Prendre en compte une psychopathologie infantile ?
A partir du Front Populaire, les psychiatres d’enfants commencent à investir les dispensaires d’hygiène social, avec un intérêt renouvelé concernant les effets délétères de certaines conditions d’environnement sur le développement infantile. Ces évolutions s’inscrivent dans la continuité de mouvements apparus au début du XXème siècle : la lutte contre la ségrégation, la volonté de désaliéner et d’éviter l’enfermement, la prise en compte du psychisme infantile à travers notamment la pratique psychanalytique auprès des enfants. Outre-Atlantique en particulier, se sont développés des structures de soins psychiatriques ambulatoires : guidance infantile d’Adolf Meyer, création des dispensaires d’hygiène mentale et de la première « Outdoor Patient Clinic for Mental Health » par Clifford Beers, en 1903 à New Haven. En 1939 on comptait 776 centres psychiatriques de soins ambulatoires pour enfants sur l’ensemble des États-Unis.
Par ailleurs, s’imposent progressivement l’éventualité de troubles psychiatriques infantiles à expression spécifique. En 1906 Sante de Sanctis décrit la démence précossissime puis, en 1937, Lutz « officialise » la schizophrénie infantile. Progressivement, en particulier dans les pays anglo-saxons, le diagnostic de psychose infantile va connaitre une extension considérable, au point que cette entité clinique parait désormais investir la place qu’occupait l’arriération mentale au début du siècle. Les cliniques d’orientation infantile déplacent alors leur attention des délinquants des classes paupérisées vers les enfants dits à problème de la classe moyenne, avec un changement de cadre normatif. Cette médicalisation des « déviances ordinaires » deviendra la matrice institutionnelle rendant possible l’extension ultérieur des diagnostics pédopsychiatriques.
En 1942 aux Etats-Unis, jusqu’à 80% des enfants reçus sur les structures de « Child Guidance Clinics » reçoivent un diagnostic de schizophrénie ou de réaction schizophrénique.
Les difficultés d’apprentissage et de comportement de l’enfant ne sont donc plus appréhendées exclusivement comme une conséquence fixée et inamovible de ses incapacités constitutionnelles. Il peut aussi s’agir de réactions, voire de défenses organisées, face à des vécus existentiels et des ressentis psychiques très éprouvants. Dès lors, ces « troubles » doivent bénéficier de soins, et non plus de mesures ségrégatives. Il faut dire aussi que ces nouvelles conceptions étaient contemporaines du mouvement d’hygiène mentale, avec un taux d’institutionnalisation infantile de plus en plus élevé, et que la population concernée se situait davantage dans les classes moyennes. En conséquence, ce changement de paradigme s’est accompagné de transformations importantes dans le paysage institutionnel, avec des dispositifs davantage centrés sur les dynamiques soignantes, sur l’ambulatoire et sur l’intégration sociale, qui prendront de l’envergure après-guerre, notamment quand se développeront les notions de dysharmonie psychotique et de psychose à expression déficitaire.
Agrandissement : Illustration 1
L’hégémonie de l’inadaptation infantile
Néanmoins, sous le régime de Vichy, une nouvelle nomenclature va s’imposer : « l’enfance inadaptée » vient remplacer les notions d’enfance anormale ou irrégulière, et agrège également les troubles du comportement ainsi que la délinquance juvénile. Suite aux travaux du Conseil technique de l’enfance déficiente et en danger moral, présidé par Georges Heuyer, la notion d’inadaptation infantile devient alors la formule doctrinale exclusive préconisée pour fixer l’action publique et les orientations institutionnelles. Il s’agit d’une unification à la fois théorique et politique, qui permet d’amalgamer toutes les formes de déviance infantile, en les naturalisant, et qui consacre l’expertise de la neuropsychiatrie infantile.
Cela ne ressemble-t-il pas étrangement à ce qui se passe actuellement avec les troubles du neurodéveloppement ?
