Pour le meilleur et pour le pire…Et après?

La crise actuelle révèle impitoyablement nos travers collectifs, mais aussi nos forces, nos résiliences et nos espoirs. Au-delà de l’urgence, on peut déjà s’interroger sur ce qui pourra en émerger : comment nos subjectivités, nos rapports à l’intime, au corps et à l’espace public seront transformés ? Quelles orientations seront prises sur le plan politique, socio-économique ? L’après est déjà là

sauvez

 « La première tâche du médecin est politique : la lutte contre la maladie doit commencer par une guerre contre les mauvais gouvernements » (Michel Foucault)

 

Outre les aspects virologiques, immunitaires, sanitaires et épidémiologiques, force nous est de constater que la pandémie de COVID-19 constitue également une maladie sociale, et en tout cas une pathologie qui affecte le lien ; et qui risque de s’étendre sur la durée, certains virologues évoquant par exemple un étalement épidémique sur deux ans. De fait, la fin du confinement entraînera inévitablement un rebond épidémique, dont l’ampleur reste indécise. Avec un Ro de 3 - c’est-à-dire le fait qu’une personne atteinte par le coronavirus en contamine en moyenne trois autres-, il faudrait, selon certains modèles, que les deux tiers de la population soit immunisée à terme pour espérer une décrue durable…

Dès lors, les dynamiques actuelles de la crise sont amenées à s’inscrire dans des temporalités longues, avec des effets susceptibles de s’inscrire profondément dans nos psychés, nos représentations collectives et nos conduites.

Certains enjeux sociaux vont ainsi devenir de plus en plus saillants, à la mesure du caractère inédit de cette crise collective dans son ampleur, son étendue et sa prolongation.

Et on peut déjà s’interpeler : quelles seront les répercussions de cette situation sanitaire sur nos orientations politiques, sur l’organisation de notre système de santé, sur la solidarité nationale et internationale, sur les mesures de préservation de notre environnement au sens large, etc.?

Mais il convient également de s’interroger sur les impacts durables que pourra avoir cette crise par rapport à notre façon de tisser des liens, d’investir le relationnel et le collectif ; mais aussi sur notre rapport au corporel, à l’intime et à l’espace public.

Les écueils seraient effectivement d’en arriver à des modes de subjectivation complètement remaniées par les impératifs biopolitiques, favorisant le repli sur la sphère privée, le désengagement démocratique, la crainte de l’étranger, le délitement de la culture vivante, à des fins exclusives de survie.

Car cette crise épidémique secrète également une rhétorique, des litanies discursives qui orientent non seulement notre perception de la situation, mais qui risquent également de reconfigurer nos sensibilités à plus long terme. De fait, le champ lexical de la guerre est omniprésent : mobilisation, ennemi, front, première ligne, état d’urgence, mesures d’exception, couvre-feu, union sacrée, etc. Ce type de signifiant dominant tend d’une part à polariser notre attention sur le vécu d’une agression extérieure, en détournant notre regard des causalités complexes et notamment des responsabilités politiques…

D’autre part, l’omniprésence de ce langage vient s’infiltrer au sein de nos subjectivités et peut, à terme, contribuer à remanier profondément nos subjectivités. Comme l’avait déjà souligné Victor Klemperer, la langue du troisième Reich avait été asservie, de façon à mutiler la pensée et à manipuler les masses. La rhétorique déclamatoire d’un parti totalitaire n’admet pas d’autres façons de s’exprimer que la sienne… Méfions-nous donc de l’union nationale, s’il s’agit effectivement de neutraliser tout esprit critique. Certes, il faut faire « front commun » - on n’échappe pas au pouvoir des significations collectives…-, sans pour autant transiger ni se laisser absorber par l’urgence martiale. Dès à présent, il faut à la fois réagir à la mesure des exigences de préservation de la vie, tout en maintenant une vigilance active et en considérant d’ores-et-déjà les enjeux politiques en amont et les perspectives à défendre en aval….

Certaines réactions ont d’ores-et-déjà mis l’accent sur ce risque collectif de basculer dans des formes d’existences mutilées et indécentes : indifférence, individualisme forcenée, survivalisme, clivages sociaux, renforcement des inégalités, mise à mal de l’institutionnel, méfiance généralisée voire dynamique paranoïaque et dénonciations, etc. Ainsi, sous le prétexte de la réalité incontestable de l’urgence et des mesures exceptionnelles à mettre en place, il ne faudra surtout pas évacuer cet autre impératif : celui de préserver des conditions collectives et individuelles de décence, de solidarité, de créativité, d’amour et de luttes, de combats et de désir, d’espoir et d’avenir, au-delà de la seule survie biologique de l’espèce.

« C’est peu de chose que la vie, mais une immense chose que le mépris de la vie » Sénèque

Au fond, la crise épidémique pourrait également constituer un catalyseur de certains mouvements citoyens, à la mesure de la brutalité de la prise de conscience. De fait, nous pouvons d’ores-et-déjà observer, depuis le début de l’épidémie, un regain de solidarité, d’initiatives collectives, de respect pour les agents de la fonction publique, de soutien à notre système de protection sociale, etc.

