Le Soin peut-il être politiquement neutre ?

Est-il possible de maintenir une posture soignante neutre alors que nos conditions d'exercice se trouvent entravées par des décisions politiques ? Comment réagir face aux souffrances induites par la gouvernance néolibérale, produisant exclusion, tri et relégation ? Rester soignant ne suppose-t-il pas de s'engager pour préserver la santé et la dignité de nos patients mais aussi de notre société ?

 
« Mais Dieu se rit des prières qu'on lui fait pour détourner les malheurs publics, quand on ne s'oppose pas à ce qui se fait pour les attirer. Que dis-je? quand on l'approuve et qu'on y souscrit, quoique ce soit avec répugnance » (Bossuet).

Autrement dit, on devrait ridiculiser les individus qui déplorent les conséquences dont ils chérissent les causes….

Dans le domaine du Soin, peut-on d’un côté s’alarmer des effets nocifs - tant sur la santé collective que sur le système sanitaire - des réformes néolibérales imposées depuis des décennies, tout en restant absolument neutre sur le plan de l’engagement politique, dans et en dehors de sa pratique ?

Soigner a-t-il du sens, alors que l’on constate toujours davantage les conséquences sanitaires délétères de certaines orientations politiques et que les possibilités mêmes d’exercer sont concrètement entravées par ces mêmes tendances ?

Dès lors, un soignant, qui plus est dans le champ du soin psychique, peut-il revendiquer une neutralisation de certains positionnements politiques, tant sur le plan théorique que pratique ?

Il s’agit là d’une question de fond, qui vient évidemment charrier des considérations essentielles sur la représentation du Soin et sur l’orientation de l'activité thérapeutique. Mais, plus profondément, cet enjeu vient aussi mettre en tension le positionnement citoyen du soignant, sa place dans la société, dans la Cité, ses combats, ses refus, ainsi que ses tâches aveugles, ses contradictions, voire ses complicités, ses compromissions ou ses lâchetés. 

Quel sens y aurait-il à restaurer la capacité d’adaptation ou la force de travail de nos patients, s’il s’agit uniquement de leur permettre une reprise fonctionnelle ou efficiente de l’activité à l’origine de leur souffrance ? Doit-on intervenir pour permettre aux « usagers » de s’auto-exploiter à nouveau sur un marché concurrentiel et aliénant ? Faut-il favoriser la flexibilité, l’agilité, la performance, l’inclusion au sein d’un environnement déshumanisant ? Notre travail consiste-t-il à renforcer les défenses permettant de survivre en milieu hostile, en renforçant les clivages, les fonctionnements en faux-self, les mutilations psychiques et somatiques, les aménagements pervers ?…


A quoi cela peut-il bien rimer de prendre en soin un enfant condamné à être immergé dans une situation toxique et désorganisante, du fait d’une pression constante à la concurrence, à la performance, à la compétition, à la rentabilité, à l’hyperindividualisme, à la consommation ostensible et à la mise en scène narcissique de soi ?… Ou bien de mettre en place un suivi pour un autre vivant dans une telle précarité matérielle qu’il sera inévitablement exposé à une insécurité affective permanente ? Un suivi médical a-t-il encore du sens pour une jeune mère qui va sortir de maternité avec son nouveau-né à la rue, sans domicile fixe ? Maintenir la continuité physiologique, organique, psychologique à tout prix, n’est-ce pas se borner à préserver sa bonne conscience, alors que, en arrière-plan, les conditions de vie peuvent s’avérer tout à fait indignes et dégradantes ?


Faut-il maintenir un semblant d’adaptation pour éviter les crises, les drames, tout en entérinant des conditions d’existence intolérables ? 

Accepter simplement cet état de fait, sous prétexte de « Soigner à tout prix », au nom d’une éthique dépolitisée, ne reviendrait-il pas à exercer le type de travail médical appliqué dans les colonies ou les plantations esclavagistes : s’assurer que la main d’œuvre tienne et reste productive ?…Doit-on se résoudre à exercer une médecine vétérinaire ? De fait, n’y-a-t-il pas le risque de transformer les êtres souffrants en simples « ressources humaines » ?