En tout cas, le fond idéologique est le même, dès lors qu’il s’agit de définir l’anormalité par l’inadaptation sociale, c’est-à-dire « accepter plus ou moins l’idée que l’individu doit souscrire au fait de telle société, donc s’accommoder à elle comme à une réalité qui est en même temps un bien » (Georges Canguilhem[1]).
En arrière-plan, le régime de Vichy généralise sa politique d’hygiène raciale, avec la volonté de ségréguer les anormaux, les déficients, les délinquants. Sur le plan institutionnel, se développent les Centres d’Observation et de Triage, « « où les mineurs seraient, avant d’être jugés, soumis à un examen physiologique et mental, portant également sur leurs capacités professionnelles ».
L’enfant doit prioritairement s’adapter aux exigences sociales de rentabilité et aux valeurs dominantes, religieuses, voire fascistes. Ce seront donc les objectifs primordiaux de tout projet rééducatif. En amont, il faudra repérer et trier, entre récupérables, semi-récupérables et non récupérables. Car, de cette nomenclature, va à nouveau découler les orientations et les filières vers tel ou tel dispositif institutionnel. Les inéducables sont toujours adressés vers l’asile psychiatrique. Les déficients intellectuels sont ventilés, selon la profondeur de leur arriération, vers l’hôpital, les instituts médico-pédagogiques et médico-professionnels. Les troubles caractériels sont répartis vers les internats de rééducation et les patronages privés, etc.
Agrandissement : Illustration 2
Après la Libération, le complexe tutélaire de l’enfance inadaptée restera profondément structuré par ces orientations idéologiques, tant sur le plan des dispositifs que des présupposés théoriques…
L’émergence des troubles du spectre autistique
« L’enfant autiste est sans doute la figure la plus visible aujourd’hui de l’enfant troublé. Il polarise les questions du « biologique » et du « social », comme l’enfant sauvage avait cristallisé dans la première moitié du 19e siècle, les rapports « nature » et « culture » » Alain Ehrenberg et Nicolas Marquis[2]
Au décours de la description par Léo Kanner de l’autisme infantile en 1943, cette « inaptitude » primaire à instaurer des relations avec autrui et à s’ajuster socialement est recherchée de plus en plus systématiquement. Dès lors, « on assiste depuis, dans les pays anglophones, à un usage quasi inflationniste de ce terme qui sert ainsi à désigner la plupart des troubles psychopathologiques sévères de début précoce et à conforter le courant constitutionnaliste déjà largement dominant » (Christian Mille[3]).
Rappelons cependant que la notion de syndrome autistique émerge également en Autriche à la même période, alors que les médecins s’intéressent spécifiquement à ces enfants qui ne satisfont pas aux critères d’homogénéité et de supériorité du Volk aryen, au cœur du projet suprémaciste hitlérien. Selon Edith Sheffer[4], ce diagnostic est alors fondamentalement imprégné de l’idéologie du Reich, selon laquelle la valeur de chaque individu était mesurée par son Gemüt - notion qui, pour les experts nazis, faisait référence à la capacité fondamentale de tout un chacun de former des liens de conformité avec autrui et dont dépendait la santé de la grande collectivité aryenne. Ainsi, la « psychopathie autistique », décrite en 1944 par le Dr Hans Asperger, concernait des personnes ayant du mal à interpréter les signaux sociaux et recherchant moins le conformisme ou l’approbation collective, souffrant donc d’une « pauvreté de Gemüt ». Il s’agissait en somme de promouvoir un diagnostic idéologique, témoignant d’un déficit de potentialité fasciste. En l’occurrence, « il revenait ainsi aux pédopsychiatres nazis comme Asperger d’évaluer le caractère d’un enfant (à l’aune des) normes du régime »[5].
Cependant, dans le contexte du programme nazi d’euthanasie des personnes handicapés, Asperger préconisera de faire un tri entre les déchets irrécupérables, destinés à l’élimination, et certains autistes qui, parce qu’ils possédaient des compétences hors-normes, pouvaient tout de même servir le régime. Ainsi, ces profils présentaient un avantage concurrentiel qui les prémunissait de subir la politique eugénique d’épuration. Là s’exprime une dualité fondamentale, dès lors qu’il s’agit de commettre des atrocités terribles sur l’autel de la santé et du bien-être collectifs, tout en érigeant des critères de normalité et de productivité à des fins de triage….
