marche forcée et d’abandon littéral des situations les plus complexes. Elle rappelle ainsi que des orientations politiques délibérées ont imposées la restriction des lieux institutionnels d’accueil, en faveur du slogan « progressiste » de « l’inclusion pour tous », et ce malgré les limites concrètes éprouvées sur le terrain…Sur la région parisienne, il n’y a que deux Hôpitaux de Jour accueillant des adolescents et jeunes adultes autistes en situation complexe de « désinscription sociale » ; les demandes ne cessent de croitre, alors que les possibilités d’accueil se réduisent comme peau de chagrin. Jean-Marc, lui, aura la chance de pouvoir être accueilli, car une sortie se profile au même moment. Mais les fins de prise en charge sont rendues de plus en plus rares, faute de lieux adaptés en aval…
Finalement, il est décidé d’une reprise de scolarisation à temps partiel, avec deux demi-journées par semaine dans un premier temps, ne serait-ce que pour être dans les clous de la légalité. Nous réfléchissons également, et collectivement, à certains aménagements spécifiques, afin d’éviter l’envahissement sensoriel et relationnel, tout en reposant le cadre de la scolarisation. 


Cependant, cette situation clinique illustre à nouveau les écueils d’une gouvernance hors-sol et technocratique du mal-être infantile, sans prise en compte des réalités rencontrées concrètement par les familles, les institutions, les professionnels. Là, on se heurte de plein fouet à l’aveuglement idéologique, quitte à sacrifier au passage quelques dommages collatéraux. Le revers du « tout inclusif » n’est alors autre que l’exclusion, pure et simple, la relégation et le délaissement. 
Un concept vide, aussi bienveillant et progressiste puisse-t-il paraître, devient inévitablement de l'idéologie ou de la mystification lorsqu'il n'est pas remis en cause à partir de l'expérience. En effet, peu importe le slogan, la formule, le mot d'ordre, ce qui compte vraiment, c'est ce qui se passe concrètement sur le terrain, c’est le vécu et la situation des enfants, des familles, c’est la mise à mal de l’accueil, de la rencontre et de la reconnaissance véritable de la souffrance. 
Combien d’autres situations auraient également pu être décrites et rapportées ; celles d’enfants attendant une orientation institutionnelle depuis des années, mais bénéficiant de quelques séances de piscine, par ci par là, grâce au Pôle de Compétences et de Prestations Externalisées devant garantir le mantra du « zéro solution » ; celles d’enfants privés de socialisation et d’inscription collective ; celles d’enfants reclus, condamnés à l’inclusion à domicile ; ou bien encore celles d’enfants vivant dans l’insalubrité, la précarité, ou tout simplement à la rue…

Au-delà des paroles creuses et satisfaites, il faut donc continuer à nous battre pour faire vivre nos idéaux à travers nos pratiques et nos engagements. Mais pour cela, il faudra sans doute nous appesantir sur les enjeux de l’institutionnel, et sur les soubassements contemporains des revendications de désinstitutionalisation. 

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