Dans cette logique, peut-on accepter que la psychiatrie ne soit plus qu’un instrument de gestion, de contrôle, de normalisation, de régulation sociale, sommée de réadapter les individus, de les catégoriser, de les rendre résilients, performants, compétitifs, déracinés, interchangeables, productifs, consuméristes, d’éliminer les résistances, les contestations, les déviances ? 

La médecine doit-elle avoir comme unique mandat de diagnostiquer des handicaps, de définir des essences, des identités fixes relevant de Droits et de prestations pré-définis, de figer dans des états clos ? Comme le rappelait d’ailleurs Robert Castel, « la notion de handicap met au premier rang les performances sociales. Elle relève d’une mesure de l’efficience du comportement à prétention objectiviste ». 

Dans l’opération, on élimine le vécu, le sens, l’inscription dans un milieu, une situation, des circonstances, mais aussi l’enjeu de la souffrance, de la douleur existentielle, de l’impuissance, de l’effroi, de la rage, des déchirements, des entraves et des empêchements conjoncturels….

Enfin, est-il possible d’accepter sans ciller les logiques de tri qui s’imposent de plus en plus au système sanitaire, ainsi que le constat inique des inégalités dans l’accès aux soins ? Peut-on tout simplement entériner le fait que tel adolescent suicidaire de milieu favorisé pourra être hospitalisé en clinique privée à but lucratif, pendant que tel autre, plus précaire socialement, sera simplement abandonné et renvoyé dans les limbes - de Charybde en Scylla, je ne sais pas ce qui est pire finalement ? Est-il déontologiquement tenable de créer des filières réservées aux enfants présentant tel ou tel trouble, en délaissant tous ceux qui ne rentreraient pas dans ces catégories, tout en ayant cependant besoin de prises en charge ? Peut-on tolérer l’influence des lobbying, des intérêts mercantiles, idéologiques, communautaires, quand il s’agit du Soin ? Est-il acceptable de traiter des problématiques sociales en arrosant certaines populations défavorisées de psychotropes ?….

Sur un plan très prosaïque, nous sommes inévitablement confrontés, en tant que soignants, à certains maux induits ou favorisés par un contexte socio-politique particulier. Et, même pour les troubles les plus « indépendants » de causalités exogènes, on ne peut nier que « l’atmosphère sociale » puisse constituer un élément pronostic majeur : tolérance, accueil, reconnaissance, empathie, soutien, disponibilité, patience, etc. sont inévitablement corrélés à un certain « climat culturel », ainsi qu’à des orientations politiques très concrètes.

Dès lors, les formes institutionnelles spécifiques de prise en charge de la souffrance psychique dans telle ou telle société sont non seulement déterminantes par rapport aux dynamiques de devenir émancipateur / enfermement ou de potentialités de désaliénation / assignation, mais aussi en tant que témoignages de la substance éthique de telle ou telle organisation collective.

Comme le soulignait Lucien Bonnafé, « on juge du degré de civilisation d’une société à la façon dont elle traite ses fous ».

Les tenants du mouvement de la psychothérapie institutionnelle avaient d’ailleurs insister sur le fait que, pour soigner des personnes, il fallait d’abord soigner les institutions qui les accueillent. Et, sans basculer dans une antipsychiatrie radicale allant jusqu’à nier le fait (psycho)pathologique, on peut tout de même penser qu’il conviendrait également de prendre soin de notre organisation collective et sociale pour améliorer le traitement mais aussi la place faite dans la société aux personnes en souffrance. 

Le Soin suppose effectivement une forme de confiance accordée au Monde, une forme d’espérance, et la reconnaissance tacite de certaines valeurs existentielles inaliénables : dignité, considération, partage d’horizons collectif, « base de solidarité contenue dans le sol commun » (Hannah Arendt), etc. 

Il s’agit aussi d’accepter que la souffrance, la douleur, le désarroi, l’angoisse, etc., constituent des expériences incontournables de notre condition humaine, devant toujours être portées collectivement avec humilité et déférence. Comme l’affirmait Hegel, « la folie est pour ainsi dire le privilège de l’homme ». Il y a donc une responsabilité commune à ne pas reléguer toute forme de d’affliction, psychique, corporelle, ou sociale, à se mobiliser pour toujours préserver les liens qui accueillent et reconnaissent.

