L'enfant, la famille et le social : une perspective historique

Afin de poursuivre nos réflexions sur la "privatisation" de l'enfance, il convient sans doute d'aborder les évolutions historiques concernant les configurations familiales et leurs rapports avec l'espace social. Ainsi, ce billet aborde certaines transformations fondamentales du lien à l'enfant au sein de la famille au cours des derniers siècles, de façon à mieux cerner les enjeux contemporains.

« L’enfant est le miroir de la société, et si chaque enfance est singulière, elle exprime les valeurs et les normes du monde dans lequel il parait et vit » (Martine Segalen).

Cependant, pour appréhender la place de l’enfant dans la société, il convient à l’évidence d’aborder préalablement les évolutions concernant les configurations familiales. Car c’est au sein de la « Famille » que, d’une façon ou d’autre, vont se transmettre les normes, les valeurs, les habitus, les pratiques, les appartenances, et les modes de socialisation de tel ou tel groupe. Dans la sphère familiale, les enfants s’imprègnent de cette culture qui sature leur environnement, ils apprennent à comprendre le monde qui leur est présenté, et à organiser leurs patterns d’action à l’égard d’une réalité infusée de représentations et d’affects. A travers les dynamiques interactives, les fragments de discours, les usages corporels, les ritualisations, les types de liens et de transactions avec l’extérieur, c’est aussi une figuration du social, de l’altérité, du collectif, qui va progressivement se tisser, ainsi que la possibilité - ou non- d'investir ultérieurement un espace commun.

Quand on évoque « l’Enfant », on mobilise immédiatement la figure de l’écolier, déjà entré dans le langage, les apprentissages et la collectivité. Cependant, à force de prôner une forme d’autonomie primaire, de capacité innée à la socialisation, de curiosité spontanée pour le monde et les autres chez cet « Enfant », on oublie que l’élève de l’école élémentaire est déjà un condensé de sédiments et d’imprégnation, le résultat d’une histoire interactive, affective, sociale, etc. Sa vision de l’extérieur est préalablement déterminée par la manière dont cette « réalité » lui a été présentée, de façon intentionnelle, mais surtout inconsciente. En conséquence, il a incorporé des habitus, des schémas représentationnels, des modalités d’être affecté, tout à fait déterminants.

Comme le soulignait Durkheim, cet « Enfant » que l’on considère comme « vierge et pur » est largement orienté par des processus d’inculcation des manières de penser, de sentir et d’agir, par lesquels se forme une seconde nature constitutive de l’humanité – ou plutôt d’une configuration singulière d’humanité. Et, les façons dont les liens précoces vont se tisser, dont les relations vont se mettre en scène, s’énoncer, dont la famille va plus ou moins s’intégrer dans un ensemble communautaire et social plus large, etc. vont être déterminants pour orienter les modalités de subjectivation infantile. Avant d’aborder le statut contemporain d’enfant, nous aborderons donc de façon très schématique quelques éléments historiques et anthropologiques concernant l’évolution de la « Famille » occidentale, ainsi que les spécificités actuelles de cette institution primaire et fondatrice.

A l’évidence, le modèle de la famille « occidentale » contemporaine, ainsi que la place de l’enfant dans cette constellation, ne constitue qu’un possible parmi tant d’autres variations historiques et ethnologiques.

Il suffit pour cela de considérer la diversité des systèmes de parenté à travers les cultures et l’histoire des sociétés humaines, et d’appréhender toute la créativité dont ont pu faire preuve les organisations sociales pour instituer la filiation, pour socialiser et humaniser leurs descendants en les inscrivant dans une lignée. De fait, la famille est une dynamique groupale complexe, qui consiste en un feuilletage de différentes dimensions matérielles, juridiques, morales, relationnelles, affectives et symboliques. Ainsi, l’éducation d’un enfant est toujours une histoire collective, qui articule des aspects signifiants et des pratiques du corps, des représentations fantasmatiques tant individuelles que partagées à travers une groupalité élargie. Au fond, l’enjeu est de pouvoir intriquer les aspects les plus incarnés du lien au nouveau-né avec les dimensions sociales et culturelles de son inscription dans un groupe, d’introduire du tiers au sein de la symbiose affective originaire et des soins charnels.