Néanmoins, dans l’après-guerre, et surtout dans les dernières décennies, le diagnostic d’autisme tend progressivement à se banaliser. D’après Jacques Hochmann[6], se constitue là une nouvelle épidémie, celle du spectre autistique, qui « s’inscrit dans un tissu intermédiaire entre l’arriération et la maladie mentale », et qui participe toujours plus à une idéologie de la normalisation.
En tout cas, la tendance au surdiagnostic fait de l’autisme, succédant à l’arriération, puis à la schizophrénie infantile, un véritable fourre-tout. L’augmentation sidérante du nombre d’autistes correspond effectivement à l’effacement des arriérés profonds et à la disparition des psychoses infantiles. « En 1966, un épidémiologiste anglais, Vincent Lotter, appliquant les critères de Kanner, recensait dans le comté de Middlesex, aujourd’hui inclus dans le Grand Londres, 4,5 cas d’autistes pour 10 000 enfants (Lotter,1966). On en est actuellement, dans des enquêtes californiennes, à près de 1 cas sur 50 ».
Cette dissolution dans un spectre de plus en plus extensif apparait finalement comme un préalable nécessaire pour ouvrir un nouveau marché de dispositifs institutionnels, de méthodes rééducatives, de recommandations normatives, etc. Dans une logique de dépsychiatrisation, la surveillance et la mise en conformité de l’enfance doivent désormais se déployer sur d’autres espaces : la famille et l’école deviennent par exemple des lieux de repérage et d’intervention, en remplacement des institutions thérapeutiques. Les frontières entre sphère intime et publique, entre experts et profanes, tendent à se brouiller ; les parents doivent devenir des professionnels et le domicile se transforme en laboratoire et en territoire rééducatif. Cette pénétration permet à l’autisme de s’ancrer profondément dans le terreau social, de devenir de plus en plus protéiforme. Les changements de paradigme institutionnel à travers lesquels les troubles infantiles sont perçus et catégorisés ouvrent ainsi le champ à une banalisation des diagnostics.
« L’autisme devient un continuum de déficits (impairments) plutôt qu’un trouble lui-même, « un signifiant flottant » », à l’instar de l’inadaptation infantile sous Vichy. L’approximation des critères, portant essentiellement sur des écarts objectivables vis-à-vis d’un conformisme standardisé, permet d’élargir le champ du diagnostic, à partir d’éléments d’inadaptation comportementale et sociale. Outre la création de nouveaux réseaux d’expertise, la place laissée vacante par la désinstitutionnalisation se voit finalement occupée par l’émergence de nouvelles pratiques, centrées sur la normalisation.
Le rôle des groupes d’intérêts, associations de parents, experts et entrepreneurs militants, s’avère déterminant pour imposer les nouvelles normes de repérage et les interventions recommandés. Les enjeux de pouvoir se transforment en conséquence, avec l’emprise de plus en plus forte d’une technocratie autoritaire sous influence. Quant à la pédopsychiatrie, elle se voie réduite « au rôle de porte-tampon authentificateur de l’entrée dans le spectre ».
Au fond, la catégorisation d’autisme est devenue un « diagnostic de courtoisie ». Il permet de conférer une reconnaissance, une place, des prestations, des allocations, une identité, une appartenance communautaire, etc. Ce processus d’étiquetage hégémonique de l’anormalité et de l’inadaptation est désormais une prescription sociale normative, ce qui peut amener les sujets à réclamer la labellisation à laquelle ils estiment avoir droit, et à se conformer aux stéréotypes adéquats.
