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Billet de blog 10 janv. 2022

Se libérer de l'institution ? (3) Réinstituer l’instituant

Toute institution s'intègre inévitablement dans un écosystème institutionnel, à même d'orienter son fonctionnement, son organisation, ses finalités ainsi que son potentiel d'émancipation ou d'aliénation. Dès lors, la dénonciation légitime des dérives devraient aussi appréhender ces dimensions systémiques, sous peine de se leurrer.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Comme le souligne Olivier Rey, « jusqu’à la fin des années 1960, les enfants avaient toujours fait face, dans leurs poussettes, à la personne qui les poussait. (…) Puis, subitement, un retournement massif s’est opéré : dans les poussettes, les enfants ont été orientés vers l’avant ». Ce changement technico-marketting peut paraitre anodin en apparence, mais il est tout à fait significatif sur le plan anthropologique, en tant que révélateur de certaines significations imaginaires sociales devenant dominantes. De fait, il s’agit là d’une configuration institutionnelle très spécifique, qui vient s’insinuer directement dans les liens primaires parents-enfant. Au fond, quelle est la signification latente de cette réorientation de l’enfant et de ce désaveu du « tête-à-tête » ? Sur un plan imaginaire et symbolique, l’enfant est désormais considéré comme devant faire face au monde seul, de plain-pied, sans médiation, sans « présentation » ; il est donc sommé d’aller au-devant, à travers un subterfuge qui tisse l’illusion d’une autonomie d’emblée présente. Du côté du parent, celui-ci n’est plus rivé à son positionnement parental ; il défixe son regard de celui de l’enfant pour investir son propre horizon, pouvant presque "mettre de côté" ce lien qui ne doit plus l'aliéner. Les deux protagonistes investissent donc le même champ de perspective, la même direction, sans croisement de regard, sans vis-à-vis, sans possibilité de contextualiser à travers un échange de mimique, sans partage de sens et d'affects...

A travers cet exemple introductif, on voit bien que le fait institutionnel s’infiltre à tous les niveaux des existences individuelles et collectives, orientant les perceptions, les affects, les liens, en rapport avec un arrière-plan idéologique implicite.

Après avoir abordé les fondements anthropologiques du fait institutionnel dans un billet précédent, il parait désormais intéressant d'examiner certains enjeux spécifiques des « dynamiques institutionnelles ». 

Jacques Revel distingue trois usages du signifiant Institution. Dans un premier sens, l’institution est une « réalité juridico-politique » délimitée et légitimée par les pouvoirs publics. Dans une deuxième acceptation, l’institution désigne des « organisations fonctionnant de façon régulière dans la société, selon des règles implicites et explicites », telles que la famille, le système scolaire, le mariage, le code du travail, etc. Enfin, l’institutionnel se rapporte également à toutes les formes « d’organisation sociale qui lie des valeurs, des normes, des modèles de relations et de conduites, des rôles ». En pratique, ces trois dimensions sont très interdépendantes et intriquées. Chaque institution, si tant est qu'on puisse ainsi isoler un telle entité indépendamment de son écosystème, est au fond un amalgame de juridico-politique, de systèmes organisant des règles, et de représentations collectives, d'affects, d'ethos et d'habitus, délimité dans certains espaces ou plus diffus et réticulaire. Par exemple, pour se marier, il faut se rendre à la mairie, après avoir accompli des démarches administratives, ce qui ouvre des droits et des devoirs, en rapport avec le Code Civil ou la politique fiscale, mais qui impose aussi des attendus en termes de comportement, de normes de vie, déterminés par certaines conditions socio-historiques bien précises - par exemple, le mariage "occidental" en tant qu'institution bourgeoise.

Comme le rappelle Frédéric Lordon, les institutions constituent fondamentalement les lieux d’accommodation d’une violence anthropologique indépassable, dont il est vain de vouloir s’affranchir. De fait, « toute formation collective emporte sa part de sujétions, donc de règles, de contraintes même, et il y aura toujours à composer avec des mouvements passionnels pénibles, ceux de l’envie, de la rivalité, des luttes pour la reconnaissance, avec leur part de violence ». Par ailleurs, on peut aussi observer « l’instabilité passionnelle des communautés à faible institutionnalisation » et la difficulté d’y contenir les forces divergentes.