 

Actuellement, alors que nous approchons d’une forme de « plateau » épidémique à l’hôpital, j’ai le sentiment que nous nous situons collectivement sur une ligne de crête, entre le meilleur et le pire, et que ce qui pourra émerger à plus long terme reste pour le moins incertain. Ces épreuves nous révèleront, à la fois individuellement et collectivement, dans l’après-coup. Car la crise vient dévoiler nos structures anthropologiques et politiques dans toute leur crudité, nos représentations collectives et nos paradigmes mentaux, nos tâches aveugles et nos impensés ; et elle constitue un défi pour nos accoutumances et nos conventions, pour tout ce qui semblait aller de soi. Désormais, il devra y avoir des alternatives, n’en déplaise aux thuriféraires du néolibéralisme triomphant et aux chantres de la fin de l’histoire…

 

Dans son ouvrage « Aurais-je été résistant ou bourreau? », Pierre Bayard souligne qu’en chacun de nous existent des potentialités qui ne sont susceptibles de se déployer qu’en période de crise existentielle et collective. Face à un conflit éthique, arrive le moment de la bifurcation où l’on peut choisir de s’engager, ou au contraire de rester complice. La crise met impitoyablement à nu les effets de certaines orientations politiques, sans qu’on puisse désormais leur trouver d’excuses ou d’argumentaires légitimes, sans qu’on puisse en scotomiser les conséquences concrètes. La situation extérieure vient alors induire un conflit intérieur, entre d’un côté la prise de conscience, l’indignation, l’empathie, l’exigence d’engagement, et de l’autre la peur, la routine des cadres de pensées, la passivité, la lâcheté et le défaut de créativité. Peut alors survenir un point de bascule, à partir duquel l’affrontement entre ces forces contraires trouve une issue dans une décision concrète « où les lignes de la personnalité potentielle se révèlent au grand jour », et permettent de faire émerger en soi une force et des ressources pour s’extraire de la torpeur, et affirmer son engagement à l’égard d’autrui. Outre ces déterministes sociaux, ce type de présence à soi et aux autres relève d’un mystère niché au plus profond de chacun, d’un « au-delà de l’explication », « qui est au cœur de l’humain et de sa liberté »…

Evidemment, le comparatif avec la Résistance est sans doute abusif, anachronique, et tout à fait disproportionné - de même que la métaphore guerrière critiquée préalablement…

« la guerre c’est quand le père enterre le fils tandis que la paix c’est quand le fils enterre le père » (Hérodote)

Comme le souligne d’ailleurs Jean-François Corty , « cette logique belliqueuse et d’héroïsation des soignants est une stratégie de communication qui tend à mystifier le réel, éluder les problèmes de fond et limiter un débat rationnel qui doit continuer concernant la stratégie sanitaire, sociale et, de fait, sécuritaire ».

Face à l’épidémie, il ne s’agit pas d’héroïsme, de clandestinité ou d’affrontement. Les soignants et les autres personnels engagés sur « le front épidémique » ne font que poursuivre leur ethos professionnel, dans des conditions encore plus éprouvantes, sans en avoir vraiment le choix. Par ailleurs, dans le contexte actuel, s’engager, cela peut revenir simplement à protéger et à soutenir les autres, en respectant les règles collectives, sans actes de bravoure ou de sacrifice…Néanmoins, je ne peux m’empêcher de penser que nous nous situons à un carrefour, et qu’il faut d’ores-et-déjà se saisir de ce moment fatidique, de ce kaïros, pour faire émerger de nouvelles perspectives d’avenir, sous peine de sombrer dans les travers funestes qui menacent notre humanité, au-delà de notre survie. Car il y aura l’après, et si, pour le moment, nous pouvons nous sentir impuissants, c’est pourtant maintenant qu’il va falloir choisir et se déterminer, pour le meilleur et pour le pire…

 

Pour le meilleur, nous pouvons constater l’engagement sans faille de ceux qui côtoient au quotidien la souffrance et la douleur, la solitude, le désespoir et la mort. De ceux qui luttent contre la maladie, dans des circonstances indignes de délabrement, de ceux qui accompagnent, qui soulagent, qui écoutent, qui tentent, contre vents et marées, de préserver la fragile flamme du lien et des espérances…De ceux qui ne comptent pas leurs larmes et leurs sueurs, qui connaissent et assument leurs responsabilités et qui, par-delà les épreuves et les abattements, travaillent toujours, dans le silence et l’abnégation.