Selon Franck Chaumon[7], se construit là « un personnage de fiction, le sujet-autiste-handicapé, dont le devenir nécessaire est d’être appareillé (il doit incorporer des programmes de comportement qui lui font défaut) ». L’autisme devient définitivement un type pratique, social, politique…
Dès lors, cette catégorie pourrait être désignée comme un genre interactif, soumis à des boucles classificatoires. D’après Ian Hacking[8], l’effet de boucle désigne le fait que l’individu classifié se voit modifié du simple fait d’être ainsi inscrit dans une classification. En l’occurrence, le fait de désigner l’autisme déclenche des processus qui agissent sur les phénomènes classés et les modifient éventuellement d’une manière qui, à son tour, réagit sur la classification…
Quand les Troubles du NeuroDéveloppement s’imposent
Ultérieurement, ces troubles du spectre autistiques se sont encore dilués dans la vaste nébuleuse des Troubles Envahissants du Développement (TED), associés à de nombreuses comorbidités aspécifiques. Dès les années 1970, aux Etats-Unis, la notion de handicap développemental tendait déjà à amalgamer tout un ensemble de « dysfonctionnements infantiles » en rapport avec une altération du système nerveux central : l’infirmité motrice cérébrale, l’épilepsie, l’autisme sévère, les retards mentaux, la surdité, la cécité, la dysphasie sévère, l’hyperactivité…En 1996, la Classification statistique internationale des maladies décrit des « troubles spécifiques du développement », avec les critères suivants : début dans l’enfance, altération ou retard du développement de fonctions étroitement liées à la maturation biologique du système nerveux central, évolution continue sans les rémissions ni rechutes de nombreux troubles mentaux.
Et puis, à partir des années 2000, c’est le concept de trouble neurodéveloppemental (TND), institué outre-manche par le pédopsychiatre Michael Rutter, qui est devenu le nouveau paradigme dominant. En 2008, celui-ci publie la cinquième édition de son ouvrage « Rutter’s child and adolescent psychiatry », contenant un chapitre intitulé « Troubles neuro-développementaux : questions conceptuelles ». Il évoque ainsi un « « fonctionnement déviant » affectant précocement le développement cérébral. Or, l’accent mis sur la valence neurobiologique et génétique tend à occulter les autres facteurs impliqués dans l’émergence des fonctions cognitives et des habiletés sociales (relationnels, sociaux, culturels, environnementaux, etc.). En l’occurrence, « aucune maturation biologique du système nerveux central ni aucun développement d’aucune fonction ne peuvent se faire sans l’entremise de l’environnement au sens large comprenant la relation à l’autre » (Anne Delègue[9]).
Cette neurologisation tend, d’une part, à scotomiser les responsabilités politiques quant aux souffrances psychiques des enfants (effets des inégalités sociales, dégradation des conditions d’existence, délitement des institutions éducatives et soignantes, etc.). Et, d’autre part, les effets de « fixation » voire de prophétie aliénante contribuent à inscrire précocement les enfants dans le circuit du handicap médicalisé, avec des conséquences non négligeables en termes de construction identitaire et d’image de soi.
Agrandissement : Illustration 4
En tout cas, il s’agissait dorénavant de considérer l’expression de certains « troubles » infantiles spécifiques comme une « anomalie du développement du système nerveux central qui conduit à un fonctionnement mental déviant ». Quel avant-gardisme ! - qui ne constitue en réalité qu’une nouvelle résurgence des vieilles conceptions héréditaires et biologisantes, avec un vernis modernisateur.
En effet, le neurodéveloppement est appréhendé comme l’ensemble des mécanismes qui, dès le plus jeune âge, et même avant la naissance, structurent la mise en place des réseaux du cerveau impliqués dans la motricité, la vision, l’audition, le langage ou les interactions sociales. Quand le fonctionnement d’un ou plusieurs de ces réseaux est altéré, certains troubles peuvent apparaître : troubles du langage, troubles des apprentissages, difficultés à communiquer ou à interagir avec l’entourage. Dans cette définition, aucune place n’est laissée aux liens, aux affects, ainsi qu’aux dispositifs institutionnels et socio-politiques qui façonnent et orientent les processus développementaux ainsi que les dynamiques de subjectivation, au-delà des dimensions constitutionnelles.