Comme le rappelle Patrick Coupechoux, « durant l’occupation allemande – au cœur même de la résistance française au nazisme – et à la Libération, est né ce que l’on a appelé le mouvement désaliéniste. Les psychiatres qui en sont les initiateurs – Georges Daumézon, Paul Sivadon, Jean Oury, François Tosquelles, Lucien Bonnafé… – viennent de vivre une tragédie : la mort de faim de 40 000 malades mentaux dans les asiles durant l’Occupation ». 

Rappelons également que, dans l’après-guerre, ce sont également des psychiatres psychanalystes qui ont oeuvré pour que les enfants « idiots », « déficients », « inaptes » ou « inadaptés », ne soient pas simplement parqués dans des établissements fermés et mis à l’écart de la société. La « cure en institution », telle que pensée et pratiquée par Roger Misès entre autres, se donnait ainsi comme finalité d’ouvrir, de donner du sens, de singulariser, d’émanciper à travers un engagement collectif et instituant. 

Dès lors, il s’agira de soigner en évitant les « sédimentations », les privations de liberté, les assignations, les excommunions, les désocialisations, les abandons, les déshumanisations…Il s’agira, inconditionnellement, de considérer, de rencontrer, de reconnaitre, au-delà de tout étiquetage diagnostic ou de toute catégorisation nosographique susceptible de définir insidieusement des gradients d’humanité.

Là, au-delà des orientations théoriques, les pratiques incarnées prennent inévitablement une dimension politique, en portant des devenirs émancipateurs et désaliénants, en luttant concrètement contre les rejets et les dissipations de dignité.

Indépendamment de la posture singulière du Soignant, il s’agit d’ailleurs d’une dimension anthropologique collective, traduisant une certaine disposition commune, un certain état de la capacité d’accueil et de reconnaissance au sein d’une organisation socio-historique spécifique.

Par exemple, dans un texte co-écrit en 1956 avec François Sanchez (« Attitude du musulman maghrébin devant la folie »), Frantz Fanon soulignait certaines différences culturelles dans l’appréhension de la souffrance psychique - on pourrait d’ailleurs reprocher à ce texte des généralisations trop essentialisantes entre l’Occidental et le Maghrébin…

Néanmoins, pour Fanon, les attitudes sociales vis-à-vis de la « folie » varient en fonction des structures culturelles et des conditions socio-historiques concrètes, et entretiennent une plus ou moins grande « tolérance » à l’égard des conduites « marginales » ou « déviantes ».

Ainsi, « s’il est une certitude bien établie, c’est celle que le Maghrébin possède au sujet de la folie et de son déterminisme : le malade mental est absolument aliéné, il est irresponsable de ses troubles ».

De fait, dans la culture maghrébine, l’accueil de l’ « anormalité » est avant tout une problématique groupale, et, par conséquent, le « malade est une victime innocente ». Dès lors, « la collectivité n’adopte jamais une attitude méfiante et agressive à l’égard du malade lui-même. En principe, il n’est pas exclu du groupe », lequel « s’accorde à ne pas prêter au patient l’intention de nuire ».

« La conduite du malade est « interprétée » en fonction des croyances générales. Son crédit reste intact. On conserve à une personnalité troublée estime et considérations sociales. La maladie-génie est une maladie accidentelle ; plus ou moins durable, elle reste contingente ». « Aussi l’espoir est-il toujours permis d’une guérison. Elle demeure la préoccupation majeure de l’entourage ». « Si la guérison est obtenue, le sujet peut dès lors reprendre sa place dans la société sans redouter aucune méfiance ni aucune ambivalence de la part du groupe ».  Ainsi, « reposant solidement sur des bases culturelles, (ce système) possède sur le plan humain une grande valeur » - indépendamment de son efficacité thérapeutique intrinsèque.

« Ce mode naturel d’assistance est empreint d’un esprit profondément holistique qui conserve intacte l’image de l’homme normal malgré l’existence de la maladie ». Fanon précise cependant que « ce n’est pas la folie qui suscite respect, patience, indulgence, c’est l’homme atteint par la folie », « parce qu’il demeure malgré tout un homme ». 