De ceux, qui, sans être ainsi exposés et éprouvés, cherchent malgré tout à garantir la continuité du lien et du soin, en bousculant leur cadre, en s’impliquant autrement ; qui, à l’instar des équipes mobilisées auprès des enfants en souffrance psychique ont le souci prioritaire de « ne jamais laisser s’interrompre le fil du récit en partage » ; et qui ont aussi le souci de protéger non seulement la relation thérapeutique, mais aussi la pérennité des institutions soignantes, lesquelles risquant de se trouver fort ébranlées au décours de la crise, du fait des déficits de financement et des menaces de reprise en main par les tutelles technocratiques…

Et puis il y en a d’autres, pour le pire…certains collègues ont littéralement disparu à partir du 16 mars, parfois sans même informer leur équipe ou chercher à savoir ce qui s’organisait au niveau institutionnel et comment ils pouvaient participer sans se mettre en danger. D’autres s’arc-boutent sur des comptes d’apothicaires afin d’être sûr que leurs quelques appels en télétravail pendant la période officielle de vacances seront considérés comme du temps de travail normal et qu’ils pourront bien récupérer des congés en bonne et due forme, sans prendre en considération le contexte collectif et les inquiétudes pesant sur le devenir institutionnel. D’autres revendiquent, sans doute à juste titre, leur besoin de répit, la préservation de leur équilibre somato-psychique et l’écoute de leurs propres besoins. Certes. Mais de là à le revendiquer comme une forme de solidarité collective…Certains mettent en garde par rapport un investissement trop séducteur et intrusif, et sur le fait qu’il faille se protéger de la culpabilité ressentie face à la détresse, fantasmée ou réelle, de nos patients. Oui, la situation exceptionnelle que nous vivons ébrèche notre cadre, nous touche directement et nous met parfois à mal. Nos pratiques sont bousculées, nous pouvons être déboussolés, atteints. Mais, « tout porte à croire que, vu l’application massive de notre thérapeutique, nous serons obligés de mêler à l’or pur de l’analyse une quantité considérable du cuivre de la suggestion directe. Parfois même, nous devrons, comme dans le traitement des névroses de guerre, faire usage de l’influence hypnotique » (Sigmund Freud). Dans ces circonstances exceptionnelles, la priorité n’est sans doute pas la préservation de la pureté du cadre et du processus ; cela pourra sans doute se reprendre après-coup. L’enjeu prioritaire dans notre travail pédopsychiatrique est, plus modestement, de réussir à rassurer, à accompagner, à soutenir, parfois à « alimenter » (au sens propre comme figuré) certaines familles en situation de grande souffrance. Il s’agit d’être là, pour préserver un appui et une continuité, humblement ; pour éviter certains naufrages ; pour laisser une parole prévenante et réconfortante s’immiscer dans les pénombres de certains quotidiens confinés. Il s’agit parfois de protéger, tout simplement ; d’essayer d’éviter une décompensation ; d’éviter une urgence susceptible de venir engorger l’hôpital…Ce n’est pas grand-chose, mais c’est déjà cela, et nous le devons sans doute à nos patients, mais aussi à nos dignités de soignants.

De mon point de vue, on touche là du doigt ce qui peut être très critiquable dans certaines postures psychanalytiques, lesquelles contribuent d’ailleurs à mettre à mal nos pratiques au niveau des représentations collectives, non sans légitimité…Peut-on en effet s’abstraire totalement du social au nom de la neutralité? Faut-il tout rabattre sur la réalité interne, sans prendre en considération le « drame concret » que peuvent traverser certains patients? Considérer uniquement le transfert, les fantasmes, alors que le réel fait irruption au-delà des séances? Doit-on soutenir que le psychanalyste ne s’autorise que de lui-même, envers et contre tout? Le cadre, la méthode, l’identité analytique, doivent-ils être érigés en fétiche, maintenus dans leur inflexibilité quelles que soient les circonstances, quitte à sacrifier l’éthique, la compassion, le soin et l’exigence d’intervenir? Faut-il se prémunir d’être touché, ému, de pouvoir manifester une forme de tendresse, de s’impliquer, et de poser des actes concrets quand certaines nécessités s’imposent? Certaines circonstances historiques ne devraient-elles pas nous obliger, au-delà du respect rigide de l’analyse? Jusqu’où s’agit-il de défendre l’orthodoxie, divinisée en une Loi absolue qui s’apparente parfois au confort personnel et à la préservation narcissique-identitaire du thérapeute?…

Par ailleurs, indépendamment des critiques légitimes qu’on peut formuler quant à certaines orientations contemporaines, peut-on s’abstraire de l’exigence des tutelles dès lors qu’on travaille en établissement à mission de service public et financé par la solidarité collective?

Voici par exemple ce que demande l’ARS aux établissements médico-sociaux dans le contexte épidémique actuel :

« La mobilisation collective nécessite au regard de la prolongation de la période de confinement la nécessité d’articuler en complémentarité : 

  • Un renforcement de la continuité d’accompagnement médico-social à domicile 
  • Un soutien actif aux proches aidants en termes de solutions personnalisées de répit »

« L’objectif est de repérer la population à « haut risque de rupture » (grande vulnérabilité de la personne dans un environnement fragile, même sans demande exprimée ni alerte lancée), par exemple en identifiant les signaux faibles de pré-crise, les « comportements-problèmes » et sur la base des plans d’accompagnement personnalisés ».

« Il est nécessaire d’organiser systématiquement et en continu un suivi des personnes en situation de handicap à domicile ».

Sur les principes, je ne peux que valider ces orientations, à partir du moment où une certaine souplesse et une marge de créativité sont laissées aux institutions et aux acteurs dans la mise en place concrète des modalités d’intervention. Faudrait-il donc, au nom d’une certaine représentation de la pratique psychanalytique en oublier certains impératifs déontologiques et décider unilatéralement de s’abstraire des obligations communes?