 Dialectique institué / instituant

Plutôt que de d’asséner sans nuances que l’Institution est en soi aliénante, il convient donc plutôt d’appréhender les mouvements et les dialectiques réelles qui traversent toute forme institutionnelle. En effet, chaque institution est traversée par des tensions irréductibles entre les tendances à la « pétrification » et les potentialités de transformation. Cornelius Castoriadis évoquait ainsi les antagonismes entre les forces « instituées » et conservatrices, qui tendent à maintenir le statu quo et à clôturer le champ des possibles, et les forces « instituantes » qui ouvrent des devenirs et des transformations, à partir de l’activité créative des acteurs et de l’émergence d’un imaginaire social favorisant l’implication et l’autonomie. Dès lors, le social-historique représente « l'union et la tension de la société instituante et de la société instituée, de l'histoire faite et de l'histoire se faisant ».

Toute forme institutionnelle est ainsi exposée au risque de basculer dans l’hétéronomie et la fermeture de l’imaginaire instituant, s’imposant désormais comme une vérité intemporelle, inamovible et auto-justifiée - ce qui suppose évidemment une occultation de sa dimension arbitraire essentielle ainsi que de « l’Abîme/Sans-Fond/Chaos » qui sous-tend toute formation sociale, c’est-à-dire au fond la « méconnaissance par la société de son propre être comme création et créativité ».

En conséquence, il s’agit dorénavant de déposséder les acteurs de leur autonomie et de leur activité instituante, en faveur de l’affirmation d’une Vérité univoque, indiscutable et extérieure : « il n’y a pas d’alternative », « le réel est ainsi ». Dès lors, le pouvoir se justifie par l’expertise qu’il serait le seul à posséder concernant les lois intangibles du fonctionnement social, imposant ainsi ses propres significations imaginaires sociales dominantes et son discours hégémonique. Un collectif aliéné est donc « dominé par un imaginaire vécu comme plus réel que le réel, quoique non su comme tel, précisément parce que non su comme tel ». Et un tel imaginaire institué impose ses propres dispositifs institutionnels, à même de garantir sa pérennité en colonisant les esprits et en orientant des modes de subjectivation compatibles avec son anthropologie latente.

Écosystème institutionnel

D’après l’approche néo-institutionnaliste, toute institution se déploie dans un environnement institutionnel spécifique, en articulation avec un ensemble d’autres institutions qui contribuent à orienter les dispositions cognitives et affectives des « acteurs ». Elinor Ostrom insistait ainsi sur l’importance de l’articulation des organisations, dans une dynamique d’institutions polycentriques. « Une forme institutionnelle ne possède pas sa valence en soi, isolément. C’est son insertion dans une configuration institutionnelle d’ensemble qui lui donne sa valence » (Lordon). Un dispositif institutionnel s’intègre effectivement dans un ensemble plus large, tissé par des formes bureaucratiques, des procédures d’expertise, des modalités de gouvernance, des orientations politiques, etc., mais aussi par une idéologie hégémonique plus ou moins explicite. Cet enchevêtrement constitue un cadre, doté d’une certaine cohérence, à même de capter et de canaliser tant les attentes, que les représentations ou les modalités d’être affectés des collectifs et des individus. Dès lors, l’action individuelle est fortement conditionnée par ce contexte institutionnel. Ainsi, telle ou telle forme institutionnelle ne constitue régulièrement que le reflet d’une certaine « anthropologie » dominante, qui façonne les perceptions des acteurs et leurs interprétations des situations, afin de les faire correspondre à ses présupposés latents – par exemple, en "écosystème capitaliste", il est présupposé que les sujets visent essentiellement à la satisfaction de leurs intérêts privés et à la maximisation de leurs profits. Pour Lordon, il s’agit là d’une « anthropologie de parfaits débiles, qui prend le type contemporain (et encore : passablement fantasmé) pour l’ « essence de l’homme » ». Néanmoins, à travers des organisations institutionnelles totalement enkystées dans le système néolibéral, « il n’en est pas moins vrai que le capitalisme, non seulement comme mode de production, mais comme formation culturelle, a « travaillé » l’ « homme » et tendu à le rendre tel ».

Comme le souligne André Lecours, « la création de nouvelles institutions se fait dans une logique de compatibilité avec celles déjà existantes (isomorphisme), puisque les acteurs extirpent un sens de leur environnement institutionnel qui transpire dans leur action ». Les institutions déploient donc un système de normes, de valeurs, d’attendus, orientant les cadres cognitifs et émotionnels au niveau individuel. Ainsi, « les institutions reflètent et cristallisent des rapports de pouvoir qui assurent leur survie. Elles forcent aussi les acteurs à s’adapter à elles, ce qui leur confère une légitimité qui s’accumule et s’accroît dans le temps ». De fait, seuls certains groupes sociaux sont en position d’imposer à l’ensemble de la société des signifiants hégémoniques et des dispositifs institutionnels convergents, en conformité avec leurs propres intérêts. L’hégémonie, selon Gramsci, c’est précisément « une mise en sens du monde social imposée par les dominants, donc formée d’après leurs intérêts et depuis leur position de pouvoir social (plus précisément : depuis les assises matérielles de leur pouvoir social), une mise en sens qui finit par être partagée par les dominés » (Lordon).

