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Billet de blog 13 déc. 2021

Se libérer de l’institution ? (1) : Play !

Les mots d'ordre de la gouvernance néolibérale imposent le démantèlement institutionnel : il s'agit donc de mettre à mal les lieux d'accueil, les collectifs et les temporalités de la rencontre, en faveur d'un marché de prestations à la personne, considérée comme autonome a priori. Mais quel est le potentiel réel d'aliénation ou d'émancipation de cette désinstitutionalisation néolibérale ?

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Dans nos billets précédents, il s’agissait, à nouveau, de mettre en évidence des éléments de réalité concernant les situations désastreuses de délaissement auxquelles se trouvent exposés de trop nombreux enfants. Or, à travers ce constat tragique, un leitmotiv revient ad nauseam : celui du manque de place, d’accueil, de structures, etc.

Cependant, en dépit de cette observation indéniable du côté des pratiques, une formule incantatoire continue à s’imposer sans frein du côté des pouvoirs publics, de certains représentants associatifs et de certaines instances officielles : « il faut fermer tous les établissements car il n’y a pas de bonne institution. »

Récemment, le Comité des droits des personnes handicapées de l’ONU critiquait sévèrement la France‌, regrettant que celle-ci conserve « une législation et des politiques publiques fondées sur le modèle médical », où « l’institutionnalisation [est] la norme ».

Ainsi, les personnes handicapées resteraient trop souvent placées dans des institutions qui « restreignent toutes leurs libertés, les séparent et les isolent de la collectivité, leur ôtent le choix et le pouvoir de décision en matière de lieu de vie et de mesures d’assistance ». Résultat : une « ségrégation spatiale et sociale ».

Sur le site de la « Fondation pour l’innovation politique », « think tank libéral, progressiste et européen », voici également ce que peut affirmer Mme Sophie Cluzel, secrétaire d’Etat en charge des personnes handicapées : « à vouloir protéger des personnes jugées trop faibles, nous avons fini par les exclure de nos vies et les rendre invisibles ». Figure typique de l'inversion...Bien calée dans cette orthodoxie, Mme Cluzel prétend donc, sans aucune nuance ni spécification, que la prise en charge des personnes handicapées sur des structures ou des institutions spécialisées constitue systématiquement une forme de ségrégation, de discrimination, voire de rejet sur un mode asilaire. « La mise à l’écart des personnes handicapées de notre société procède de dogmes culturels, économiques et politiques. » - de même que la prétention néolibérale à une inclusion de tous dans les logiques du marché, sans prise en compte des singularités et des empêchements....

Il faut dire que, pour certains théoriciens idéologues très implantés dans des agences supra-étatiques et non démocratiques, la désinstitutionnalisation va de soi, dans la mesure où « le handicap est un problème individuel qui trouve sa source dans les effets pervers liés aux dysfonctionnements organisationnels, aux erreurs de gestion et/ou de management, à l’absence de procédures, à l’illisibilité des pratiques, à la mauvaise qualité de la formation, aux attitudes des enseignants et à la rigidité des méthodes pédagogiques ou au manque de résilience des intéressés avant de le lier au rapport qu’entretient la société au corps infirme » (Serge Ebersold, discours à l’OCDE).

On pourrait également rappeler les recommandations de Catalina Devandas-Aguilar, avocate costaricaine, ancienne consultante à la Banque Mondiale, et rapporteuse spéciale de l’ONU sur le handicap. Lors d’une visite en France en 2017, celle-ci demandait au gouvernement « un plan d’action pour assurer la fermeture progressive de tous les établissements » au nom de la désinstitutionnalisation et du respect des droits. Car, pour la rapporteuse de l’ONU, « il n’existe pas de bon établissement d’accueil puisqu’ils imposent tous un certain mode d’existence qui limite les possibilités d’avoir une vie agréable sur la base de l’égalité avec les autres » - par contre, les modes normatifs de la subjectivation néolibérale, assignant à l'auto-exploitation sur un marché concurrentiel et à la mise en profit de soi, seraient forcément désirables.... En conséquence, « il importe de remplacer ces solutions discriminatoires et paternalistes par des mesures gouvernementales de protection sociale qui favorisent la citoyenneté, l’inclusion sociale et la participation communautaire. »

Ce type d’injonction hors-sol pourrait ainsi se décliner ad libitum, tant ces affirmations péremptoires prennent la forme d’évidences indiscutables, bardées qui plus est de bienpensance à travers la défense des droits et des libertés.