Évidemment, d’autres psychanalystes se sont montrés beaucoup plus concernés par la situation actuelle, avec la mise en place de permanence d’écoute et de soutien à destination notamment des soignants. D’autres innovent dans leurs pratiques, afin de faire face à la souffrance collective. De façon bénévole, sans compter leur temps, ces collègues entendent ainsi participer à la nécessaire solidarité, en affirmant le rôle social que peut avoir la psychanalyse, au-delà de la sphère du divan et des intérêts privés.

Quoi qu’il en soit, il faudra bien se remettre à travailler en équipe, même si la confiance interpersonnelle et la contenance institutionnelle y auront peut-être laissées quelques plumes….

 

Au-delà des déchirements au sein des institutions pédopsychiatriques, cette crise épidémique agit également comme un révélateur impitoyable de certaines tendances au niveau du « corps social », et de certains clivages, pour le meilleur et pour le pire….

Pour le meilleur, nous cherchons collectivement à protéger nos aînés, nos concitoyens les plus vulnérables sur le plan médical, ceux qui sont véritablement mis en péril par le coronavirus. Nous nous montrons, heureusement, prêts à sacrifier une part de liberté, de prospérité, pour préserver la vie et la décence.

Mais, pour le pire, faut-il nécessairement que cela vienne menacer les plus précaires, les invisibles, les sans-voix?…

On sait par exemple que, par rapport aux contrôles des mesures de confinement, certaines populations plus fragiles du point de vue de leur intégration socio-économique - dans « les territoires perdus de la république » d’après Michel Onfray…- ont été particulièrement ciblées, tant sur le plan des discours accusateurs que sur le plan de la répression policière, sans prise en compte de leurs conditions concrètes d’existence, de l’inadaptation des consignes diffusées, etc. Certains SDF ont également été verbalisés, de même que les bénéficiaires des minima sociaux cherchant désespérément un bureau de poste ouvert pour toucher leur RSA…Dans le même temps, 17% des parisiens fuyaient la capitale pour se mettre au vert, le président du MEDEF continuait tranquillement ses allers-et-retours entre la Bretagne et Paris, etc.

De surcroit, certains ont pu alerter sur la « situation des enfants en cette période de confinement. Alors qu’ils sont particulièrement vulnérables et qu’une attention particulière devrait leur être accordée, ils sont en réalité les grands oubliés. Au risque de leur faire encourir de graves dangers ». « En cette période de crise, nous constatons que les rôles et places de chacun des acteurs, tant en protection de l’enfance qu’en matière pénale sont brouillés, tant et si bien que ces missions pourtant essentielles ne sont plus assurées au mieux des intérêts des enfants et des adolescents ». Les services qui assurent le suivi médical de base et la prévention, tels que les PMI, sont évidemment déstabilisés. Il n’y a plus de de scolarité. Comme pour les services de pédopsychiatrie, la grande majorité des professionnels de l’aide sociale à l’enfance, de la protection judiciaire de la jeunesse n’ont pas les moyens matériels et techniques permettant un accompagnement de proximité dans le respect des mesures sanitaires. Et, comme on l’a déjà évoqué lors d’un billet précédent, le maintien d’un lien « dématérisalisé » s’avère bien insuffisant dans de nombreux cas…

De surcroit, le confinement s’est déjà traduit par une augmentation dramatique de la violence conjugale (plus 30 à 40 % d’augmentation d’après certaines estimations), et on peut craindre que cela ne soit que l’amorce d’une déferlante…Quand la destructivité de « l’intime » se noue aussi bien avec le délitement des garde-fous sociaux qu’avec le déchainement de forces fantasmatiques mortifères et de contraintes castratrices, s’inquiéter de tragiques effets de résonance ne parait pas excessif…

Comme le rappelle La France Insoumise, « nous sommes confinés dans nos inégalités aussi. Oui, pour les quatre millions de personnes mal logées, pour le million croupissant dans un habitat indigne, pour leurs enfants, le confinement à domicile est aussi un long tourment »…

 

Pour le meilleur, notre système sanitaire et hospitalier essaie de maintenir, dans la tourmente, un accès aussi égalitaire que possible aux soins, sur l’ensemble du territoire. A nouveau, on ne peut que s’incliner face à l’engagement individuel des soignants, car ce sont eux qui évitent un naufrage total, alors même que des décennies de décisions politiques ont littéralement sabordé l’hôpital public et érodé toutes les protections collectives face à l’éventualité d’un scénario épidémique (fermeture de 100 000 lits d’hospitalisation en vingt ans, délocalisation des productions médicales stratégiques, démantèlement des dispositifs de prévention et d’intervention, etc.)

Pour le pire, cette situation épidémique vient tragiquement mettre en relief certaines inégalités honteuses. Il existe déjà un différentiel social important dans le profil des personnes touchées, en fonction de leur exposition. Mais surtout, ce sont les plus précaires qui se trouvent les plus menacées du point de vue du pronostic de l’infection virale. En termes de comorbidité, le surpoids, l’hypertension artérielle, ou le diabète sont très largement corrélés au niveau socio-économique, avec par exemple une surreprésentation en Seine-Saint-Denis - territoire par ailleurs sous-doté en termes d’offre médicale….Le mal-logement peut également induire en soi des facteurs de risques de complications graves, telles que les manifestations asthmatiques ou d’autres formes de fragilités respiratoires entretenues par l’insalubrité et l’humidité…La tragique surmortalité de la communauté afro-américaine aux Etats-Unis est ainsi le reflet impitoyable des inégalités sociales structurelles.