Dans la perspective du néo-institutionnalisme sociologique, « les institutions sont le reflet de perceptions collectives communes et leur création correspond à la « routinisation » des relations sociales » (André Lecours). Elles « jouent un rôle non seulement dans la prise de décisions stratégiques mais aussi dans les processus de définition d’intérêts, de formation de préférences et même de construction d’identités ». « Par les codes culturels et cognitifs qu’elles génèrent et reproduisent, [les institutions] dessinent les frontières du politique en inculquant aux acteurs des idées précises quant à la légitimité de l’action ». En d’autres termes, les dispositifs institutionnels constituent d’incontournables matrices de subjectivation, à même d’orienter les processus identificatoires, les champs désirants, les modalités d’être affecté, les normes comportementales, etc. – Durkheim rappelait ainsi que « la famille et l’école sont le séminaire de la société ».

Après l'historien Roger Chartier, il parait donc fondamental de reconnaitre la « variabilité des catégories psychologiques et de la structure même de la personnalité, aucunement réductibles à une économie psychique universelle de la nature humaine, mais façonnée différentiellement par le mode de dépendance réciproque qui caractérise chaque formation sociale » - à travers les dispositifs institutionnels spécifiques qu'elle déploie.

Cependant, il faut aussi envisager qu’en dehors du courant institutionnel hégémonique dans certaines conditions socio-historiques particulières, des alternatives, des divergences, des antagonismes, des processus dialectiques et conflictuelles, peuvent aussi coexister, de façon plus ou moins souterraine. Ainsi, un « paysage institutionnel » peut être traversé par des tensions, « puisqu’il juxtapose différentes configurations institutionnelles s’inscrivant dans des logiques politiques et des époques historiques distinctes ». En conséquence, il suffit parfois de quelques fêlures dans ce panorama institutionnel dominant pour que des « réorientations » décisives de certaines formes institutionnelles puissent commencer à se déployer à différents niveaux – par exemple, lorsqu’un acte instituant aussi puissant que la création de la sécurité sociale se met en place en 1946.

« Nul ne saurait ignorer que l’un des facteurs essentiels du problème social en France, comme dans presque tous les pays du monde, se trouve dans ce complexe d’infériorité que crée chez le travailleur le sentiment de son insécurité, l’incertitude du lendemain qui pèse sur tous ceux qui vivent de leur travail. Le problème qui se pose aujourd’hui aux hommes qui veulent apporter une solution durable au problème social est de faire disparaître cette insécurité. Il est de garantir à tous les éléments de la population qu’en toute circon­stance ils jouiront de revenus suffisants pour assurer leur subsistance familiale. C’est ainsi seulement, en libérant les travailleurs de l’obsession permanente de la misère, qu’on permettra à tous les hommes et à toutes les femmes de développer pleinement leurs possibilités, leur personnalité, dans toute la mesure compatible avec le régime social en vigueur. » (Ambroise Croisat, août 1946).

On perçoit bien qu’une telle révolution institutionnelle induit inévitablement un changement profond dans la texture même des subjectivités, en réorientant de façon décisive les perceptions, les affects, les investissements et les devenirs.

Dès lors, dans la mesure où les institutions reflètent la société dans laquelle elles infusent, « lorsqu’un point tournant lance une société dans une voie institutionnelle, tout changement subséquent sera balisé par le contexte institutionnel ainsi formé ».

Devenir(s) institutionnel(s)

D’un certain point de vue, on peut comparer les institutions à de véritables organismes vivants, cherchant avant tout à persévérer dans leur être, à se perpétuer, à se reproduire, dans un écosystème social spécifique. Ainsi, « une institution a d’abord à cœur la défense de ses intérêts et persévérance en tant qu’institution. Sa cause formelle ne vient qu’ensuite – et parfois ne vient plus du tout. Cette dégénérescence est une pathologie terrible, et surtout presque fatale, des institutions, la raison première pour quoi nous devons toujours les surveiller, car elles sont toujours sous la tentation de l’échappement vers une vie propre, autotélique » (F. Lordon). De fait, toute forme institutionnelle peut se scléroser, devenir un bloc d’inertie, voire basculer dans une forme de dégénérescence morbide – la bureaucratie stalinienne par exemple. Cette évolution maligne est effectivement un écueil omniprésent, pour ne pas dire une menace consubstantielle à toute structure institutionnelle. De fait, il existe toujours, pour reprendre F. Lordon, la possibilité d’une « dérive auto-centrée, intransitive, de l’organisation qui ne vit plus que d’après des finalités internes, dans l’oubli grandissant de ses finalités externes », d’une coupure de leurs raisons d’être originelles « qui font des institutions des sortes de monstres froids, occupés des seuls réquisits d’une persévérance justifiée par rien d’autre qu’elle-même ».