Cependant, quelques constats s’imposent en premier lieu, appelant à des développements plus approfondis.

Tout d’abord, la notion de « situation de Handicap », entendue comme une difficulté à faire face à un environnement donné, en termes d’accessibilité, de reconnaissance ou d’autonomie, peut paraitre tellement extensive qu’elle en vient à diluer la singularité des situations individuelles. Par exemple, que peut-il y avoir de commun, au-delà de l'inconditionnelle dignité et du besoin de reconnaissance, entre, d’un côté, une personne adulte présentant des difficultés motrices, mais ayant par ailleurs des facultés intellectuelles suffisantes pour poursuivre un cursus universitaire, lui permettant, en termes de capital social et symbolique, de s’auto-représenter et d’énoncer subjectivement, en son nom propre, des revendications légitimes, et, d’un autre côté, un enfant atteint d’une grave infirmité congénitale, avec une déficience mentale et un trouble du développement majeurs, sans langage, ayant besoin d’un étayage permanent pour tous les gestes de la vie quotidienne ?

Néanmoins, le militantisme de certains s’arrogent la prétention de parler au nom de tous, sans exception, sans différenciation, sans humilité.

Ainsi, des collectifs protestataires et antivalidistes peuvent-ils affirmer que les institutions en charge du handicap sont, de façon univoque, « des structures de privation de liberté et d’exploitation », où les personnes se trouvent « vulnérabilisé·e·s, réduit·e·s à [leurs] handicaps, où les violences sont multipliées et dissimulées, où [les] paroles sont tues, où menaces et impunité font loi. ».

Il ne s’agit pas de nier certaines dérives ou abus, et nous y reviendrons nécessairement. Par ailleurs, les combats antivalidistes sont évidemment tout à fait légitimes. Néanmoins, on ne peut qu’être interpelé par de telles généralisations, sans éléments concrets ni prise en compte des particularités.

Deuxième point à appréhender :

Comme le souligne Demailly et Soulé, les attaques idéologiques adressées aux institutions soignantes au nom de la « transition inclusive » convergent singulièrement avec les « intérêts des « modernisateurs » de la nouvelle gestion publique, attachés à la maitrise des coûts (la dépsychiatrisation), à la rationalisation gestionnaire du médicosocial (implantation des outils du nouveau management public, tutelle affermie, transformations des établissements d’hébergement en services mobiles moins coûteux) et à la promotion de la société « inclusive » (plutôt qu’égalitaire). »

Rappelons effectivement que, dans les années 60, un premier mouvement de désinstitutionnalisation avait cherché à réformer les dispositifs thérapeutiques pour les ouvrir davantage sur la Cité en favorisant l’émancipation individuelle et l’intégration collective. Cependant, au décours de cette période de critiques et d’expérimentations, menées par des cliniciens engagés dans le soin, les gestionnaires de l’austérité ont récupéré cette dynamique afin de préconiser une réduction drastique des financements publics. Mais, pour justifier de telles orientations, il fallait au préalable mettre en faillite tout le « programme institutionnel » (F. Dubet), c’est-à-dire le projet de socialisation et de soins porté par des valeurs universelles, issues notamment du conseil de la résistance. Nous qualifierons donc ce mouvement contemporain de "désinstitutionnalisation néolibérale", afin de bien différencier sa logique intrinsèque d’une dynamique véritablement désaliénante.

Ainsi, comme le rappelle Brigitte Chamak , « contrairement aux premières associations qui réclamaient des institutions pour accueillir leurs enfants, les nouvelles associations proposent l’inclusion scolaire, ce qui va dans le sens de la politique générale qui vise à diminuer le nombre d’institutions dans une perspective d’économie. Même si le besoin de trouver une structure adaptée se fait sentir, les pouvoirs publics tendent à privilégier la formation des « proches aidants », ce qui signifie que les parents sont encouragés à devenir des professionnels de l’autisme de leur enfant. Parce que les propositions des associations coïncident avec les orientations politiques, elles ont d’autant plus de chances d’être suivies mais lorsque les parents doivent payer un service 30 euros de l’heure, le nombre d’heures qu’ils peuvent financer pour un accompagnement de leur enfant est très limité ».

Désormais, en lieu et place des « institutions », il s’agira effectivement de financer des prestations « à la carte », des actes, sur un marché concurrentiel et sélectif à l’égard des publics les plus solvables sur le plan financier et les plus rentables sur le plan de la propagande idéologique.