Certaines populations sont encore plus exposées, et risquent en outre de ne pas être prioritaires pour accéder aux services de soins intensifs : on a beaucoup évoqué la situation des personnes âgées dépendantes en EHPAD par exemple.

Mais d’autres populations « marginalisées » sont également concernées : les SDF, les sans-papiers, les personnes vivant en foyers, ainsi que les patients psychiatriques. De fait, ceux-ci cumulent statistiquement les facteurs de risques, au niveau médical (effets secondaires des traitements psychotropes, répercussions somatiques de certaines consommation, notamment d’alcool et de tabac, etc.) et social (évolution dans un milieu communautaire fermé, difficultés pour respecter certains gestes barrières, précarité sociale, etc.).

 

En termes de soins, de recherche et d’éthique, on peut également penser que cette crise épidémique va rebattre certaines cartes.

Pour le meilleur, des protocoles sont en cours pour évaluer l’efficacité de certains traitements et améliorer significativement la prise en charge et les chances de survie des patients les plus graves. De surcroit, une telle situation a peut-être permis de questionner certaines pratiques de recherche : les études comparatives randomisées sont-elles toujours les plus pertinentes, en toutes circonstances ? Peut-on envisager de donner un traitement placebo lorsque le pronostic vital est engagé? Des essais « observationnels » et empiriques peuvent-ils avoir un intérêt scientifique et médical, au-delà des preuves statistiques ? Comment articuler le soin et l’expérimentation, et quelles doivent être les priorités en fonction du contexte?

Pour le pire, force est de constater que la collaboration internationale, l’organisation d’études multicentriques et concertées par-delà les frontières, la mise en commun des expériences et des stratégies se sont avérées tout à fait insuffisantes, voire dysfonctionnelles - ce qui est sans doute l’aboutissement inéluctable d’une logique de mise en concurrence et de course effrénée à la publication et au brevet….En outre, on peut légitimement regretter la transformation progressive des orientations de la recherche en une logique de projets à court terme, entravant la continuité et l’approfondissement des travaux scientifiques sur la durée. Enfin, notre manque d’humilité et notre suffisance nous ont peut-être empêché de prendre en considération les expériences menées à l’étranger….

Par ailleurs, certaines polémiques ont contribué à jeter du discrédit et de la méfiance à l’égard tant des médecins que des chercheurs, tout en induisant des clivages et de l’incohérence, des conduites d’accaparement et d’automédication, ainsi qu’un déchaînement d’expertises profanes….Au-delà des enjeux thérapeutiques, scientifiques et déontologiques, la médiatisation de l’affaire de l’hydroxychloroquine et de la personnalité controversée du Pr Raoult ont ainsi pu constituer la caricature risible d’une démocratie sanitaire d’opinion…

 

En terme d’organisation sanitaire collective, on a pu assister, pour le meilleur, à l’incroyable capacité des personnels médicaux et paramédicaux à s’ajuster, à pousser les murs pour faire apparaitre des lits, à organiser des relais de solidarité entre les structures de soins, à réorganiser le fonctionnement des hôpitaux pour continuer à accueillir dans les meilleures conditions possibles, à mobiliser tous les soutiens possibles, etc.

Pour le pire, on a pu constater l’incurie de nos systèmes de prévention et d’anticipation des risques, de planification des réponses, ainsi que le dysfonctionnement des dispositifs sanitaires de gestion épidémique : il faut dire, que là également, les coupes budgétaires et les « politiques d’ajustement structurel » ont sacrifié délibérément la santé publique, l’épidémiologie et toute l’infrastructure matérielle permettant de faire face à l’éventualité d’une crise pandémique…Pascale Brudon rappelle d’ailleurs que c’est également « cette « culture » très spécifique de ce que doit être une préparation à une crise sanitaire qui a disparu ». Or, si les émergences virales sont inévitables, leur transformation en épidémies à l’échelle planétaire dépend d’effets systémiques et anthropiques, et non de la fatalité…

 

Autant les dynamiques propres au capitalisme et au néolibéralisme ont pu constituer tant les ferments que les catalyseurs de notre drame collectif, autant les structures de protection sociale et de solidarité collective seront seules capables d’en atténuer les effets les plus tragiques. De fait, comme le souligne Eva Illouz, « ce qui vient redoubler le sentiment de crise, c’est le fait que la pandémie requiert une nouvelle forme de solidarité à travers la distanciation sociale. C’est une solidarité entre les générations, entre les jeunes et les vieux, entre quelqu’un qui ne sait pas qu’il peut être malade et quelqu’un qui pourrait mourir de ce que le premier ne sait pas, une solidarité entre quelqu’un qui a peut-être perdu son travail et quelqu’un qui pourrait perdre la vie ».

