Transidentité, Autisme de haut niveau…Vers un nouveau paradigme médical ?

De plus en plus, la médecine se trouve sommée de valider des catégorisations diagnostiques établies a priori, du fait notamment d’enjeux communautaires. Sous couvert de progressisme, l’institution médicale tend alors à figer les parcours identificatoires, à normaliser, tout en désavouant les principes mêmes du soin. Comment, face à ces injonctions, préserver la créativité et l’expérimentation ?

« Là où règnent les bons sentiments, il n’y a plus de peut-être, et puisque nous avons de si hautes vertus, comment pourrions-nous nous tromper »
Jacques Ellul, Exégèse des nouveaux lieux communs

 

Dans un billet précédent, nous avions déjà analysé certaines « tendances contemporaines qui, sous prétexte d’émancipation, tendent à enfermer les individus dans des catégorisations aliénantes », via notamment la participation de dispositifs médicaux venant entériner certains diagnostics « en vogue ».

Voilà ce que nous pouvions, par exemple, souligner : « Le désir d’être diagnostiqué, catégorisé à partir de son fonctionnement cérébral revient finalement à être aliéné par « un imaginaire autonomisé qui s’est arrogé la fonction de définir pour le sujet et la réalité et son désir » (Castoriadis). Dès lors, des kits identitaires établis a priori sont là pour me définir, pour énoncer mes revendications, pour dénoncer mes stigmates, en faisant l’impasse sur mon être propre comme création sans cesse renouvelée, comme flux et devenir ».

Nonobstant, au-delà des enjeux théoriques concernant les modalités contemporaines de subjectivation, ces évolutions imposent d’ores-et-déjà des transformations significatives à nos pratiques cliniques qu’il convient d’analyser.

Depuis maintenant plusieurs années, nous constatons ainsi un infléchissement progressif dans la nature des demandes qui sont adressées aux institutions pédopsychiatriques. De façon très schématique et caricaturale, nous pourrions décrire une évolution de ce type :

 

  • Mon enfant souffre / éprouve du mal-être / vit une situation douloureuse / est affecté par des événements de vie / est en difficulté dans sa socialisation ou ses apprentissages / manifeste de la tristesse ou des angoisses / est empêché dans certaines situations / est traversé par des conflits compliqués à vivre / se saborde ou se met en danger ; nous sommes perdus et désemparés => il aurait besoin d’un espace pour mieux appréhender ce qu’il vit / d’un temps pour aller mieux ; nous souhaiterions comprendre ce qui se joue, ce que nous ressentons, à travers notre histoire, et mettre en place un projet de soins adapté.

 

  • Mon enfant n’est pas accepté, ni reconnu à sa juste valeur ; il subit des incompréhensions, de l’injustice, de la discrimination, du harcèlement => il faut lui trouver un diagnostic pour que son environnement puisse s’adapter à son trouble et qu’il accède enfin à la reconnaissance auquel il a le droit

 

  • Mon enfant est dys / hyperactif / haut potentiel intellectuel / autiste de haut niveau / dysphorique de genre, c’est son identité et, en conséquence, il n’est pas accepté par la Société / les Autres / l’Ecole, etc. => vous devez certifier ce diagnostic afin de nous permettre d’accéder à des droits et des prestations, de valider le préjudice subi, et de contraindre l’extérieur à accepter nos revendications.

Ainsi, nous constatons un mouvement progressif qui va d’une demande de soins à une injonction de valider a posteriori une catégorisation diagnostique déjà établie, avec une évidente dimension identitaire et performative. D’après Nicolas Tajan, « la souveraineté des personnes concernées (biopouvoir) est revendiquée au mépris des connaissances des cliniciens (pouvoir psychiatrique) ». De surcroit, ces « troubles » -ou plutôt ces « conditions identitaires » -  ont tendance à être exclusivement appréhendés comme des entités essentialisées, naturalisées, se déployant selon les lois immuables et intangibles du déterminisme génétique et des processus neuro-développementaux. Exit les dimensions de l’historicité, de la singularité, du social, les liens et les rencontres, les pratiques altératrices, la complexité des processus d’identification et de subjectivation…C’est comme cela, un point c’est tout ; d’ailleurs, c’est la Science qui l’énonce, et il faut donc le faire reconnaitre par une expertise. L’institution médicale se voit donc sommée de produire prioritairement de l’évaluation diagnostique, et non plus d’envisager les modalités d’un accueil, d’une écoute, ou d’une intervention soignante à potentialité désalinénante. Car, paradoxalement, ces identités nosographiques fétichisées sont avant tout affirmées comme étant vectrices de stigmates et de discrimination du fait de leur non reconnaissance ou de l’intolérance qu’elles suscitent ; indépendamment de cette oppression sociale, il n’y aurait donc aucun mal-être latent à envisager. Ainsi, le dispositif médical doit en premier lieu devenir une instance de révélation, ou plutôt de validation, puisque finalement le diagnostic est déjà posé par l’usager ou ses représentants, en attente d’une homologation officielle par les pouvoirs publics. A travers cette expertise, il s’agit essentiellement de certifier un préjudice et d’ouvrir des Droits (allocations, prestations, aménagements spécifiques, interventions techniques prises en charge par la sécurité sociale, etc.) ; tout en entérinant paradoxalement le caractère non pathologique, non médical de ces entités. Ainsi, le diagnostic médicalisé est finalement revendiqué pour affirmer à la fois une reconnaissance et une démédicalisation : « la médecine doit attester que mon désarroi n’était que la conséquence de mon appartenance identitaire et de sa discrimination par la société ».