Or, il semble désormais évident, pour des raisons idéologiques et politiques, que ce « paradigme d’accueil et de reconnaissance », que cette responsabilité collective à l’égard de tous, ne va absolument pas de soi dans nos sociétés « libérales », « modernes » et «progressistes », au sein desquelles le modèle néolibéral s’est imposé comme « projet volontariste d’arraisonner le social en fonction des exigences du marché » (Dardot, Guéguen, Laval, Sauvêtre).

Et, « dans ce contexte, l’individu a changé : non seulement il ne possède plus la moindre grille de lecture collective, il ne pense plus en termes de système, mais il se considère lui-même comme vecteur unique de sa propre vie, comme comptable unique de son destin » (Patrick Coupechoux). 

« C’est cette vision dépolitisée et individualisée du monde qui permet au système de culpabiliser tous ceux qui ne « réussissent » pas, de justifier l’injustifiable : l’approfondissement sans précédent des inégalités, le tri entre les hommes, l’exclusion. Puisque tout est ramené à l’échelle de l’individu, ceux qui échouent sont forcément coupables de ne pas savoir gérer leur vie et s’adapter au monde tel qu’il est ».

A contrario du modèle maghrébin dépeint à grands traits par Fanon, « tout se passe comme si l’Occidental oubliait souvent la maladie : l’aliéné lui parait montrer quelque complaisance dans le morbide et tendre à en profiter plus ou moins pour abuser son entourage. Le malade est quelque peu responsable de ses propos et de ses actes, sa volonté s’y trouve engagée ». « On est tenté de penser qu’il a choisi de vivre en parasite social » et « la collectivité arrive à penser sa servitude comme une contrainte morale exercée sur elle par le malade » (Fanon et Sanchez).

Dans une logique individualiste et décollectivisée, on assiste effectivement à une forme de personnalisation du malheur et de responsabilisation univoque du sujet - et l’idéologie prégnante d’un déterminisme génétique absolu ne contribue finalement qu’à déplacer la causalité des « troubles » et « écarts » vers l’intériorité d’un patrimoine chromosomique totalement individualisé et inamovible, contribuant ainsi à dédouaner tous les enjeux sociaux et politiques…Dès lors, il n’y a plus de dynamiques collectives susceptibles d’être mobilisées, mais l’enfermement au sein d’un destin totalement personnel avec des rapports intersubjectifs réduits à « une relation sociale entre choses », comme le décrivait déjà Marx dans ses manuscrit de 1844. 

Dans cette conception utilitariste de l’existence, le sujet n’a plus comme horizon que de devenir un auto-entrepreneur de lui-même, de s’auto-exploiter pour rester performant et compétitif sur le marché de l’existence, et notamment dans la sphère professionnelle. 

Ainsi, selon Pierre Dardot, Haud Guéguen, Christian Laval et Pierre Sauvêtre, « par cette mise en cause systémique de la dimension collective du travail, c’est l’intégrité subjective du travailleur qui est mise en danger. Considérant qu’il n’y a que des échecs individuels et pas de causes sociales à la souffrance, seule la contrainte exercée sur soi est censée conduire à la réussite. La gouvernementalité néolibérale se révèle en ce sens inséparable d’une violence exercée sur soi, tout se passant comme si le motif de la guerre économique ne pouvait fonctionner sans se décliner sur le plan de l’intimité ». Dès lors, « jouer le jeu de l’entrepreneur de soi, c’est en ce sens accepter « volontairement » la condition du « précariat » et s’approprier des normes et valeurs allant contre ses propres intérêts ». Ainsi, « le salarié, qui pour répondre aux injonctions à l’autonomie et à la réalisation de soi, se soumet au modèle entrepreneurial, est conduit à internaliser les injonctions à la performances pour les retourner contre soi », et il se trouve finalement contraint « à « prendre sur soi » les conflits, dilemmes et paradoxes organisationnels ». « C’est donc finalement sur le plan proprement psychique qu’agissent les ressorts d’un tel retournent contre soi de l’agressivité et de la domination sociale ». 