Pour le meilleur, nous constatons globalement un élan de soutien, d’entraide, de réciprocité, et d’engagements ; des petites initiatives individuelles, des auto-organisations spontanées, jusqu’aux dynamiques collectives et institutionnelles. Soudain, cette dimension solidaire, pourtant intrinsèque à l’organisation des sociétés, réapparait au premier plan, comme une planche de salut, mais aussi comme une valeur honteusement négligée depuis des décennies…

Cependant, il faut rester vigilant : une logique philanthropique et charitable, l’appel aux dons et aux responsabilités individuelles, à la bonne volonté citoyenne, ne peuvent se substituer à une véritable politique publique de solidarité, de protection et de redistribution sociale et pallier les défaillances gouvernementales. Comme le rappel Lionel Prouteau dans Politis, « faire appel à la solidarité dans de telles circonstances est logique, mais cela ne doit pas se restreindre à l’urgence. Elle devrait s’inscrire dans un cadre plus général, être pensée en amont, notamment dans le domaine de la santé, et en lien avec le social : la notion de solidarité suppose en réalité la volonté de préserver un bien commun et l’existence d’interdépendances dans la production de ce bien commun. Tout comme la solidarité écologique, qui ne peut fonctionner sans la dimension sociale ». Tous les bénévoles associatifs, les acteurs sociaux qui s’engagent actuellement sur le terrain pour essayer d’atténuer les impacts de la crise épidémique et les conséquences du confinement sont justement ceux qui ont subi de plain-pied les restrictions budgétaires, voire les empêchements directs dans leurs implications citoyennes.

« En nous focalisant sur la liberté individuelle, nous avons oublié notre condition d’êtres sociaux, interdépendants (…). Si l’on veut un monde plus résilient, il nous faut sans attendre sortir de l’économie de prédation et faire le choix d’une économie solidaire » (Philippe Eynaud).

Dans le contexte actuel, nous assistons également à une surenchère de charité et de tartuferie de la part de ceux qui ont largement contribué à démanteler la solidarité collective au bénéficie de leurs profits…Pour le pire!

C’est ainsi ce que dénonce Attac  :

« France 2 organise une grande soirée d'appel à dons en faisant intervenir des artistes qui ont été épinglés dans les scandales d'évasion fiscale. Avant de nous inviter à donner pour l'hôpital public, ne devaient-ils pas commencer par payer leur juste part d'impôt ?

Après Bernard Arnault et LVMH, ce sont BNP-Paribas, Bouygues ou encore PSA qui annoncent des dons massifs de masques. Faut-il remercier ces généreux donateurs ? Peut-être, mais il faut aussi se rappeler qu'en pratiquant une évasion fiscale massive, ils ont privé les finances publiques d'importantes recettes qui manquent cruellement pour financer le système de santé ! ».

92023857-3141464832538367-6948999876516511744-n

 

 Notre système de santé doit-il se baser sur la philanthropie des plus grandes fortunes, ou faut-il au contraire une politique fiscale juste et efficiente pour garantir nos protections communes? Le gouvernement Macron a supprimé l’ISF (dont le S signifie « Solidarité »…), a favorisé, comme ses prédécesseurs, des exonérations de cotisations sociales…De surcroit, « le manque à gagner annuel pour l'Etat français lié à la fraude et à l'évasion fiscale est estimé à au moins 80 milliards d’euros »… N’est-il pas indigne que l’hôpital doive faire appel à des dons pour se financer?

Enfin, cette crise épidémique peut aussi réveiller certaines tendances qui menacent nos sociétés de l’intérieur : l’indifférence, l’individualisme égocentré, le repli sécessionniste des plus privilégiés, voire les tendances survivalistes les plus abjectes ; dans certaines copropriétés, les soignants sont bannis…Aux Etats-Unis, on constate une véritable ruée sur les armes à feu…

 

L’effroi auquel nous confronte la situation actuelle peut également nous amener à redéfinir nos priorités collectives. Car, le capitalisme financiarisé avait complètement occulté les infrastructures de l’économie réelle (l’éducation, la santé, les équipements publics, les biens communs), les interdépendances aux écosystèmes, ainsi que les valeurs qui font tenir l’édifice social : la justice, l’égalité, les droits fondamentaux, la dignité, la vie, etc.

De même, certaines postures critiques au niveau politique et philosophique ont peut-être eu tendance à se préoccuper davantage d’enjeux sociétaux et communautaires, au détriment des problématiques sociales plus communes et universelles…

Pour le meilleur, l’urgence épidémique a contraint le gouvernement à suspendre la réforme des retraites, à différer la privatisation d’Aéroport de Paris, à promettre une augmentation des moyens à destination de l’hôpital public ou de la recherche. Les bienfaits de l’Etat Providence, des protections sociales semblent soudainement redécouvertes. Collectivement, le consumérisme, la marchandisation ubiquitaire, la recherche effrénée de profits paraissent désormais bien indécents…Le besoin de lien social, de contacts, de présence, ne s’est jamais autant fait ressentir qu’à l’aune du manque et de la privation…

"La seule façon de mettre les gens ensemble, c'est encore de leur envoyer la peste" (Albert Camus)

Cependant, peut-on vraiment croire que cela suffira à induire à authentique changement de paradigme, à une véritable mutation de notre logiciel cognitif?