Cependant, ce réductionnisme scientiste, qui évacue la complexité, présente un atout considérable : tout un chacun peut se saisir de cette notion avec une facilité déconcertante - même les managers, les technocrates et les représentant politiques, c’est dire ! « Plus une science est insuffisante ou fausse, plus elle énonce des notions péremptoires » (Tony Lainé[10]) ….
Par ailleurs, cette conception idéologique tend aussi à créer l’illusion d’une compréhension et d’une maîtrise, et permet de mettre de côté l’énigmatique, l’incertain, l’imprévu… De surcroit, l’instabilité structurelle de la psychopathologie infantile, à cheval sur la pédiatrie, la neurologie, la psychologie développementale, la recherche épidémiologique et génétique, la psychanalyse, la socio-anthropologie, etc. peut enfin être résolue : désormais, la pédopsychiatrie peut se prévaloir d’être une science médicale appliquée comme les autres, sans relents de sciences humaines ou autres fabulations charlatanesques. Et donc, les néo-neuropsychiatres, experts et scientifiques, deviennent de facto des gens très fréquentables, respectables, se basant sur des données probantes et répondant ainsi aux normes internationales standardisées.
Le concept de TND présente également l’insigne avantage d’évacuer tous les facteurs d’environnement : plus besoin d’aborder l’histoire et tous ses après-coups, les dynamiques relationnelles, les traumatismes, les carences, les fantasmes, les situations existentielles, les enjeux sociaux, la précarité, les blessures, etc.
Enfin, cette conception culturelle des troubles infantiles est tout à fait compatible avec une certaine anthropologie néolibérale, prônant le surinvestissement de l’efficience, de l’adaptation normative, et de la rentabilisation du capital infantile.
D’après les instances officielles, les TND devraient désormais toucher jusqu’à 18% des enfants, et regroupent les déficiences intellectuelles (1% en population générale) ; les troubles de la communication (comprenant les difficultés de parole et langage), incluant par exemple la dyslexie, dont seraient atteints de 5 à 17 % des enfants d’âge scolaire ; les troubles du spectre de l’autisme (TSA), avec une prévalence supérieure allant de 1 à 2% de la population générale, en augmentation permanente ; le déficit de l’attention/hyperactivité (TDAH), qui concernerait 5% des enfants ; les troubles spécifiques des apprentissages ; les troubles moteurs, dont les tics, ou le trouble développemental de la coordination (anciennement appelé dyspraxie) qui toucherait jusqu’à 6 % de la population générale…
Au sein de cet inventaire, les comorbidités, c’est-à-dire les associations de troubles, sont massives, favorisant les diagnostics multiples sur le mode du saucissonnage, ce qui contribue à induire encore davantage de confusion et à réduire drastiquement la dimension heuristique de ce concept.
« Le pire danger est celui d'une fascination par une méthode univoque qui, pour se déployer, empêche d'appréhender tous les aspects de la réalité. C'est alors et seulement alors que la construction scientifique vire à la rationalisation idéologique et s'offre aux dangers de la récupération » Tony Lainé[11]
L’enfant troublé / troublant
En arrière-plan, s’affirme donc une forme de néopositivisme promouvant la figure d’un enfant purement neuro-cognitif et instrumental. Voilà donc l’idéal et le projet. L’inadaptation sociale, les difficultés attentionnelles et les comportements perturbateurs ou opposants sont sélectionnés comme prisme principal pour définir la déviance par rapport à des normes institutionnelles et sociales - alors même que ces « symptômes » sont manifestement construits par une culture qui les récusent et les médicalisent…
« De même que les hystériques du XIXème siècle représentaient la répression du sexuel féminin dont elles étaient victimes, les enfants hyperactifs sont les martyrs de notre temps, les témoins de la dynamique profonde de notre culture et représentent un point d’arrivée sur la voie du contrôle social. En fait, l’enfant diagnostiqué manifeste à la fois la faiblesse de la société dans l’imposition de frontières, de limites et une affirmation brisée de sa singularité, la tentative maladroite d’éviter le rôle et le soi que l’institution tient comme acquis pour lui » (Giuseppe Rociola[12])