Ce que dénonçait déjà Deleuze : « les institutions sont des systèmes organisés de moyens destinés à satisfaire les tendances » …

Il est donc tout à fait évident que toute forme institutionnelle est inévitablement au prise avec la prégnance d’un institué figé, de la compulsion de répétition et de la sclérose des devenirs.

Cependant, toute dynamique institutionnelle est-elle vouée à sombrer dans cette force des habitudes, du même, de l’aliénation, des répétitions mortifères et du hors temps ? Est-ce là un attracteur inéluctable ?
En tout cas, il est de bon ton, dans le discours contemporain, de se draper des forces progressistes et libéralisatrices en revendiquant le démantèlement des institutions, en dénonçant leurs forces d’inertie, d’assignation, d’aliénation, de ségrégation, de chronicisation.

Néanmoins, comme on l’a souligné, toute dynamique sociale secrète inévitablement de l’institutionnel, et n’existe jamais en dehors de ses propres institutions, en imposant notamment « la puissance d’un faire faire commun » (F. Lordon). En conséquence, le principe même d’un mouvement de désinstitutionnalisation ne peut être que chimérique. Il s’agit en réalité de reconstruire d’autres formes institutionnelles, tout aussi exposées à la « pétrification » et à l’immobilisme. Ainsi, les plateformes, les dispositifs ambulatoires privatisés, les prestations à la personne, etc., sont d’authentiques dispositifs institutionnels, en dépit de leur caractère « flottant » et éclaté – ce qui ne les immunise nullement, bien au contraire, des risques de rigidification bureaucratique….
Dès lors, la question n’est pas de savoir s’il y a de l’institutionnel – car, c’est inévitable – mais d’appréhender les potentialités de telle ou telle forme institutionnelle en termes d’ouverture et d’émancipation - ou d’aliénation...
Ainsi, Frédéric Lordon rappelle par exemple que « le néolibéralisme est une force historique d’une puissance sans précédent dans le devenir-infernal des institutions ». De fait, le capitalisme néolibéral constitue un discours « qui ne cesse de célébrer « l’innovation », donc la possibilité d’expérimenter, mais qui interdit toute expérimentation hors de son ordre », en ayant des préconceptions bien établies de ce qui seraient des disruptions opportunes et de ce qui seraient des créativités à étouffer…

De la violence institutionnelle

Par ailleurs, on ne peut faire l’impasse sur la violence lorsqu’on évoque l’institution.

Dans les années 60, Michel Foucault et Erwing Goffman ont effectivement pu décrire respectivement des institutions disciplinaires et totales, visant à produire des normes reproductibles, prévisibles et contrôlées de comportement. Dans ce type de dispositif asilaire, l’individu se voit écrasé, surveillé, contrôlé, déterminé, étouffé. Face à une telle annihilation des sujets, les abus paraissent alors inévitables : privation de liberté, contention, enfermement, perversion, maltraitance, instrumentalisation, etc. Comme le souligne le CLE-autistes ‌, « les recommandations de bonnes pratiques depuis 2012 n’ont jamais empêché les violences directes dans les établissements ». Cependant, au-delà des effets potentiellement délétères de l’institutionnalisation en soi, ces militants de la cause autiste dénoncent aussi les conséquences éventuelles d’une forme de standardisation des méthodes ou des protocoles appliqués à la chaîne, sans discernement ni prise en compte des singularités. Parfois, l’enfer est pavé de bonnes intentions, et on pense imposer autoritairement pour le meilleur, sans même considérer le positionnement des personnes concernées ; or, « cette croyance, largement impulsée par la Haute Autorité de Santé et malheureusement reprise par certains scientifiques, n’a pas seulement un effet délétère sur les personnes autistes concernées (forçages, burn-out autistique, régression, violences symboliques et physiques ou psychologiques, risque de stress-post-traumatique, etc). Elle a aussi un effet délétère sur la connaissance scientifique elle-même, en limitant la souplesse et la richesse des approches, en limitant l’adaptabilité au profit de la systématisation, en faisant préférer l’accusation des opinions contraires des personnes concernées et la diabolisation à la connaissance fine de l’intérêt de certaines techniques. Cette approche verticale et hégémoniste ne prend pas en compte les besoins des personnes elles-mêmes qui, pour certaines, désirent un accompagnement par la parole et la symbolisation plutôt que par l’approche comportementale ».