Ainsi, cette « transformation de l’offre », portée à la fois par les pouvoirs publics et par certains représentants associatifs ou mouvements militants, s’intègre tout à fait avec l’agenda néolibéral de privatisation, de marchandisation, de réduction des financements publiques et de la solidarité collective, en faveur de Droits abstraits, de libertés formelles, purement individualisées, d’investissements et de capital à rentabiliser, et de systématisation de l’auto-entreprenariat et du management de soi jusque dans la sphère existentielle.

De fait, « le néolibéralisme peut donner l’illusion de s’inscrire dans un discours social. Les institutions internationales (FMI, OCDE ou Banque Mondiale) utilisent un terme précis pour donner cette apparence sociale : celui de la croissance "inclusive". Mais ce terme dit clairement qu’il ne s’agit là que de fournir à l’individu la capacité d’entrer sur les marchés et d’y être concurrentiel. Rien de plus. Avec l’idée que, en favorisant la marchandisation de la société, on favorise l’égalité de tous devant les marchés » (Romaric Godin, La guerre sociale en France)

Dès lors, il convient d’insister sur le fait que ce plébiscite en faveur de la désinstitutionnalisation s’intègre parfaitement à l’anthropologie néolibérale, consistant notamment à faire comme si l’autonomie et l’autoréflexivité individuelle étaient présentes d’emblée, a priori, sans conditions prérequises à leur émergence. Le sujet aurait ainsi, spontanément, une clairvoyance et une transparence innées par rapport à ses besoins, à ses désirs, à ses revendications, hors de tout arrière-plan socio-historique à même d’orienter ses modalités de subjectivation.

Il faudra donc revenir sur cette naïveté troublante, en insistant sur le fait que tout processus d’autonomisation dépend inévitablement de formes institutionnelles particulières, entendus dans le sens élargi de ce qui vient inscrire socialement le sujet humain. Ainsi, il parait tout à fait nécessaire de rappeler que la désinstitutionnalisation néolibérale est également une dynamique institutionnelle particulière parmi tant d’autres et, qu’à ce titre, on peut aussi s’autoriser à appréhender son potentiel d’émancipation ou d’aliénation. Car il ne suffit pas d’enceintes matérielles pour définir une institution, et certains canevas institutionnels hors-les-murs peuvent s’avérer bien plus normatifs, écrasants et invisibilisants que ce qui peut se passer dans un lieu d’accueil préservé de certaines injonctions autoritaires.

En tout cas, force est de reconnaître que ce processus, orienté par une gouvernance politique délibérée, amène, en première approximation, à remettre en cause ou à démanteler certaines dimensions institutionnelles spécifiques :

  • Les lieux d’accueil : la désinstitutionnalisation néolibérale revendique effectivement la disparation des espaces spécifiques dévolus à l’hospitalité, à la rencontre, à l’être ensemble, au soin, en dehors du domicile ou des cadres « normatifs » de socialisation (école, travail, etc.). On prône désormais « l’aller-vers », la mobilité des prestataires, des dispositifs plateformisés ; il s’agit donc de désavouer la pertinence de lieux tiers, interstitiels, intermédiaires, susceptibles d’accueillir concrètement des façons singulières d’être et de partager, moins normées, de travailler sur les enjeux véritables de l’autonomisation, sans postulats ni assignations. De facto, ce processus favorise un repli sur la sphère privée, avec notamment les concepts oxymoriques de « placement à domicile », ou une forme d’éclatement et de dissémination via la notion « d’habitat diffus »
  • Les collectifs : la désinstitutionnalisation néolibérale vise à démanteler le travail institutionnel d’équipe, en faveur de prestations de service à organiser via une logique de marché. Il s’agit donc d’aligner de façon sérielle un panel d’interventions, sans articulation, ni travail collectif de partage, de portage, d’élaboration, de mise en sens, etc. Dans cette perspective, les « intervenants » ne sont plus que des prestataires isolés, atomisés, interchangeables, ubérisés, contraints de mobiliser uniquement certains protocoles validés, de façon ponctuelle et éphémère
  • La temporalité : la désinstitutionnalisation néolibérale n’investit que l’actualité ou l’instantané de l’ici-et maintenant, tout de suite. Exit la durée, le devenir, l’historicité. En effet, le mirage néolibéral ne peut se représenter que le très court-terme, sur un mode défensif et clivé – jusqu’ici, tout va bien…. Cela revient donc à instituer l’éphémère, la rupture, les discontinuités, la disruption, l’innovation. En corolaire, on ne peut qu’observer une forme de « phobie » vis-à-vis de l’attachement, de l’enracinement, de la confiance, de la fidélité, de la persévérance, de l’engagement. Les nouveaux mots d’ordre sont davantage du côté de l’adaptation, de l’agilité, de la flexibilité. Dès lors, les fondements de la rencontre et de l’éthique se trouvent littéralement balayés. Il faut que cela pulse, on s’agite, et puis on passe à autre chose et puis on oublie. Vive le turn over, vive le temporaire, vive les flux !