Rien n’est moins sûr…

Pour le pire, Bruno Le Maire a d’ores-et-déjà débloqué 300 milliard pour les entreprises, alors que l’hôpital n’avait obtenu que des clopinettes en dépit d’un mouvement d’alerte massif…L’Europe se fissure lamentablement face à l’exigence de solidarité. Certaines entreprises continuent à verser des dividendes à leurs actionnaires. L’endettement des Etats risque de se reporter à nouveau sur les populations, avec la tentation d’accentuer encore davantage les plans d’austérité et de sacrifier encore plus ce qui justement devrait nous protéger….

Comme le dénonce la France Insoumise, « après l’état d’urgence anti-terroriste entré dans le droit ordinaire, voici l’état d’urgence sanitaire qui vous permet de remettre en cause une nouvelle fois le code du travail et certaines libertés constitutionnelles. Et vos dirigeants ont déjà annoncé qu’ils comptaient passer tout cela à nouveau dans le droit ordinaire! À lire le contenu de vos ordonnances, on se demande si vous préparez la sortie du confinement ou un nouveau choc néolibéral, en profitant de la désorganisation qui règne. Vous aussi vous anticipez le monde d’après, dès maintenant. Il sera pire que celui d’avant. Encore le marché partout, la concurrence libre et non faussée, les mesures amicales pour vos amis les riches, et votre Europe qui fédère les égoïsmes les plus bornés ».

 

Cette épidémie est aussi une maladie du social, car le virus s’attaque directement aux liens. Au-delà du soin, ce sont les catégories même de nos sociabilités qui sont ébranlées.

Pour le meilleur, nous réalisons justement que nos liens n’ont pas de prix ; nous prêtons davantage attention à nos proches, à nos voisins ; nous discernons avec plus d’acuité la situation des plus délaissés, et mesurons la portée des inégalités…Nous ressentons avec force que nous participons au même monde, que nous sommes tous interdépendants, et que nous ne pouvons pas nous suffire à nous-mêmes. Nous réalisons que la relation engage la parole, mais aussi  le corps et l’affect. Nous prenons conscience de la valeur d’une main tendue, d’une caresse et d’une étreinte, quand tous ces gestes viennent à manquer…Nous constatons que nos usages, nos  conventions d’interaction ne sont pas uniquement arbitraires : « ils renvoient à des principes de justice, de respect, de reconnaissance de l’égale dignité des personnes, auxquels nous sommes fortement attachés, collectivement, historiquement » d’après Carole Gayet-Viaud . Le quotidien semble dépeuplé, dévidé de sa familiarité et de ses habitudes relationnelles silencieuses.Toutes nos micro-sociabilités, nos égards réciproques, transparaissent d’autant plus, par contraste, alors même qu’ilss s’imprègnent également d’un sentiment diffus de menace ; brutalement, notre corporéité ne tisse plus le monde…L’espace public est désormais saturé d’interdits, de protections, de distance, d’évitements ; notre rapport aux autres se transforment, de même que nos comportements sociaux.

Quand et comment pourrons-nous à nouveau nos toucher, éprouver notre chair, sentir la texture d’une main, la douceur d’un joue, le poids d’un corps? Quels horizons pour nos liens et notre vie commune?…

 

Pour le pire, nous allons devoir nous habituer, terriblement, à un arrière-plan normatif de défiance généralisée, de repli et de distanciation ; continuer à appréhender l’autre comme s’il était contaminant…

La dépolitisation des causalités et des conséquences épidémiques risque en retour d’imposer à chacun d’en assumer les conséquences au quotidien, de reconfigurer ses habitudes, ses façons d’être au monde, dans sa sphère corporelle et relationnelle, et de façon durable…

Car, face à leurs propres insuffisances, les gouvernements vont faire peser sur la population l’endiguement de la propagation virale, qui est désormais devenu un enjeu de responsabilité individuelle, d’autodiscipline collective et de transformations des usages civils, plutôt que le résultats d’ orientations politiques à la fois délibérées et inconscientes…Ainsi, se profile le cauchemar d'une société disciplinaire réalisant "la pénétration du règlement jusque dans les plus fins détails de l'existence" (Michel Foucault).

La crise épidémique risque par ailleurs d’accentuer les inégalités sociales, les réclusions, les marginalisations, les invisibilisations, les discriminations, les délaissements, etc. En termes de d’unité collective, comment intégrer les clivages, l’immensité du fossé entre la réalité atroce de la catastrophe épidémique (la sommation tragique des morts, les deuils empêchés, l’épuisement des soignants, le naufrage de l’hôpital, le spectre omniprésent de la précarité…), et le vécu que peuvent en avoir les « privilégiés », confinés confortablement à domicile, préservant leur mode de vie, sans pouvoir réellement saisir la concrétude des drames…

 

Car, pour le pire, la mort s’impose, brutalement, impitoyablement ; dans la solitude, le silence et l’absence. On ne peut plus accompagner ou veiller ses proches, les rituels de deuil sont bouleversés. Règne une atmosphère atroce de fosse commune, d’impersonnalisation des corps, d’oubli des histoires et des appartenances. Seuls l’engagement des soignants peut alors tenter de préserver l’humanisation des derniers instants, souvent nimbés par l’inconscience et par la prégnance des nécessaires manipulations techniques…. Dans ces instants, la maladie n’est pas l’aboutissement, ou le témoignage poignant, ou la métaphore, des maux de notre société : elle n’est plus qu’une expérience individuelle, indicible et tragique, insaisissable et irrécupérable….