 

En parallèle de cette mutation de la demande adressée aux cliniciens, ce sont les organisations mêmes des établissements médicaux qui ont donc été amenées à évoluer. D’institutions soignantes, on en arrive effectivement à des plateformes diagnostiques. Les revendications inclusives prônent sans ambages la désinstitutionalisation à marche forcée, tout en ouvrant un boulevard à des prestataires de services privatisés et ubérisés. Les cliniciens sont donc de plus en plus sommés d’évaluer, d’expertiser, de diagnostiquer, de confirmer des injustices et des préjudices, et d’ouvrir des Droits à une reconnaissance officielle et à des prestations compensatoires. La question du soin se trouve ainsi bannie, tant sur le plan pratique, que sur le plan idéologique : en effet, soigner suppose indubitablement l’acceptation d’une forme de mal-être et l'espoir d'une émancipation. Or, à travers ces revendications nosographiques, il s’agit justement de refuser une quelconque forme de souffrance intérieure, de désarroi ou de conflictualité. En effet, tout est censé se jouer à l’interface gènes / société, en évacuant tout simplement les enjeux de la subjectivation. De fait, le diagnostic vient entériner une identité normative, un ancrage communautaire déterminé en amont par la génétique, ainsi qu’une catégorisation victimaire en rapport avec des réactions systématiques émanant de l’extérieur et des autres. Il n’y a donc plus de souffrance, au sens d’un vécu personnel, subjectif, singulier, intériorisé, circonstancié, mais des « épreuves » imposées par la confrontation univoque à des scénarii préétablis : incompréhension, rejets, discriminations, intolérance, etc.

Par exemple, pour Clémence Zamora-Cruz, co-présidente de Transgender Europe, « le vrai problème c’est la transphobie ». Éliminons l’oppression sociale, et il n’y aura plus aucun « trouble » ni « dysphorie » en rapport avec l’éprouvé d’incongruence du genre.

Évidemment, il ne s’agit absolument pas de dénier la tragique récurrence de ces préjudices, ainsi que leur caractère intolérable. L’éthique du soin consiste justement à prendre en compte la réalité, dans ses dimensions parfois maltraitantes, traumatisantes, aliénantes, etc. Cependant, convient-il pour autant de jeter le bébé et l’eau du bain ? Faut-il uniquement appréhender les éprouvés d’une personne comme étant le simple reflet du rejet ou de la haine induits par son identité génético-neuronale, dans l’ici et maintenant ? La souffrance peut-elle se résumer à une simple réaction vis-à-vis de l’environnement, sur le mode réflexe stimulus / réponse ? Faut-il évacuer l’enjeu de la subjectivité, de l’intériorité, de l’histoire et du parcours identificatoire, des processus fantasmatiques et des phénomènes d’après-coup, et tout rapporter à la partie émergée de « l’épreuve », c’est-à-dire à la confrontation présente à une forme de persécution instituée – mais aussi instituante en tant qu’élément de la panoplie identitaire : on me rejette, donc je suis ?

De tels courts-circuitages en arrivent au fond à entériner un véritable processus de désubjectivation : de fait, il ne s’agit plus d’affirmer une quelconque forme d’appropriation subjective du processus identificatoire, mais au contraire de revendiquer une catégorisation déjà identifiée et certifiée en amont, par la Science, par la société, par une communauté. Dès lors, tout doit se jouer dans l’instant, sans épaisseur temporelle ou historique : il s’agit de valider là, maintenant, tout de suite, en refusant toute dimension d’attente, de surséance, de doute, d’ambivalence, de négatif…En écrasant toute possibilité d’expérimentation, de recherche, de transitoire, de passage, de créativité, de devenir, de flux, de bifurcation, de désengagement….et en effaçant au passage les enjeux de dialectique entre la reconnaissance de l’individu dans sa spécificité et l’inscription collective.