Comme le rappelle Maurice Godelier dans son ouvrage « Les métamorphoses de la parenté », être père et mère - ou plutôt exercer une fonction parentale -, c’est assumer des fonctions sociales différenciées qui peuvent être largement détachées de la place généalogique de celui ou de celle qui les assume, de la filiation biologique, des liens restreints à la famille nucléaire. Et, pour Godelier, jamais et nulle part les rapports de parenté et la famille n’ont été le fondement de la société humaine. Car ce qui fait société, ce ne sont pas les rapports de parenté, même dans les sociétés tribales : ce sont les rapports politico-religieux. Ceux-ci englobent tous les groupes de parenté et leur octroient une identité et une unité communes.

A ce propos, Martine Segalen rappelle dans son ouvrage « A qui appartiennent les enfants ? », les « fonctions anthropologiques de la parenté », et certaines particularités liées à nos formes civilisationnelles : « Être parent, c’est concevoir et mettre au monde, nourrir, éduquer, donner une identité à la naissance et garantir l’accès de l’enfant à toutes les composantes du statut d’adulte. La fascination occidentale pour la consanguinité a rabattu ces cinq fonctions sur les épaules des seuls géniteurs. Conséquence logique de l’imposition de la monogamie, en instituant une vision irréversible du mariage, la chrétienté a organisé un système de parenté radicalement différent de ceux qui prévalent dans la plupart des sociétés du monde. Là où le divorce, la polygamie et la polygynie sont répandus, l’enfant appartient plus à un lignage qu’à une personne, plus à des consanguins qu’à ses deux parents biologiques ».

De façon très schématique, voici, dans les grandes lignes, quelques évolutions historiques marquantes des rapports parents / enfants en Occident, depuis l’époque moderne, en rapport avec des dynamiques sociales.

Au moment de la construction de l’État-nation au cours du XIXème siècle, il semblait aller de soi que l’enfant appartenait à ses géniteurs, et plus spécifiquement à la figure patriarcale toute puissante incarnant l'institution sociale – avec cependant de grandes disparités régionales et culturelles.

« Dans les sociétés méridionales où règne l’idéologie patriarcale, le propriétaire des enfants, c’est le père ; il est propriétaire de ses enfants comme il l’est de sa femme et de sa terre. Là où domine plutôt l’esprit de la maisonnée, dans les sociétés du Nord de la France, c’est à une ferme, à un hameau que l’enfant est identifié » (Martine Segalen).

Cependant, depuis les premiers siècles, l’Église avait contribué à « sacraliser » le lien de filiation biologique, et à promouvoir une parenté centrée sur la cellule familiale restreinte. Par exemple, la pratique de l’adoption avait été abolie par la christianisation, alors qu’elle était très courante dans l’Antiquité romaine, permettant de créer une filiation sociale, et de revendiquer des héritiers à même d’assurer le culte des mânes.

Ainsi, cette « possession » de l’enfant, à l’orée du XIXème siècle, s’inscrit également dans des processus historiques antérieures, amenant à une forme de « décollectivisation » de la parentèle et du lignage. De fait, les parents n’ont pas toujours disposé d’un droit total sur l’enfant. Suzanne Lallemand rapporte effectivement que « beaucoup de sociétés reconnaissent des « ayants droit » multiples, copossesseurs des enfants. Ces pluriparents, dont certains sont vouent mieux reconnus familialement dans leur rôle de protection et d’éducation que les ascendants directs, varient selon les systèmes de filiation […]. Corrélativement, les rejetons du groupe familial sont, dans ces sociétés traditionnelles, d’une mobilité étonnante ».

Avant la révolution industrielle, on sait que les enfants circulaient de façon informelle au sein des parentèles, entre les familles qui étaient en « pénurie » de descendance et celles qui étaient en « surplus ».

« Dans les sociétés paysannes d’Europe, l’enfant est ainsi à la maisonnée, comme il est en Afrique au lignage, travailleur, passeur de vie d’une génération à l’autre ». Ainsi, « si certaines sociétés considèrent chaque enfant comme un individu singulier, surtout s’il est censé réincarner un ancêtre, d’autres voies les nouveau-nés comme peu individualisés, substituables les uns ou autres » (Martine Segalen).

La notion de « famille » pouvait alors avoir un sens très lâche et extensif, et les groupes familiaux pouvaient subir de nombreuses dissolutions et recompositions. Micheline Baulant évoque même la notion de « familles en miette » au XVIIème siècle, en décrivant la précarité des unions et l’existence d’une entité familiale étendue, aux contours flous, du fait notamment des enjeux de morbi/mortalité.

Cependant, ces modes de socialisation plus collectifs et élargis autorisaient aussi de multiples interactions, notamment sur le plan transgénérationnel, garantissant la transmission des normes culturelles, des valeurs groupales, et un fort sentiment d’appartenance. Dès lors, l'enfantement relevait fondamentalement de la perpétuation sociale, avec une inscription très forte à la précédence de la lignée.