Pour le meilleur, nous nous devons donc de protéger l’intimité et la dignité de ces fins de vie, d’offrir un peu de temps, de présence, de paroles, comme le rappelle ce témoignage très touchant d’un externe: « Je vois des équipes soignantes qui trouvent le temps, pourtant si précieux, d’appeler les familles interdites de visite. Familles pour qui le proche est le prisonnier d’un rouage encore plus inconnu que d’habitude et infiltré par un ennemi invaincu. Mais des familles qui comprennent et nous soutiennent en tenant courageusement bon ».

« Ce message est pour tous mes patients mourants, ou seuls, qui ne rêvaient que d’une seule chose, avoir quelques heures avec leurs proches, profiter avec eux des plaisirs les plus simples de la vie, appeler encore un ami peut être, pour sentir une dernière fois l’impuissance du temps face à l’amour et la beauté immortelle de notre monde ».

Par contre, faut-il, au nom du respect inconditionnel des personnes et des impératifs éthiques, occulter les polémiques et les dénonciations, et laisser de côté son indignation? Je ne le crois pas…Au contraire, on peut être complètement présent et engagé sur le plan humain auprès de ceux qui souffrent, et meurent, tout en considérant les causalités collectives de ces drames singuliers. De fait, on ne peut se contenter de célébrer l’abnégation, le dévouement et l’héroïsme des soignants, quitte à négliger les circonstances globales et les implications politiques latentes. Cela serait aussi une faute déontologique, et un manque de respect à l’égard de ceux qui ont été sacrifiés. Crier notre détresse, notre colère, nos refus, notre désespoir, c’est aussi rendre justice à nos morts ; et chercher à protéger les vivants et notre avenir commun.

Notre santé individuelle et collective est un enjeu éminemment politique, et on doit absolument agir en amont des services de réanimation…En effet, les stratégies sanitaires collectives ne peuvent se baser uniquement sur le curatif, sur l’après-coup de l’urgence, au détriment du préventif et des temporalités longues.

 

Pour le pire, nous avons pourtant assisté aux tergiversations, aux contradictions, voire aux dissimulations délibérées de nos représentants politiques. A leurs postures paternalistes, méprisantes, voire irresponsables. A leur désignation pitoyable de bouc-émissaires. A des divergences ineptes entre le contenu de discours aux connotations churchilliennes, bellicistes, teinté d’un vernis pseudo-humaniste, et les politiques de démantèlement systématique des services publics et des solidarités communes menées depuis des années.

Et on peut légitimement craindre l’après-coup: y-aura-t-il effectivement un changement de cap politique, une authentique inflexion sociale, ou une macabre cure d’austérité au nom du « business as usual »? 

 

Par ailleurs, peut-on se réjouir de constater les effets de la crise actuelle en termes d’impact environnemental (sachant par exemple que 8,8 millions de décès annuels, dont 48 000 en France,  sont imputés à la pollution de l’air) ? Doit-on se satisfaire du mouvement de ralentissement économique imposé par les circonstances ?

Pas vraiment…Car, d’une part, il s’agit de réorientations subies, temporaires. Et, d’autre part, cette situation risque d’être proprement catastrophique sur le plan social et sanitaire pour les populations les plus précaires. De fait, un véritable projet de décroissance ne pourra s’organiser que collectivement, dans un souci démocratique de justice sociale et d’égalité.

Pour le meilleur, nous allons vous prendre à la lettre Mr Macron, et vous aurez des comptes à rendre par rapport à vos engagements : « Beaucoup de certitudes, de convictions seront balayées, seront remises en cause. Beaucoup de choses que nous pensions impossibles adviennent ». « Il nous faudra demain tirer les leçons du moment que nous traversons, interroger le modèle de développement dans lequel s’est engagé notre monde ». « Ce que révèle cette pandémie, c’est qu’il est des biens et des services qui doivent être placés en dehors des lois du marché ».

A bon entendeur! Mais nous n'oublierons pas qu'il y a seulement quelques mois, vous vous félicitiez encore d’avoir « posé les bases d’une stratégie ambitieuse pour améliorer l’organisation de nos hôpitaux »...Nous n'oublierons pas!

Car une chose est sûre désormais au milieu du chaos actuel : nous ne pourrons faire face aux défis du XXIème siècle que si nous restaurons un véritable système démocratique, de véritables institutions de solidarité collective, une véritable façon de faire de la politique, au-delà de la gestion technocratique et managériale du présent.

Tissons à nouveau des perspectives communes, du vivre-ensemble ; redéfinissons nos priorités existentielles ; protégeons les plus vulnérables, de façon inconditionnelle, et réaffirmons notre propre dignité…

Voilà nos impératifs, tant éthiques que sanitaires!

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.