Non, la médecine doit se transformer en dispositif expert de ratification, et répondre à certains impératifs catégoriques émanant de discours politiques, militants, voire d’une certaine forme d’instrumentalisation idéologique de la Science. Désormais, la réponse aux troubles identitaires, aux désarrois subjectifs devrait donc en passer systématiquement par un processus de catégorisation nosographique, induisant des effets « performatifs », des prophéties auto-réalisatrices.  Car, au-delà du diagnostic, c’est un véritable protocole normé qui se met alors en branle, et vient reconfigurer non seulement la perception subjective de la personne catégorisée – « tout ce que j’ai vécu est en rapport avec mon « essence » », et correspond inévitablement aux ressentis de ceux qui appartiennent à la même communauté discriminée - mais aussi ses perspectives : désormais, nous savons ce que nous allons pouvoir proposer et mettre en place, le chemin est tracé, il n’y a plus qu’à se laisser porter et à s’oublier, dans un assentiment total….

Est-ce là la place de la médecine, reconvertie en instance experte d’autorité censée délivrer la vérité sur l’identité des personnes ? De surcroit, la médiatisation et "l'excitation" suscitées par ces "troubles identitaires" mobilisent des moyens importants (financement, consultations spécialisées, etc.), et contribuent à laisser de côté et à invisibiliser d'autres situations qui auraient besoin de soins....

 

Certes, chaque société secrète ses propres normes, codes et modalités d’expression de la souffrance psychique, ses propres trajectoires de reconnaissance, ainsi que ses propres parcours institués de traitement collectif du mal-être existentiel. Dès lors, la mise en avant et la reconnaissance de certaines entités nosographiques témoignent davantage d’évolutions socio-anthropologiques que de progrès scientifiques réels, et l’implication, voire l’auto-instrumentalisation, de l’institution médicale semble à cet égard très problématique. Dans cette optique, les revendications transidentitaires interpellent directement, dans la mesure où elles paraissent particulièrement paradigmatiques et révélatrices de ces tendances. Cependant, il faut bien garder à l’esprit que ces dynamiques sont beaucoup plus globales, et non restreintes aux questions identitaires polarisée sur le genre, même si nous pourrons nous en saisir à titre illustratif.

Ainsi, comme le souligne Rudy Goubet-Bodart, « à notre époque, le sexuel, et l'enjeu identificatoire qu'il suppose, se voit trivialement rabattu à des considérations et déterminations techniques, biologisantes, hormonales, chirurgicales, administratives à visées commerciales, et cela fait figure de réponse définitive aux questions que toujours il n'aura de cesse de poser ».

pilules

La reconnaissance du « trouble dans le genre » et des dynamiques transidentitaires témoignent à l’évidence d’avancées sociétales importantes, tout en venant déconstruire certaines représentations dominantes et ouvrir d’authentiques perspectives libératrices. Cependant, « l’incongruence de genre », de par sa forte médiatisation militante, se voit désormais investie comme une voie normée de manifestation du désarroi, en particulier au moment de l’adolescence, sans véritable recul ni précaution concernant la validation médicale univoque de ce diagnostic, amenant à l’instauration assez systématique de protocoles juridiques et hormono-chirurgicaux de réassignation. Dès lors, les questions transidentitaires risquent également de perdre leur caractère subversif, « symptomatique », pour être reprises dans une nouvelle normativité, incluant des procédés de « correction ». Par "symptôme", nous entendons effectivement ce qui vient fissurer l'évidence, ce qui trouble , ce qui interpelle, ce qui conflictualise, ce qui signifie, ce qui dérange et déconstruit ; ce qui constitue l'expression singulière et subjective d'un déchirement et d'une contradiction, aussi bien intérieure que par rapport à l'extériorité...Le "symptôme" entrave donc inévitablement les rouages, les protocoles, les processus impersonnels, le "on" et les fantasmes de solutions toute faites. Refuser le "symptôme", revient alors évacuer la complexité, l'ambivalence, toute forme de tiraillements, mais aussi toute possibilité authentique d'émancipation.