Après cette mise en bouche quelque peu indigeste, abordons à présent des aspects plus imaginaires et appétissants.

Il y a quelques temps, j’ai eu la chance d’assister à une représentation du ballet « PLAY ! », du chorégraphe suédois Alexander Ekman, à l’opéra Garnier. Or, cette scénographie chorégraphiée m’a irrésistiblement fait penser aux enjeux institutionnels – déformation professionnelle, quand tu nous tiens…

Ce spectacle total met effectivement en scène 37 danseurs, ainsi que des musiciens, dans différents tableaux extrêmement évocateurs.

Dans une première partie du spectacle, les corps et le collectif s’entremêlent dans une liesse effervescente, au sein de laquelle l’énergie, l’imaginaire, le festif, se déploient, sur un mode parfois burlesque et humoristique. De sortilèges en féérie, nous assistons, médusés, à des émergences, des déploiements, des transformations, des hybridations…Du singulier qui se mêle au groupe, et réciproquement, dans des mouvements de vitalité, de spontanéité et d’enthousiasme.

La scène de l’opéra Garnier devient alors un grand terrain de jeu et d’explorations, où se mêlent une certaine gravité à la pure grâce d’un infantile débridé et créateur.

Comme le souligne le chorégraphe, « il est compliqué de définir ce qu'est jouer. Pour moi, le jeu est une façon d'être présent, de faire abstraction du temps. »

« Donnons-nous l'autorisation d'être fous, d'oublier le quotidien de nos vies, d'avoir du plaisir à profiter ensemble du moment présent. Je pense que c'est important. Je pense que c'est nécessaire », affirme Alexander Ekman.

Et pour cela, il faut « essayez de trouver l’honnêteté dans le jeu », car on ne peut pas faire semblant de jouer.

Au fond, cette façon de danser, de respirer, de partager, de vivre ensemble, m’a irrésistiblement fait penser à la dynamique institutionnelle dans ses aspects les plus instituants, altérants, subjectivants, émancipateurs.

Là, il apparait clairement que le jeu ne peut se déployer que dans un certain climat collectif, dans un certain arrière-plan institutionnel qui porte et autorise. Et que, dans ces fulgurances du jeu, se manifestent des représentations, des symboles, des désirs, des intentions, qui appartiennent à la fois aux individus et au groupe. Car, la chorégraphie souligne, de mon point de vue, le fait que le jeu n’est pas là une activité futile, uniquement récréative ou abréactive. Ici, il s’agit de partager quelque chose d’essentiel, une affirmation existentielle « qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue » (Winnicott). Jouer ensemble, c’est à la fois exprimer et contenir, faire jaillir des contenus tout en tissant un contenant à même de les accueillir, de les mettre en forme et en sens. Et on ressent bien la dimension transitionnelle de tout ce qui se joue, de tout ce qui apparait, à cheval entre lui, moi, nous, et le monde. Dès lors, la « réalité » intervient non plus comme une contrainte mais se voit remodelée, subvertie, appropriée, à travers de multiples variations, fugues et contrepoints.

Le jeu, en tant qu’acte créateur, n’est pas restreint à la subjectivité de l’individu, mais se déploie à la limite entre la sphère de l’intime, de l’intersubjectif, du collectif, sur la scène du monde.

« Il ne faut jamais oublier que jouer est une thérapie en soi. Faire le nécessaire pour que les enfants soient capables de jouer, c’est une psychothérapie qui a une application immédiate et universelle ; elle comporte l’établissement d’une attitude sociale positive envers le jeu. Mais il faut admettre que le jeu est toujours à même de se muer en quelque chose d’effrayant. Et l’on peut tenir les jeux (games), avec ce qu’ils comportent d’organisé, comme une tentative de tenir à distance l’aspect effrayant du jeu (playing) » (Winnicott)

Cependant, après l’entracte, le climat bascule brutalement. Une chape bureaucratique semble s’être abattu sur le collectif, l’infantile semble avoir été remisé, on ne joue plus. On répète, on s’ignore, on reproduit, on cadence, on mécanique. Les couleurs se sont fanées, tout parait gris désormais. D’énormes cubes anguleux structurent alors l’espace, tranchent les liens, assèchent les battements. Quelques fragments de pure beauté transpercent cette morosité, éphémères. La spontanéité resurgit ponctuellement. Mais tout parait dorénavant réglé, normé, organisé, managé. L’imprévu se tarit, ainsi que la joie et l’élan. Les experts gestionnaires sont là et dirigent, assignent. Malgré les écarts, les ensembles choraux ont perdu leur vitalité, et une forme de résignation s’insinue, accablante.