De fait, on peut légitiment penser que la Haute Autorité de Santé ou l’ANESM exercent finalement une gouvernance institutionnelle tout à fait normative et surdéterminée, en dépit de leur prétention à la neutralité scientifique.

En outre, il ne suffit pas d’abattre les murs pour garantir l’absence de contention symbolique voire d’abus. En dehors des établissements à proprement parler, il peut y avoir des grilles bien plus asservissantes qu’au sein d’espaces circonscrits pour accueillir la différence…Par ailleurs, au sein d'un institution formelle, la violence est relativement visible et délimitée, malgré les dynamiques perverses, les communautés de déni et les processus de scotomisation ; il peut néanmoins exister des procédures collectives, aussi insuffisantes soient-elles, pour la repérer, la traiter, l'archiver, et tenter d'en réduire l'impact - tout en sachant qu'elle resurgira toujours, à un niveau ou à un autre, de manière plus ou moins prédictible. Au sein de dispositifs disséminés, diffus et informels, la violence risque d'être beaucoup plus insidieuse, invisible, et individualisée ; dès lors, la probabilité d'effets pervers s'en trouvent plutôt démultipliée, à la mesure d'une forme de décomplexion en rapport avec la décollectivisation. Quand il n'y a plus de références partagées, d'éthique d'équipe, de regards croisés, les dérapages sont d'autant plus institués....

Mais revenons-en au dénonciation des violences institutionnelles, à travers l’exemple des « Établissements et Services d’Accompagnement par le Travail » (ESAT), proposant des activités professionnelles aux personnes ne pouvant travailler en « milieu ordinaire » du fait de l’intensité de leur handicap. Certaines associations militantes – tout comme le Comité des Droits des Personnes Handicapées de l’ONU -conspuent ce type d’institutions, car elles seraient paternalistes, sous-tendues par une logique de rentabilité, par une forme d’asservissement au travail avec une réduction des droits…Certes. Rappelons cependant que la tendance actuelle, dans le « milieu ordinaire », est aussi à la casse du Droit du Travail, à la flexibilisation, à l’ubérisation, au "précariat", au lean management, avec une véritable épidémie de souffrances professionnelles, de burn-out, de désinvestissement, etc. Cette logique d’exploitation et  de servitude vis-à-vis d’objectifs exclusivement gestionnaires et d’extraction infernale de plus-value n’est donc pas en rapport direct avec l’institution ESAT en tant que telle, ni avec la tutelle des associations gestionnaires. De fait, elle s’inscrit dans un paysage institutionnel beaucoup plus élargi, qui vient finalement orienter tous les dispositifs institutionnels, à différentes échelles, du micro au macro-institutionnel.

En l’occurrence, cette dimension aliénante est propre au système capitaliste, dont l’emprise hégémonique infiltre actuellement chaque institution particulière, de la famille, en passant par la sexualité, en s’étendant jusqu’aux instances européennes ou à l’organisation mondiale de la finance. Dès lors, cibler telle ou telle institution pour en dénoncer le caractère aliénant peut certes être légitime et nécessaire, mais certainement pas suffisant, si l’on ne vient pas également remettre en cause le canevas global qui surdétermine cette dimension de captation et d’extraction de plus-value. Derrière ce rejet pur et simple du "milieu protégé", en tant que ségrégation oppressive systématique, n’y-a-t ’il pas la revendication, plus ou moins explicite, de faire des personnes handicapées des prolétaires modernes comme tous les autres, désireux de s’auto-exploiter sur un marché libre, concurrentiel et plateformisé ? Pourquoi l’ESAT, alors qu’il y a les entrepôts Amazon et Uber ? Alors que les compétences de certains autismes pourraient être mises à profit dans l’armée, la finance, ou les ressources humaines ? Pour leur plus grand bonheur évidemment, puisque c’est le type « d’accomplissement personnel » que le capitalisme tend à rendre désirable de façon normative voire impérative…

Au fond, si l’ESAT, tout comme l’école ou l’hôpital d’ailleurs, se voient sommés de fonctionner sur un mode entrepreneurial et marchand, c’est bien parce que ces institutions s’inscrivent dans un horizon ubiquitaire au sein duquel les significations imaginaires sociales du capitalisme se sont imposées. De façon approximative, les institutions s’alignent effectivement sur des normes, des pratiques, des finalités, des organisations, des modalités de gouvernance, qui infusent à tous les niveaux du social. Ainsi, il ne conviendrait pas uniquement de dénoncer l’ESAT en tant qu’institution en soi, mais l’ESAT en régime capitaliste ; de même pour le système scolaire ou hospitalier.