De surcroît, les protocoles « evidence based » ne traitent désormais plus que des données statistiques, cherchant ainsi à éradiquer toute expressivité enfantine singulière et incarnée à travers le diagnostic systématique, le dressage comportementaliste, la remédiation ou encore la normalisation psychopharmacologique. Il faut dire que, selon Tristan Garcia-Fons[13], « le discours managérial mondialisé rêve d’un enfant modèle réduit d’adulte consommateur ou rat de laboratoire objet d’expérimentations et de dressage ». On peut ainsi décrire l'avènement d’un nouveau paradigme de l’enfance : « l'enfant du trouble ». « Cette reconfiguration des discours sur l’enfance infiltre les choix politiques et budgétaires, et s’est traduite par un déferlement de nouvelles lois, de nouveaux plans, expertises, recommandations, etc. concernant les champs de la santé, du handicap, de l’éducation et de la pédopsychiatrie ». Cette médicalisation extensive, sous-tendue par un fantasme d'objectivation et une conception déficitaire de l'infantile, loin de mettre en évidence des entités nosographiques « naturelles », constitue à l’évidence un fait social et politique. Dès lors, cette « fièvre diagnostique » qui s'abat sur l'enfance n'est autre qu'une « formidable entreprise normative », « qui s’accompagne d’une frénésie de protocolisation et d’évaluation permanente ». « L’enfance et ses difficultés sont abordées de façon univoque comme déviances par rapport à la moyenne statistique des tests et échelles diverses qui mènent à ce que tout enfant hors norme est aujourd’hui susceptible de se retrouver identifié dans un statut d’handicapé à rééduquer et à compenser ». Tristan Garcia-Fons propose alors un nouvel acronyme : l'enfant DEAD, c'est-à-dire diagnostiqué, évalué, adultisé, drogué…
Agrandissement : Illustration 5
L’enfant doit donc être remédié, reprogrammé pour se conformer aux normes cognitives qu’on lui impose - celles-là même que le marché a contribué à capter et détourner dans sa recherche frénétique de profits et de dérivés consuméristes. Mais l’enfance doit également être redressée. En effet, l’enfant opposant présentant des troubles des conduites est l’autre versant du paradigme contemporain de la déviance infantile, en tant que fait social total. Les enjeux du repérage, de la catégorisation et du traitement font ainsi écho au discours sécuritaire politico-médiatique. Des chercheurs peuvent, très sérieusement, désigner comme pathologiques des « colères et des actes de désobéissance » chez des enfants préscolaires, les présentant comme prédictifs d’un devenir délinquant. L’enfance est davantage appréhendée sous l’angle du trouble à l’ordre public qu’il représente potentiellement, plutôt qu’en considérant l’expression d’une éventuelle souffrance. Chacun est alors renvoyé à sa responsabilité ; il donc faut enrôler les parents, les contraindre à faire appel à des experts qui prescriront des entraves et des sédations. Il faut également traquer les indociles, surveiller les agressifs en culotte-courte, mâter les manipulateurs de square, et traiter le plus précocement possible les mauvaises herbes à la crèche : non seulement l’industrie pharmaceutique y gagnera de nouveaux filons lucratifs, mais ce seront autant de révoltés en moins susceptibles de contester l’ordre juste des choses, sans alternative.
En parallèle de ces paradigmes médicaux de l’enfance déviante, il existe d’autres courants chercher à prendre en compte certaines dynamiques socio-anthropologiques déterminants les catégorisations infantiles – restant néanmoins très minoritaires, dans la mesure où l’idéologie biologique et neuro-essentialiste est devenue absolument hégémonique.
Par exemple, pour Alain Ehrenberg, on serait passé de la figure de l’enfant déficient dont la volonté (anormale ou indisciplinée) est à corriger jusqu’à la moitié du XXème siècle, au paradigme de l’enfant expressif et souffrant, que la psychanalyse a cristallisé jusqu’aux années 80, avant d’aboutir à la représentation de l’enfant acteur et handicapé, en rapport avec l’hégémonie du discours neuroscientifique. « Bien qu’elles dominent chacune à une époque différente, ces trois figures s’entremêlent, se recouvrent partiellement, et se complètent dans une représentation de l’enfant qui se complexifie progressivement, formant les différents paramètres de l’idéal du potentiel caché appliqué aux enfants »[14].