Biais de perception oblige, cette deuxième partie m’a immanquablement fait penser au caractère actuel des prises en charges imposées par les managers réformateurs : centres experts diagnostics à la chaîne, rééducation, réhabilitation, normalisation, conditionnement comportemental, gestion optimisée du capital de santé mentale etc.

Un univers où semblent régner le faux, le simulacre, l'automatisme mortifère. Des procès sans sujets, des protocoles auto-reproduits, sans fin, sans sens, faisant l'impasse sur la question du pour quoi ? pour qui ?, du "qu'est-ce qu'on fout là?" de Jean Oury...Dès lors, il faut avant tout extraire des données, produire de l'acte, remplir des diagrammes, pour alimenter l'avidité administrative : audit, accréditation, évaluation, certification, démarche qualité, patient traceur, etc.

Comment, face à ces "danses sérielles et atomisées", ne pas penser à l'évolution concurrentielle et marchande des secteurs du soin, du social ou du médico-social, qui casse les collectifs de travail, divise les professionnels et délite les engagements ? Qui institue l'esseulement et l'exclusion.

Régression du plaisir à penser, à créer ensemble, hors des normes, hors des clous. Les quelques émergences semblent alors se produire à la dérobée, en catimini, malgré l’intensité perçue des désirs étouffés. Quelques superbes duos entretiennent encore le désir, le fragile vacillement du Commun et du faire ensemble. Furtifs entrelacements, fragments de jeu, éphémères, empreints de mélancolie et d'espoir.

En face, la morgue décomplexée des petits autocrates, le sifflet à la bouche, exerçant sans frein la jouissance totalitaire de leur emprise ; autorisés à agir sans vergogne une perversité débridée, au nom d'un management sacralisé.

A titre illustratif, voici un petit florilège des leçons qu'un de ces experts, "conseiller et accompagnateur", s'arroge le droit d'ânonner sur un groupe de défense des CMPP, en sermonnant, de façon très infantilisante et complaisante, les soignants, ces "doux irresponsables pour qui seul compte leur "art", à nul autre pareil, et au mépris de tout le reste". De fait, pour notre spécialiste éclairé, la gestion sérieuse et responsable, "c'est moins joyeux que de monter avec les copains brailler avenue de Ségur" ; "c'est bien pratique : on proteste, on pétitionne, on manifeste, et puis on retourne à ses routines....". "Cette distinction entre " establishment" et terrain humain, comme cela se dit de Le Pen à Mélenchon en passant désormais par Zemmour, se construit sur l'ignorance de ce qu'est le sens des responsabilités. Qu'assument, avec toutes les difficultés d'avoir à traiter un domaine très complexe, la plupart de ceux qui ont pour fonction de décider". "Si je m'insurge contre une idéologie protestataire permanente, c'est aussi par ce que je constate qu'elle abrite souvent le confort du manque d'initiatives"....Dès lors, il ne faudrait surtout pas critiquer ces pauvres managers, investis d'une saine mission pour le bien commun, évidemment. Les soignants sont tellement injustes et immatures d'oser les accabler, alors que, exilés sur le sol au milieu des huées, ces humanistes éplorés portent un terrible sacerdoce, et que ce sont les réfractaires sur le terrain qui entravent systématiquement leurs bons traitements : "Et comme ça ne marche pas, on s'en sort en zigouillant les malheureux qui sont aux manettes... du réel". Voilà, le réel, sans alternative, c'est donc celui de l'économie financiarisée, de la privatisation, de la rentabilité, de la marchandisation, celui des gens sérieux, des grandes personnes, qui avec sagacité et courage, imposent des réformes "nécessaires" et des cures d'austérité salvatrices à tous ces insouciants impubères qui gaspillent l'argent du contribuable en exigeant des moyens pour soigner dignement...Ainsi, le réel, ce n'est pas la destruction systématique et planifiée du Soin, mais c'est le fait que l'hôpital ne soit pas encore inscrite dans les normes néolibérales de rentabilité et de mise en profits pour les actionnaires.