Ainsi, cette dynamique sociale et politique constitue intrinsèquement une véritable entreprise de sape des fondements collectifs de la subjectivité. Dans une telle logique, l’activité et le travail ne peuvent que devenir aliénant : « loin de se découvrir et de se révéler à soi-même, c’est comme une sorte de négation, d’érosion progressive de la personnalité, de quelque chose qui a à voir avec la dégradation de l’estime de soi » (Christophe Dejours)

En conséquence, le collectif n’est plus impliqué dans les soubassements de la détresse ou de la désocialisation individuelle, et la société n’a plus qu’à gérer ce stock d’irréductibles « rebus », en les centrifugeant. Au-delà de la souffrance psychique, cette gestion de l’inutilité s’étend d’ailleurs à l’ensemble du fonctionnement social, dans tous les domaines de l’existence, comme le souligne Patrick Coupechoux : « le chômeur de longue durée, le jeune des banlieues, l’étudiant pauvre et sans avenir, le cadre harcelé n’ont à s’en prendre qu’à eux-mêmes et s’ils ne vont pas bien, ils n’ont qu’à consulter un psy… D’où le rôle dévolu aujourd’hui à la psychiatrie, censée panser toutes les plaies. D’où une psychiatrisation et une médicalisation sans précédent de la vie sociale. D’où la montée en puissance du concept de « santé mentale », que certains considèrent déjà comme le nouveau paradigme de la nouvelle psychiatrie ». 

La souffrance psychique est ainsi niée tant dans ses déterminismes que ses implications collectives et sociales, et il s’agit désormais de la neutraliser, de la gérer, de l’adapter ou de la reléguer, au moindre coût évidemment.
Ainsi, « la prison est en train, sans bruit, de se substituer à l’asile d’antan, pire : à l’hôpital général de Louis XIV, décrit par Michel Foucault » (Patrick Coupechoux). 

Évidemment, il ne s’agit pas de nier l’impact des déterminismes biologiques ou génétiques, ni de basculer dans une forme de mythe de la maladie mentale comme expression transgressive et libératrice à l’égard de l’oppression de la Société. Cependant, faut-il pour autant nier la dimension inévitablement anthropologique, collective et sociale de la souffrance psychique - mais aussi somatique- , tant dans dans son expression, que dans son intégration et sa reconnaissance, ou dans son devenir ? 

Scotomiser ces dynamiques constituerait à l’évidence une entrave manifeste dans l’approche soignante, empêchant le lien et la rencontre thérapeutiques, les nécessaires mises en sens et en rituels, la prise en compte des arrière-plans, de l’environnement, des réalités concrètes du patient, ses conditions d’existence, ses vécus, ses représentations, ses refus, etc. 

Dès lors, soigner suppose aussi de pouvoir s’indigner quand ces possibilités sont empêchées, mais aussi de pouvoir lutter afin de les rendre à nouveau effectives. On ne peut pas rester aveugle, accepter, s’adapter, alors que l’essence même de son travail se voit démantelée, sciemment, méthodiquement. On ne peut continuer à rafistoler, alors que des circonstances et des choix délibérés contribuent à mettre à mal ce pour quoi on s’engage. 

« La première tâche du médecin est politique : la lutte contre la maladie doit commencer par une guerre contre les mauvais gouvernements » (Michel Foucault)

De façon conjoncturelle, envisageons par exemple la gestion gouvernementale autoritaire de la crise sanitaire, avec notamment la mise en place du fameux passe sanitaire. D’après Alexandre Langlois, secrétaire général du syndicat VIGI, jusqu’à 160 000 policiers et gendarmes (sur un effectif total de 250 000) ont ainsi pu être mobilisés quotidiennement sur certaines périodes en 2020 pour contrôler le respect du confinement, au détriment des fonctions anti-criminalité. Par ailleurs, « les données budgétaires montrent également l’intensification de la logique sécuritaire. Pour le projet de loi de finance 2021, en pleine crise « sanitaire », les crédits de la police augmentent de 325 millions d’euros, tandis que ceux de l’hôpital baissent de 900 millions »…Durant le premier trimestre 2021, ce seraient 1800 lits d'hospitalisation qui auraient encore été fermés ou supprimés...