Ainsi, selon Silvia Lippi & Patrice Maniglier, certains militants trans « auraient la naïveté de croire qu’on pourrait accéder à un bon sexe, à une réconciliation avec soi-même, grâce à la transition notamment, et que le malheur, le sentiment de désaccord, ne serait que la conséquence d’une oppression sociale contingente ». Dès lors, on peut légitimement se poser la question : si la psychiatrie se trouve mise au service d’un rétablissement de l’ordre de la binarité des sexes, sur un mode normatif et orthopédique, n’est-pas parce qu’« elle adhère implicitement à une philosophie sous-jacente à toute la médecine contemporaine : à tout problème une solution » ?

L’ « Observatoire des discours idéologiques sur l’enfant et l’adolescent » s’inquiète également de ces potentielles dérives, en rappelant que la « quête adolescente, moteur habituel du processus de maturation indispensable à la construction subjective du futur adulte, serait susceptible de trouver à présent un mode de nomination que les réseaux sociaux instaurent comme vérité subjective. L’offre technico-médicale grandement relayée par les réseaux sociaux et les propagandes communautaristes nient et voudraient abolir cette étape fondamentale de la construction subjective ».  Ainsi, « un pan important de ces demandes proviennent d’un phénomène sociétal, où la « transidentité » apparaît comme une réponse à un mal-être profond à l’adolescence, réponse radicale, médicalisée, qui résoudrait une fois pour toutes les difficultés ».

Comme on l’a rappelé, ces tendances profondes concernent également d’autres entités nosographiques, même si la question transidentitaire peut paraitre assez paradigmatique de ces évolutions contemporaines concernant la fonction sociale et idéologique de l’institution médicale. Il conviendra ainsi de pouvoir développer davantage les enjeux spécifiques autour de l’autisme, de l’hyperactivité, etc.

En dépit d’intentions louables, la médecine ne se verrait-elle pas instrumentalisée pour entériner un véritable programme politique, en venant dans le même mouvement désavouer les fondements mêmes du soin – et en invisibilisant au passage certaines responsabilités collectives dans l’émergence de la souffrance à travers notamment une médicalisation extensive de problématiques sociales ? Sous couvert de progressisme, de respect des minorités opprimées, et de prise en considération des enjeux contemporains autour du genre ou de la sexualité, le dispositif médical contribue de facto à fétichiser l’évaluation diagnostique, à figer des identités, à entériner des formes de captation et d’illusion, à normaliser les processus de subjectivation, à valider des catégorisations diagnostiques susceptibles d’alimenter des revendications militantes et communautaires, à nier les enjeux spécifiques de l’enfance et du développement, à réprouver l’éventualité même d’une souffrance psychique individualisée, etc.

Désormais, le « diagnostic » devient le sésame qui permet la reconnaissance officielle d’une oppression, qui octroie l’allocation de fonds publics – tant pour la personne que pour le service qui diagnostique -, tout en exerçant une fonction de normalisation, de contrôle social, et en masquant les enjeux socio-politiques sous-jacents.

 

Canguilhem, dans son « Essai sur quelques problèmes concernant le normal et le pathologique » affirmait que « le vivant « biologique » n’est jamais un objet en troisième personne et que l’expérience de la maladie, relayée par l’art médical et la clinique, oblige à le considérer comme un organisme irréductiblement individuel et subjectif, tourné contre ce qui est « de valeur négative » avec sa normativité propre pour y répondre et qui n’est jamais une normalité statistique mais déjà pour ainsi dire un acte de résistance » (F. Worms).

Toute approche véritablement clinique et soignante devrait donc se donner comme priorité de faire émerger les propres ressources, conflictualités, aspirations, oppositions, ambivalences du sujet, d’approfondir tous les « débats » et contradiction avec son environnement, d’aborder ses identifications multiples et parfois contradictoires, ses surdéterminations qui ouvrent aux devenirs, sans clôturer d’emblée et protocoliser. Il s’agit au contraire de pouvoir soutenir les capacités de création, d’expérimentation, ainsi que la capacité de secréter ses propres normes, au-delà des kits identitaires prêt-à-porter...Sans atermoiement,  combattons évidemment toutes les manifestations de haine, d’intolérance, de rejet ou d’enfermement de l’altérité dans des catégorisations réifiées ; luttons contre les préjugés, les discriminations, et les stéréotypes ; jouons avec nos identités, notre sexualité, nos genres, nos fluidités, au-delà du binarisme et des aliénations ; déconstruisons, subvertissons, rêvons, affirmons, échappons, émancipons-nous, rencontrons-nous, aimons-nous, dans le respect de nos irréductibles singularités ; mais méfions-nous des solutions toute-faites, des séductions simplistes et des dogmatismes conquérants….

 

 

 

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