L’imaginaire de la plateforme

La plateforme constitue un nouveau paradigme dominant dans un univers envahi par les dimensions managériales, gestionnaires et technocratiques. Avant d’aborder les fondements idéologiques de ces dispositifs et leurs répercussions sur les pratiques, tentons de décliner un « imaginaire de la plateforme ». Redonnons du relief aux formes plates.

"Arrivé en haut, sur la plateforme, il m'avait paru compliqué et dangereux de redescendre" Michel Houellebecq

 

Plate-forme….

Signifiant flottant, ubiquitaire, omniprésent.

Formation aplatie, sans relief ni contraste, nivelante

Et, par extension métaphorique, structure technique ou architecturale, support sur lequel vont se greffer d’autres éléments

Au-delà du fantasme de neutralité d’une pure horizontalité, la plate-forme est un dispositif, au sens de Foucault et d’Agamben, qui vectorise un rapport particulier au monde. Car, loin d’être une structure abstraite, les plate-formes exercent une empreinte, un pouvoir de transformation tant sur la matière que sur les représentations et les modalités d’interaction. Ces entités subordonent, orientent, captent, en occultant tous les enjeux concrets sous-jacents, les antagonismes, les conflictualités. Il s’agit prioritairement d’aplatir, de raffiner, de "consensualiser", de fluidifier le réel.

Spontanément, j’entrevois une sorte de superstructure, surplombante, enfonçant ses canalisations tentaculaires dans les profondeurs afin d’en extraire des ressources, tout en évitant le moindre contact. Je visualise aussi aussi une sorte de machinerie chargée de trier, d’organiser des flux, des filières, tout en restant bien à distance du « matériel » ainsi orienté. Au final, le produit extrait doit être raffiné, standardisé, normé, calibré. On efface les marges et les différences, on purifie, on rend reproductible, car on doit marketter.

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Dans la construction automobile, il s’agit d’une infrastructure de base, d’un support commun à différents modèles, interchangeables.

En géologie, cela renvoie à une surface décapée, approximativement horizontale.

Dans la terminologie militaire, la plate-forme évoque un ouvrage supportant aussi bien des hommes, que des armes, ou des capteurs, ou tout autre type d’équipement.

Comme le rappelle Antonio Casilli, « le terme anglais “platform” (si nous laissons pour l’instant de côté ses origines latines) est une importation directe du français du moyen âge (“platte fourme”) »

Et, « c’est à l’occasion de la Grande Rébellion anglaise de 1642-1660 que “platform” s’impose comme une conception politique et religieuse très particulière et comme un outil concret, dont l’usage n’est pas exclusivement métaphorique ».

La plateforme est alors le podium où un orateur prononce un discours et, par métonymie, elle devient progressivement le programme énoncé ou l’agenda politique.

« Le premier usage éminemment politique du terme pour signifier une vision de la société et le rôle des êtres humains vis-à-vis des autorités et d’eux-mêmes, est principalement développé par Gerrard Winstanley, le fondateur du mouvement des Bêcheux (les “Diggers”). Nous sommes en 1652, sous le protectorat d’Oliver Cromwell. Gerrard Winstanley écrit un texte fondateur de son mouvement proto-communiste : l’essai "The Law of Freedom in a Platform "

Le texte de Winstanley pose quelques principes de base d’un programme politique (la plateforme proprement dite) adapté à une société d’individus libres :
– mise en commun des ressources productives,
– abolition de la propriété privée,
– abolition du travail salarié 
».

A presque quatre siècles d’intervalle, il est intéressant de constater le retournement de sens de ces propositions et principes, qui se sont trouvés phagocytés par le capitalisme néolibéral.

Voici donc un très bel exemple de récupération / détournement / dévoiement par l’émergence des plateformes contemporaines en écosystème capitalistique :

  • La notion de « mise commun » se voit transformée en partages de ressources – c’est-à-dire en captation privatisée et mercantile –et en instrumentalisation des données produites par les usagers
  • L’abolition de la propriété privée « se transforme en “ouverture” de certaines ressources productives (telles les données) dans les programmes de l’Etat-plateforme».
  • L’abolition du travail salarié dérive vers une précarisation, une ubérisation et une « bullshit-jobisation » de l’activité professionnelle, avec une glorification de l’auto-entrepreneuriat dans des plateformes d’intermédiation professionnelle

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Dans le cadre de cette analyse de l’imaginaire « plateformier », il parait intéressant de se pencher sur le Film « La Plateforme « (El Hoyo), réalisé par Galder Gaztelu-Urrutia en 2019. Cette dystopie décrit une sorte de dispositif expérimental, « l’Espace Vertical d’Autogestion », au sein duquel des êtres humains sont condamnés à une pénurie alimentaire graduée par étage. Une plateforme descend effectivement des niveaux les plus élevés, avec une opulence de plats raffinés, jusqu’au niveau les plus bas, où il ne reste plus rien qu’une lutte violente pour la survie. Là se déploie la vie nue, invisibilisée, de l’Homo Sacer, telle que l’analyse Giorgio Agamben ;  un (non)-être que l’on peut annihiler sans commettre d’homicide, renvoyé à ses fonctions physiologiques, à la prédation, à la rivalité, à l’avidité voire au meurtre et à l’anthropophagie.