Néanmoins, l’implacable logique néolibérale se saisit de ces critiques légitimes pour pousser encore plus loin son programme de démantèlement. L’ESAT est très imparfait, certes, donc il faut désinstitutionnaliser, fermer tous les établissements de ce type, sans discernement ; comme cela, il n’y aura plus de violences, ni d’exploitation, ni d’abus…Tant qu’on y est, pourquoi ne pas tout simplement éliminer l'école publique : cela serait un remède radical au harcèlement, au décrochage, à l'échec scolaires ? Et Pourquoi ne pas fermer également tous les services hospitaliers : dès lors, plus de problèmes de financement, de personnels, de manque de lits, de pénurie, de complications iatrogéniques ? Plus de malades agonisants sur des brancards, plus de soignants exténués et démissionnaires, plus de grogne ?

Chacun sera alors véritablement libre et responsable - en mobilisant des prestataires ubérisés pour faire fructifier son capital- et ne pourra s’en prendre qu’à lui-même en cas de mauvais investissement.

En définitive, derrière l’émergence de ces nouveaux dispositifs institutionnels, fonctionnant à travers une logique de prestations marchandisables, pointe toujours le même canevas anthropologique orientant leurs formes spécifiques : celui d’un individu souverain, auto-suffisant, transparent par rapport à ses propres aspirations, mobilisé exclusivement par la recherche d’intérêts et de profits, déliés de toute entrave relationnelle, de tout ancrage, de toute résistance, de toute ambivalence, de toute allégeance, de tout négatif, de toute conflictualité, de tout déchirement, de toute inscription sociale, familiale, culturelle…Un parfait manager, autoentrepreneur, actionnaire, investisseur. Or, imposer un tel fantasme à des personnes incarnées, ayant une histoire propre et des conditions spécifiques d’autonomie, cela constitue aussi une violence manifeste, du fait de tous les présupposés sous-jacents - validisme, capacitisme, normalisation inclusive, concurrence, adaptation, décollectivisation, privatisation-, mais aussi des conséquences concrètes en cas d’inadéquation à la norme – invisibilisation, délaissement, placement à domicile, etc.

Cependant, Il faut pouvoir considérer qu’en dépit du paysage institutionnel global dans lequel s’intègre les institutions, celles-ci ne sont pas inévitablement alignées et captives, et que des marges d’autonomie existent aussi. De surcroit, tout dispositif institutionnel, en dehors des formes les plus totalitaires, peut être porteur de logiques contradictoires, antagonistes, à même d’évoluer, d’être perverties ou subverties au cours du temps.
Certes, la dynamique institutionnelle tend à se à se cristalliser au sein de « chaînes de signifiants stabilisées » (F. Lordon). Mais il n’y a pas de fatalité ; et, du fait de la mobilisation plus ou moins consciente des acteurs, des mouvements inattendus peuvent surgir, amenant à des pas-de-côté ; les fixations peuvent se conflictualiser, les stabilisations se déstabiliser, et un potentiel de transformation peut aussi émerger – qui dépendra évidemment des marges de manœuvre réelles laissées – ou non – par le contexte institutionnel global. Le "travail institutionnel" devrait  justement viser à « organiser les affleurements du principe de métamorphose », à revitaliser les médiations signifiantes, sur un mode réflexif et collectif.

Dès lors, plutôt que de critiquer l’institution ESAT en soi, ne faut-il pas s’autoriser à imaginer et à revendiquer la forme institutionnelle qu’un tel dispositif pourrait incarner en s’émancipant, ne serait-ce que partiellement, de la logique capitaliste hégémonique ?

Subvertir l’institutionnel ?

Est-il possible d’envisager des modalités d’organisations institutionnelles permettant de faire « infuser » l’instituant dans l’institué, d’inclure constitutivement le travail de la « puissance instituante », de la créativité, du sens, et des finalités ? Pourrait-on envisager des états institutionnels « mésomorphes », c’est-à-dire des formes institutionnelles qui incorporent d’emblée les mécanismes de leur remise en question et de leur révision constantes, de façon à contrer, autant que faire se peut, la « dégénérescence autotélique » inscrite dans le programme de la croissance institutionnelle ? Pourquoi ne pas instituer, à l’origine, des interventions défixatrices, à même de relancer les dynamiques institutionnelles menacées de sclérose et de recroquevillement ?