Rappelons également que l’élaboration de la campagne de vaccination contre le Covid-19 a été confié au cabinet de conseil McKinsey, un organisme privé à but lucratif ayant déjà été impliqué dans plusieurs missions de consultants pour la gestion de structures hospitalières - avec des résultats pour le moins mitigés, comme le confirme la Cour des Comptes…, voire dans certains scandales sanitaires - notamment la diffusion des opioïdes aux États-Unis…. Pourquoi une telle mission de service public est-elle ainsi déléguée à ce type d’organisme n’ayant pas vocation à servir le Bien Commun ? Est-ce légitime, tolérable ? Quels sont les intérêts sous-jacents ? Quelle est l’idéologie latente ? Comment, dès lors, peut-on penser faire preuve de pédagogie, de débats, de délibération ? Comment peut-on prétendre défendre ainsi les institutions démocratiques, sans débat collectif et contradictoire, sans transparence, sans mobilisation des services publics ? Et n’est-il pas légitime de voir émerger une certaine suspicion en réaction à ce genre de décision et d’orientations politiques ? Pourquoi ne pas faire confiance aux soignants de terrain pour expliquer, accompagner, discuter, plutôt que de s’en remettre à des « experts » hors sol, n’ayant que la satisfaction de leurs actionnaires en ligne de mire ?…

Voici par exemple ce que peut dénoncer Barbara Stiegler quant à ce dévoiement technocratique et autoritaire des enjeux sanitaires : « Depuis le début du quinquennat, le gouvernement démantèle les services publics et mène des politiques d’austérité qui affaiblissent l’hôpital, les services sociaux, le système éducatif. Au lieu de reconnaître ses torts et ses responsabilités, il transforme les victimes de sa propre politique — à savoir les citoyens — en coupables ». 
« Depuis un an et demi, une partie des classes supérieures semble avoir renoncé au modèle démocratique. Nos dirigeants sont fascinés par le modèle chinois et son approche technosécuritaire où tout est numérisé et où les autorités distribuent des permis de citoyenneté. C’est exactement l’esprit de ce passe prétendument « sanitaire ». Un nouveau mode de gouvernement est ici testé. Les autorités détournent les questions sanitaires pour instaurer une société de contrôle extrêmement invasive dans laquelle la démocratie est suspendue à l’aide des outils numériques et d’un discours permanent sur l’urgence ».

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Peut-on, en tant que soignant, rester complice de cette instrumentalisation de la pandémie ? 

Par exemple, de façon aveugle et bornée, il devient désormais obligatoire de présenter soit un pass sanitaire attestant d’une vaccination complète, soit d’un test sérologique négatif, soit d’un certificat médical de rétablissement de la Covid-19, à toute personne se rendant dans un établissement sanitaire, social ou médico-social. Concrètement, cela signifie tout simplement qu’une partie de la population, sans doute la plus marginalisée, la plus en souffrance dans sa socialisation, la plus rétive à s’inscrire dans une quelconque forme de suivi institutionnel, sera d’office privée de Soins, en dépit du code de déontologie médicale

N’y a-t-il pas là une obligation éthique à revendiquer une certaine désobéissance civile, à refuser, dans nos pratiques, un tel diktat, allant à l’encontre de nos engagements de soignants ?

Comme l’affirme à juste titre Geneviève Hénault, « n'est-ce pas le moment pour nous soignants, de nous rappeler le serment d'Hippocrate « Je ne permettrai pas que des considérations d’âge, de maladie ou d’infirmité, de croyance, d’origine ethnique, de sexe, de nationalité, d’affiliation politique, de race, d’inclinaison sexuelle, de statut social ou tout autre critère s’interposent entre mon devoir et mon patient »... « Moi, psychiatre de service public, je ne laisserai pas une décision politique s'interposer entre mon devoir et mon patient  »

Dans les services soignants la crise pandémique a également été l’occasion d’une main-mise administrative et bureaucratique inacceptable concernant les pratiques cliniques. Dans certaines structures hospitalières, il a par exemple été imposé de fermer les services ouverts, d’enfermer les patients, sans aucune concertation avec les équipes soignantes.

En guise d’illustration, la directrice de l’hôpital de Moisselles a pu, sans aucune équivoque, reconnaitre que, pendant la crise sanitaire, les services hospitaliers « ont basculé complètement. En clair, nous avons arrêté nos missions habituelles », notamment « en s’appuyant sur les retours d’expérience de Chine »…

Certains cliniciens  s’en sont offusqués, et ont osé réagir, affirmant, que la soumission, l’acceptation, l’aveuglement pouvaient devenir des négligences coupables à l’égard de nos impératifs éthiques et cliniques. 