A bon entendeur...Essayant douloureusement d'atteindre un certain degré de sagesse, je me contraindrai à rester poli et je ne dévoilerai pas l’identité de ce charmant personnage, repu de suffisance, de morgue et de condescendance.

En tout cas, il faut bien que certaines formes institutionnelles spécifiques se soient imposées de façon hégémonique pour que de tels propos puissent être affirmés, de façon décomplexée, en toute conscience et bonne foi. Comme le dirait Sandra Lucbert, « Répéter avec autorité des énoncés sanctifiés par le ressassement collectif, ça fait se sentir plein - un contentement pareil, il faudrait s’en priver ? ».

Voici pourtant ce que rappelle le Pr Pierre Delion : "les déploiements toujours plus importants de personnel administratif chargé de surveiller, contrôler, pinailler, bloquer, enquiquiner les soignants, contribuent à empêcher objectivement la qualité et même la possibilité du soin selon les critères éthiques et techniques que seuls les soignants peuvent définir entre eux et avec les patients. On apprend à cette occasion que l'Allemagne a 30 % de moins de personnel administratif que la France...
Les techniques du management actuel sont unanimement rejetées par les soignants, car ils ne supportent plus, viscéralement, l'idée que leur hôpital est une entreprise comme une autre, et que les méthodes manipulatrices, voire parfois quasi-esclavagistes, qui sont utilisées par les nouveaux directeurs dans celle-ci, sont en complet décalage avec les nécessités de celui-là".

Dans un tribune récente parue dans "Le Monde", 670 médecins de l'APHP s'insurgent - décidément, cela fait une très grande cour de récréation pleine de bambins indisciplinés à rappeler à l’ordre…- : « La culture du chiffre, du “bla-bla” et des “process” sape le moral des personnels hospitaliers ». De fait, les réformes managériales "nécessaires" ont accouché de "mastodontes ingouvernables". "Cette réorganisation, qui n’a fait que créer des strates supplémentaires inutiles, n’a pas amélioré les résultats financiers". "En conséquence, des lits sont fermés dans une proportion jamais vue, jusqu’à près de 20 %. Les soignants sont de plus en plus souvent contraints de refuser des soins médicaux et chirurgicaux, dont certains sont pourtant urgents et vitaux". "La bureaucratie est en perpétuelle extension. C’est un mal ancien, systémique". "Les « managers » présents dans toutes les strates inutiles multiplient tracasseries, réunions, rapports sans intérêt, procédures irrationnelles, demandes abusives, commissions et sous-commissions à propos de n’importe quel sujet".

Et comme le dénonçait également Philippe Bizouarn, médecin anesthésiste réanimateur - encore un joyeux drille resté fixé dans son omnipotence infantile - , "cette cécité, cette surdité encore, ne sont-elles pas les mots d’un véritable mensonge d’Etat, incapable de dire enfin que les hôpitaux publics ne sont plus une priorité ? Que l’hôpital public doit disparaître, au profit de structures privées à but lucratif ou non ?".

Nonobstant, comme le dirait Loriane Bellahsen, « cette période semble faste pour les peine-à-jouir de toute sorte car désormais règne facilement une suspicion voire un interdit dès qu’il s’agit de se toucher, de s’amuser, d’être à plusieurs, d’avoir des loisirs, de faire toute sorte de choses qui nous rendent heureux et donnent du sens à nos vies, un contrôle omniprésent, une hygiène partout, une surveillance des uns par les autres, un retour en force de la morale et du jugement… ».

Dès lors, de quelle institution faut-il véritablement se libérer ? Où se situent l'aliénation, l'oppression, la déshumanisation ?

Cependant, voilà donc la désinstitutionnalisation inclusive et libérale qu’on nous vante tant : chacun reclus dans son quant à soi, sommé de rentrer dans le moule, d’abraser sa « folie », sa singularité, sa différence, de renier ses besoins particuliers, de s’exploiter comme un autre, au même titre que tout le monde. Milieu ordinaire, travail ordinaire, ordination ordinaire. Plus de lieu ni de temps pour jouer, pour être soi à travers une scène collective, pour espérer, pour rêver. En marche !

Afin de contrer les discours simplificateurs et idéologiques, il faudra maintenant se pencher plus profondément sur la réalité complexe et indépassable du fait institutionnel. A suivre...

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