De fait, « au cœur du réel, au cœur du présent, il y a des actes instituant un inouï, des rapports sociaux nouveaux qui subvertissent aujourd’hui les rapports sociaux dominants » (F. Lordon). Au sein même d’un monde infiltré de significations imaginaires sociales en rapport avec le capitalisme néolibéral, il existe néanmoins des mouvements institutionnels allant à contre-courant, résistant, proposant, faisant valoir un déjà-là capable de détourner les courants hégémoniques. Parfois, il suffit de réorienter a minima l’existant, l’institué, pour insuffler à nouveau un imaginaire instituant et des perspectives émancipatrices. L’idée de détruire systématiquement pour recréer est donc bien naïve - ou alors, totalement aligné sur la doxa capitaliste de la destruction créatrice schumpeterienne.... Nonobstant, on crée toujours à partir du déjà-présent, et la table-rase n’est qu’une façon parmi d’autres d’imposer sur le devant de la scène des courants institutionnels cherchant à asseoir leur hégémonie, conformément à l’idéologie dominante – en l’occurrence, dans nos conditions socio-historiques actuelles, des institutions certes décloisonnées, plateformisées, mais fonctionnant exclusivement selon la logique d’un marché de prestataires privatisés.

Par exemple, toutes les réflexions cliniques en rapport avec la psychothérapie institutionnelle ont cherché à éviter l’écueil permanent du retour de l’institué dans sa dimension de clôture, de capture mortifère et d’auto-entretien sclérosant, par le traitement même du cadre institutionnel. Il s’agit alors de déployer des formes intermédiaires, plastiques, hybrides, mésomorphes, des médiums malléables susceptibles de contrer la fossilisation ; d’ériger des reprises, des relances faisant réémerger l’élan instituant, sans pour autant démanteler l’institué ; de mettre en mouvement les assignations institutionnelles, en luttant contre l’éternel retour de la pétrification.

Qu’est-ce qu’une institution bonne ?

On l’a donc suggéré de façon récurrente :  il n’existe pas d’institution « axiologiquement neutre », sans présupposé, sans « anthropologie » latente, lesquels s’expriment indirectement à travers les finalités plus ou moins explicites, les modalités d’organisation, les actes posés, les possibilités d’évolution, l’allégeance ou la résistance vis-à-vis de diktats extérieurs, etc.

Dès lors, on peut légitimement affirmer que, selon tel ou tel référentiel, il existe différents profils d’institutions, avec des gradients dans leur potentialités réelles d’émancipation ou d’aliénation.

Ce qui nous amène à nous poser cette question d’apparence ingénue : c’est quoi une bonne institution ?

Comme le soulignait Castoriadis, l'action politique devrait consister « à créer les institutions qui, intériorisées par les individus, facilitent le plus possible leur accession à leur autonomie individuelle et leur possibilité de participation effective à tout pouvoir explicité existant dans la société ».

Autrement dit, il faudrait favoriser des formes institutionnelles à même de soutenir des trajectoires « d’empuissantisation », c’est-à-dire d’élargissement de la puissance d’agir – ce qui est nécessairement sous-tendu par des modalités de subjectivation et de socialisation consubstantielles et spécifiques.

« L’être social est le devenir de l’homme, soit « lui-même ». Il n’est pas possible d’opposer l’homme et la société : leurs rapports sont dialectiques. La société fait l’homme et l’homme fait la société. L’être global, non mystifié, est l’être concret de l’homme. Le psychopathe est l’être social psychopathe » (François Tosquelles, Psychopathologie et matérialisme dialectique).

Essayant d’élucider mes « attendus » par rapport aux dynamiques institutionnelles, je revendiquerais prioritairement l’ouverture vers l’altérité, le collectif et les Communs, le renforcement d’un sentiment d’appartenance dialectisée avec l’affirmation de la singularité, la conscience d’un destin partagé au-delà de son propre « milieu », la possibilité de se décentrer et de se recentrer, l’intégration tranquille de la logique du don / contre-don, d’une réciprocité élargie qui permette de donner, rendre, recevoir, le déploiement de la capacité à s’exprimer, à partager, à écouter, la possibilité de s’investir en tant que citoyen dans l’espace public, de lutter, de résister, de désirer, d’aimer, d’affirmer, de prendre la parole en son nom propre et au nom du Bien Commun, etc. (là où d'autres revendiqueraient, de façon assumée ou implicite, la rentabilité, le profit, la compétition, la croissance, la diffusion, l'audace managériale, l'innovation, la captation, la rationalité organisationnelle, la délégation, le mérite, l'intéressement, l'agilité, etc.).