Et, selon Radmila Zygouris[15], on pourrait constater une transition de « l’Enfant-Sexe », à « l’Enfant-Histoire » ou « Enfant-Trauma », pour en arriver au paradigme en construction de « l’Enfant-Monde ». Cette représentation contemporaine de l’enfance se caractérise par un affect dominant, l’apathie, et son envers invisible, la violence, ainsi que par un processus de fragmentation. « Les quelques restes qui méritent d’être transmis, l’enfant d’aujourd’hui n’a pas de cadre de pensée pour en recevoir l’héritage » ; « son rapport au temps est une pure impatience, une vitesse, une sensation et pas une pensée ». Cet Enfant-Monde, porteur des « projections de nos inquiétudes et de nos affects informulés » est un exilé de la chair, déconnecté du vivant ; « il souffre de son insignifiance pour ce monde virtuel qu’il absorbe et pour lequel il ne compte pas en tant que sujet » …L’enfance est donc recréée à notre image, en reflet de nos vacuités. On écrase les générations à venir, avec la morgue souveraine de ceux qui savent, de ceux qui surplombent. Et on sacrifie, on brûle ce qu’il y a de plus précieux. On consomme l’avenir, afin de mieux jouir de notre bêtise triomphante.
Comme le disait Montesquieu dans « De l’esprit des Lois » : « ce n'est point le peuple naissant qui dégénère ; il ne se perd que lorsque les hommes faits sont déjà corrompus ».
A suivre....
[1] Essai sur quelques problèmes concernant le normal et le pathologique (1943), réédité sous le titre Le Normal et le Pathologique, augmenté de Nouvelles Réflexions concernant le normal et le pathologique (1966), 9e rééd. PUF/Quadrige, Paris, 2005, p 214
[2] « Quel rétablissement pour la psychanalyse ? L’enfant-individu et ses troubles à l’âge de l’autonomie normative ». Nouvelle Revue de l'Enfance et de l'Adolescence, 8(1), 67-85, 2023
[3] Histoire des classifications et perspectives nouvelles en psychiatrie de l'enfant. La lettre de l'enfance et de l'adolescence, no 43(1), 91-97, 2001
[4] Les Enfants d’Asperger. Le dossier noir des origines de l’autisme, Flammarion, Paris, 2019
[5] E. Sheffer, Op. cit. P 87
[6] « Les chemins de l’autisme : des psychopathies à la neurodiversité ». Journal de la psychanalyse de l'enfant, Vol. 10(2), 15-93, 2020
[7] « L'autiste, au bord du politique ». Critique, n° 800-801(1), 131-143, 2014
[8] Entre science et réalités. La construction sociale de qui, Paris, La découverte, 2008
[9] « Les « troubles du neuro-développement » : concept et diagnostic(s) problématique(s) aux multiples conséquences ». Nouvelle Revue de l'Enfance et de l'Adolescence, N° 10(1), 2024
[10] Op. cit., 2018
[11] Op. cit., 2018
[12] « Le TDAH comme problème social ». Dans Gavarini, L., Ottavi D. et Pirone I. (dir.), Le Normal et le Pathologique à l'école aujourd'hui. (p. 129 -154 ). Presses universitaires de Vincennes, 2022
[13] Le déni de l’enfance. La clinique lacanienne, n° 34(2), 171-179, 2021
[14] Ehrenberg, A. et Marquis, N. « Quel rétablissement pour la psychanalyse ? L’enfant-individu et ses troubles à l’âge de l’autonomie normative ». Nouvelle Revue de l'Enfance et de l'Adolescence, 8(1), 67-85, 2023
[15] « Le troisième paradigme de la psychanalyse, l’Enfant-Monde », in Chemla, P. (dir.), L’imaginaire dans la clinique Psychiatrie, psychanalyse, psychothérapie institutionnelle. (p. 233 -254), Eres, 2020