Cette pénurie instrumentalisée contribue donc à déshumaniser les individus, à induire une terrible et absolue chosification, en réduisant l’existence au règne de l’organique, à la désocialisation, à l’impersonnalisation, à la désubjectivation, à la désinstitutionnalisation…

Car le système est implacable, à travers les rouages automatiques de la plateforme ; arbitraire, hors -sens, hors narration. Un pur mécanisme désintriqué des conditions réelles, des drames et des situations. Dès lors, on perçoit bien à quel point un tel dispositif oriente inexorablement le vécu, transforme les subjectivités et les liens -ou plutôt les annihile -, et contraint à une forme d’adaptation, pour ne pas dire d’acceptation, de résignation voire de jouissance.

Et puis, il y a la sphère du dessus, inatteignable, absurde dans son fétichisme de la perfection gastronomique, alors que les mieux lotis se bâfrent aux étages supérieurs, piétinent, raclent, et que les déclassés agonisent et meurent de faim dans les bas-fonds. Mais, la roche tarpéienne est proche du Capitole…Comment pourrait-on imaginer une mise en scène plus terrifiante de la désincarnation managerio-technocratique et de l’invisibilisation de la vie réelle ?

Dans le sillage de notre exploration, abordons désormais le roman de Michel Houellebecq « Plateforme », paru en 2001.

Comme le soulignait Bernard Maris, « si la souffrance des héros de Dostoïevski est liée à la mort de Dieu, celle des héros de Houellebecq naît de la violence perpétuelle du marché ».

De fait, ce roman décrit à nouveau le désenchantement de notre époque contemporaine, en rapport avec une forme de pseudo-subversion complètement captive de la logique néolibérale de marchandisation et de consommation des liens.

« Dans un monde aux allures d’un aéroport déshumanisé, les “salopes” côtoient des “connards” ; la haine entre les hommes est exacerbée et se change en résignation » .

A travers l’itinéraire de son personnage principal - dérivant des réseaux de prostitutions thaïlandais jusqu’à la constitution d’un nouvel ordre sexuel mondial, Houellebecq décrit ainsi une réalité « plateformisée », au sein de laquelle la sexualité n’est plus qu’une attraction touristique monnayable, par rapport à laquelle il convient désormais de mettre en rapport des consommateurs et des prestataires. Il s’agit donc d’instaurer les fondements d’un marché globalisé, fluidifié, optimisé pour le tourisme sexuel, de connecter partout l’offre et la demande ; une "plateforme programmatique pour le partage du monde".

Voici d’ailleurs une citation de Jean-Louis Barma, inséré dans le texte : « comprendre le comportement du consommateur afin de pouvoir le cerner, lui proposer le bon produit au bon moment, mais surtout le convaincre que le produit qui lui est proposé est adapté à ses besoins : voilà ce dont rêvent toutes les entreprises ».

Le sexuel aussi doit donc être débarrassé de sa dimension de vertige, de la pesanteur de la rencontre, de l’altérité. Il faut fluidifier l’échange, éliminer les malentendus, les attentes déçues, et tout ce qui crée de la densité, du frottement, de la frustration. La sexualité doit être purifiée, sans scories, sans reste, sans manque. Une pure transaction. 

Dès lors, il n’y a plus de limitations, d’éthique, d'obligations, de réciprocité, de liens véritables, mais une simple coordination, efficace et rentabilisée. Il n'y a plus qu'un rapport sexuel.

De surcroit, Houellebecq, dans son style littéraire, adopte également une « articulation plus plate, plus concise et plus morne », se débarrassant ainsi de l’enjeu du style, de la singularité, de la conflictualité, des tiraillements. Tout coule, « naturellement », dans un dispositif qui configure des modalités d’individuation désubjectivées, flexibles, esseulées, consommantes / consommées.

« D’un côté, tu as plusieurs centaines de millions d’Occidentaux qui ont tout ce qu’ils veulent, sauf qu’ils n’arrivent plus à trouver de satisfaction sexuelle : ils cherchent, ils cherchent sans arrêt, mais ils ne trouvent rien, et ils en sont malheureux jusqu’à l’os. De l’autre côté tu as plusieurs milliards d’individus qui n’ont rien, qui crèvent de faim, qui meurent jeunes, qui vivent dans des conditions insalubres, et qui n’ont plus rien à vendre que leur corps et leur sexualité intacte. C’est simple, vraiment simple à comprendre : c’est une situation d’échange idéale » (notons au passage la naturalisation et l’essentialisation d’une sexualité représentée comme « intacte », alors même qu’elle correspond dans le roman à une conception très occidentalo-centrée, machiste, consumériste, néocoloniale et dégradante, c’est-à-dire déterminée par des conditions socio-historiques et anthropologiques très spécifiques…).

 

Nous avons donc divagué au fil du signifiant « plateforme », cherchant à en esquisser une sorte d’archéologie et à effleurer son imaginaire social. Désormais, il parait nécessaire d’approfondir ce parcours sinueux, en abordant plus frontalement les racines idéologiques de ces dispositifs plateformisés, avant d’envisager leurs répercussions concrètes sur le plan des pratiques soignantes.

 

 

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