Cette liste n’est évidemment pas exhaustive, et elle traduit mes propres aspirations, naïvetés, ainsi que mes tâches aveugles. Mais au moins, cela a le mérite d’être explicité, autant que faire se peut, avec toutes les réserves et l’humilité possibles. Car une institution qui ne ferait pas ce travail d’explicitation et qui revendiquerait sa neutralité, ou sa prise avec « la réalité-telle-qu’elle-est », ne pourrait qu’être captive des courants idéologiques hégémoniques, participant ainsi à un certain ordre du monde et à son entretien…

Après avoir tenté d’analyser l’écosystème institutionnel, il convient désormais d’aborder quelques rouages et dynamiques internes des institutions. A suivre…

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À la Une de Mediapart

Journal — Diplomatie
Macron passe la diplomatie française à la sauce « libérale »
Sous prétexte d’accroître la « mobilité interne » au ministère des affaires étrangères, la réforme prévue par Emmanuel Macron permettra d’offrir des postes d’ambassadeur à des amis politiques ou des cadres du monde des affaires qui ont rendu des services. Tout en réglant son compte à un corps diplomatique que l’Élysée déteste.
par René Backmann
Journal — France
Fausse rétractation de Takieddine : sur la piste d’un « cabinet noir » au service de Sarkozy
L’enquête sur l’interview arrangée de Ziad Takieddine révèle les liens de plusieurs mis en cause avec le clan Sarkozy et leur volonté de « sauver » l’ancien président, mais aussi ses anciens collaborateurs, Brice Hortefeux et Thierry Gaubert, également mis en examen dans l’affaire libyenne.
par Karl Laske et Fabrice Arfi
Journal — Terrorisme
Les confidences du commissaire des services secrets en charge des attentats du 13-Novembre
Le commissaire divisionnaire SI 562 – le nom de code le désignant – a dirigé la section chargée des enquêtes judiciaires liées au terrorisme islamique à la DGSI, entre 2013 et 2020. Il offre à Mediapart une plongée inédite dans les arcanes du service de renseignement.
par Matthieu Suc
Journal — Justice
À Marseille, des juges font reculer l’incarcération à la barre
L’aménagement de peine, par exemple le bracelet électronique, prononcé dès le jugement, est une possibilité qui n’avait jamais décollé avant 2020. Mais à Marseille, la nouvelle réforme de la justice et la volonté d’une poignée de magistrats ont inversé la tendance. Reportage.
par Feriel Alouti

La sélection du Club

Billet de blog
Un poète palestinien : Tawfik Zayyad
Cette poésie simple, émouvante, populaire et tragique a circulé d'abord sous les tentes des camps de réfugiés, dans les prisons avant d'être lue, apprise et chantée dans toute la Palestine et dans tout le monde arabe.
par mohamed belaali
Billet de blog
La comédie des catastrophes
Au Théâtre de la Bastille, le collectif l'Avantage du doute dresse un hilarant portrait de la société contemporaine pour mieux en révéler ses maux. De l’anthropocène au patriarcat, de la collapsologie aux comédiennes mères ou non, du besoin de tendresse des hommes, « Encore plus, partout, tout le temps » interroge les logiques de puissance et de rentabilité par le biais de l’intime.
par guillaume lasserre
Billet de blog
La clique de « Kliniken » vue par Julie Duclos
Quinze ans après Jean-Louis Martinelli, Julie Duclos met en scène « Kliniken » du dramaturge suédois Lars Noren. Entre temps l’auteur est décédé (en 2021), entre temps les guerres en Europe ont continué en changeant de pays. Immuable, la salle commune de l’hôpital psychiatrique où se déroule la pièce semble jouer avec le temps. Troublant.
par jean-pierre thibaudat
Billet de blog
La chanson sociale, comme levier d’empowerment Bernard Lavilliers en concert
Dans la veine de la chanson sociale française, l’artiste Bernard Lavilliers transmet depuis plusieurs décennies la mémoire longue des dominés, leurs souffrances, leurs richesses, la diversité des appartenances et propose dans ses narrations festives et musicales. Balzac disait que «Le cabaret est le Parlement du peuple ». En quoi la chanson sociale est-elle un levier de conscience politique ?
par Béatrice Mabilon-Bonfils