Ainsi, quand des administratifs ont pris la décision unilatérale de cloitrer tous les patients d’une unité de soin à l’EPS Roger Prévot, le Dr Mathieu Bellahsen a-t-il légitimement alerté quant à cette confusion très problématique entre confinement et isolement, ce qui a abouti à une intervention d’Adeline Hazan, Contrôleuse Générale des Lieux de Privation des Libertés. A l’issue de cette visite, un avis a été publié au Journal Officiel déclarant le caractère illégal de la mesure administrative d’enfermement des patients.

Depuis, ce psychiatre lanceur d’alerte, reconnu pour son engagement clinique et institutionnel, pour ses combats voués à faire respecter le droit des patients, subit une véritable cabale de la part de la direction hospitalière - s'appuyant notamment sur des calomnies anonymes - ayant finalement abouti à la décision autoritaire de ne pas renouveler ses fonctions de chef de Pôle basées sur des raisons fallacieuses.

Comme le souligne le Collectif des 39, « les technocrates peuvent-ils maintenant utiliser les lois, les réglementations, les protocoles sur ce mode antidémocratique pour dicter aux praticiens leur façon de penser la clinique et de faire vivre leur service de secteur ? ». 

« Obéir, ne plus réfléchir, ne plus inventer est mortifère ! Nos collègues soignants qui dénoncent une perte d’autonomie pour préserver leur l’éthique soignante sont aujourd’hui poussés au silence et menacés dans leurs fonctions institutionnelles ! ».

De tels exemples, très conjoncturels, pourraient se multiplier jusqu’à la nausée - ainsi que d'autres plus structurels...

Alors oui, il convient nécessairement de s’indigner, mais aussi de reconnaitre que ces basculements inquiétants dans nos pratiques sont les résultats tangibles de décisions délibérées et parfaitement assumées. Il ne s’agit pas là d’un destin inévitable, d’une contrainte indépassable avec laquelle il faudrait faire, contre bonne fortune bon cœur.
Arrêtons d’accepter l’appel à la "raison", au "réalisme", à la "modération", au "progressisme", à "l'inéluctable", au "nécessaire". 

Derrière ces intolérables, il y a des orientations politiques, des choix, qui peuvent tout à fait être contrés et défaits. Et il y a sans doute une exigence à refuser et à s’insurger.

Comme le soulignent de façon très argumentée Pierre Dardot, Haud Guéguen, Christian Laval et Pierre Sauvêtre, « la lutte contre la guerre civile néolibérale appelle un travail de recomposition des différents groupes populaires autour d’un projet centré sur ce que le néolibéralisme s’est d’emblée donné pour ambition de détruire : l’égalité, la solidarité et l’émancipation ». Dès lors, « l’autonomie véritable, qui n’est autre que l’autogouvernement, suppose d’en passer par des actes d’institution », par une « pratique instituante qui crée et réactive les conditions de la participation démocratique aux activités sociales et politiques en expérimentant des formes inédites d’autogouvernement collectif ». 

En guise de conclusion, voici de larges extraits de la lettre de démission de Franz Fanon, écrite en 1956 alors qu'il estimait ne plus pouvoir exercer son travail de psychiatre institutionnel en Algérie colonisée, dans un contexte politique trop aliénant : 

« Bien que les conditions objectives de la pratique psychiatrique en Algérie fussent déjà un défi au bon sens, il m’était apparu que des efforts devaient être entrepris pour rendre moins vicieux un système dont les bases doctrinales s’opposaient quotidiennement à une perspective humaine authentique.
    Pendant près de trois ans je me suis mis totalement au service de ce pays et des hommes qui l’habitent. Je n’ai ménagé ni mes efforts, ni mon enthousiasme. Pas un morceau de mon action qui n’ait exigé comme horizon l’émergence unanimement souhaitée d’un monde valable.
    Mais que sont l’enthousiasme et le souci de l’homme si journellement la réalité est tissée de mensonges, de lâchetés, du mépris de l’homme ?
    Que sont les intentions si leur incarnation est rendue impossible par l’indigence du cœur, la stérilité de l’esprit, la haine des autochtones de ce pays ?
    La folie est l’un des moyens qu’a l’homme de perdre sa liberté. Et je puis dire que, placé à cette intersection, j’ai mesuré avec effroi l’ampleur de l’aliénation des habitants de ce pays.
    Si la psychiatrie est la technique médicale qui se propose de permettre à l’homme de ne plus être étranger à son environnement, je me dois d’affirmer que l’Arabe, aliéné permanent dans son pays, vit dans un état de dépersonnalisation absolue.
    Le statut de l’Algérie ? Une déshumanisation systématisée.
    Or la partie absurde était de vouloir coûte que coûte faire exister quelques valeurs alors que le non-droit, l’inégalité, le meurtre multi-quotidien de l’homme étaient érigés en principes législatifs.
    La structure sociale existant en Algérie s’opposait à toute tentative de remettre l’individu à sa place.
    Monsieur le Ministre, il arrive un moment où la ténacité devient persévération morbide. L’espoir n’est plus alors la porte ouverte sur l’avenir mais le maintien illogique d’une attitude subjective en rupture organisée avec le réel.
    Monsieur le Ministre, les événements actuels qui ensanglantent l’Algérie ne constituent pas aux yeux de l’observateur un scandale. Ce n’est ni un accident, ni une panne du mécanisme.
    Les événements d’Algérie sont la conséquence logique d’une tentative avortée de décérébraliser un peuple.
    Il n’était point exigé d’être psychologue pour deviner sous la bonhomie apparente de l’Algérien, derrière son humilité dépouillée, une exigence fondamentale de dignité. Et rien ne sert, à l’occasion de manifestations non simplifiables, de faire appel à un quelconque civisme.
    La fonction d’une structure sociale est de mettre en place des institutions traversées par le souci de l’homme. Une société qui accule ses membres à des solutions de désespoir est une société non viable, une société à remplacer.
    Le devoir du citoyen est de le dire. Aucune morale professionnelle, aucune solidarité de classe, aucun désir de laver le linge en famille ne prévaut ici. Nulle mystification pseudo-nationale ne trouve grâce devant l’exigence de la pensée.
(…).
Depuis de longs mois ma conscience est le siège de débats impardonnables. Et leur conclusion est la volonté de ne pas désespérer de l’homme, c’est-à-dire de soi-même.
    Ma décision est de ne pas assurer une responsabilité coûte que coûte, sous le fallacieux prétexte qu’il n’y a rien d’autre à faire ». 
 

Frantz Fanon a effectivement démissionné de son poste à l’hôpital de Blida, mais certainement pas de ses engagements, qu’il mènera jusqu’au bout, en conciliant son activité de soignant et la lutte politique, seule façon de promouvoir véritablement une société émancipatrice, au-delà de la préservation d’impératifs sanitaires parfois déshumanisants et complices d’un système répressif.

Toute proportion gardée, dans notre contexte contemporain, ne sommes-nous pas colonisés de l'intérieur, notamment à travers nos activités soignantes, par un néolibéralisme décomplexé et autoritaire, avec comme fer de lance le management technocratique ? En conséquence, faut-il le tolérer, quitte à se faire complice d'une forme d'aliénation et d'instrumentalisation, ou faut-il réinventer une façon de résister et de lutter, à la fois dans nos pratiques et en dehors, afin de préserver nos engagements éthiques pour la dignité, au-delà de la vie nue ?

« Le monde réel serait sans cesse retombé dans l’esclavage, l’aliénation sociale ou le conformisme béat, si les hommes avaient toujours considéré la vie comme une valeur suprême. La vie en soi, pour elle-même, n’est pas sacrée : il faudra bien s’habituer à cette terrible nudité métaphysique, à l’exigence morale qui en découle, pour en élaborer les conséquences. La vie n’est sacrée que de façon dérivée, vicariale : lorsqu’elle garantit la liberté, l’autonomie, la dignité de l’être humain, qui sont des valeurs supérieures à celle de la vie même, en soi et pour soi, toute nue. Des valeurs qui la transcendent »

Jorge Semprun, « Adieu, vive clarté »…

"Prendre en charge quelqu’un, ce n’est pas seulement lui donner la possibilité de ne pas mourir, c’est lui donner surtout la possibilité de vivre"

Frantz Fanon, Éditorial de l'hebdomadaire de l'hôpital psychiatrique de Blida-Joinville, juin 1954

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