Comme le souligne Marcel Gauchet, "cette conception se traduit par une sorte d’indépendance native de l’enfant à l’égard de ses parents", avec une primauté accordée à une dimension transgénérationnelle et à une appartenance collective.

Selon l’historien de l’enfance Philippe Ariès, la modernité du sentiment de l’enfance s’inscrirait dans le resserrement du couple sur-lui-même, à travers une forme de privatisation de l’espace familial. Même si cette thèse a été largement relativisée, il semble effectivement qu’un certain « détachement » - ou en tout cas une forme de lien moins appropriatif- à l’égard de l’enfant ait pu perdurer tant que les relations affectives au sein de la cellule conjugale étaient faibles, les parents partageant alors la socialisation de l’enfant avec le groupe social large.

 « La norme de l’enfant moderne est, en Europe Occidentale, un produit du XVIIIème siècle et d’une bourgeoisie urbaine qui commence à maîtriser sa fécondité et qui érige « le sentiment » et le « privé » comme bastions de sa distinction » (Ana Nunes de Almeida).

En conséquence, « le « sentiment de l’enfance » est corrélatif de nouvelles attitudes à l’égard de la famille, qui se privatise, se ferme, développe des sentiments affectifs. Ce nouveau modèle de famille qui s’élabore au cours des XVIIème et XVIIIème siècles se cristallise au XIXème, contre le modèle de la famille ouvrière, vue par la bourgeoisie comme source de tous les vices et les dépravations » (Martine Segalen).

Ainsi, « c’est la bourgeoisie, dans le milieu du XIXème siècle, qui va affecter à l’enfant de nouvelles finalités en faisant de sa progéniture le vecteur de la continuité du patrimoine et de son statut ».

En même temps que le couple se retire des espaces publics et se « privatise », les enfants, moins nombreux, se trouvent plus investis et valorisés. Le mariage bourgeois, qui constitue une institution dans laquelle l’intérêt prime, se fonde effectivement sur la production d’un nombre plus restreint d’enfants, mieux soignés et éduqués, auxquels on confiera le soin de reproduire les valeurs et le statut social de la famille, de faire fructifier son capital et de réussir son ascension sociale – ce qui était déjà le cas dans les filiations aristocratiques. Dans la société, comme dans la sphère familiale, se développe et se généralise le sentiment que l’enfant constitue un investissement, un placement. Dès lors, les stratégies de reproduction biologique et les stratégies éducatives s’articulent à celles de la reproduction sociale. L’enfant est désormais au service de la lignée bourgeoise, et doit être préservé de la « corruption » du social et de l’altérité.

Philippe Ariès décrit alors ces enfants bourgeois comme de « petites fleurs de serre, gâtées et insupportables, qui ne jouent jamais avec les garçons de leur âge, pas assez distingués…qu’on pousse en avant, qu’on destine aux grandes écoles, aux fonctions sociales relevées ».

La famille Bellelli © Edgar DEGAS La famille Bellelli © Edgar DEGAS

De façon parallèle, l’émergence de l’État-nation au cours du XIXème siècle, ainsi que les bouleversements sociaux induits par l’industrialisation viennent transformer aussi bien la structure familiale que réinstituer l’ordre des préséances : ainsi, le dogme de la toute-puissance paternelle tend à se fissurer, à mesure que l’enfant devient aussi une « propriété étatique ». Outre la mainmise publique qui a besoin de citoyens soldats pour défendre la patrie, l’État tend également à se soucier de la protection et de l’instruction des enfants, alors que la prolétarisation induit à la fois son lot de misère et de révoltes. Dès lors, l’État devient, selon Durkheim, le « partenaire » de plus en plus présent de la famille, afin notamment d’imposer certaines normes « bourgeoises » dans les pratiques éducatives. Comme le souligne Paul Lacombe, sociologue de la fin du XIXème siècle, « le législateur, qui est par une nécessité de position l’agent de l’intérêt national, tend à protéger l’enfant de tout âge pour le conserver à la société ».

On perçoit bien le double mouvement, à la fois de régulation, de contrôle et d’appropriation - pour ne pas dire d’enrégimentement- ; mais aussi, dans une optique « humaniste » et social, la volonté de libérer les enfants du joug familial, et de les émanciper par l’instruction républicaine. Dans cette perspective, il s’agit aussi « d’arracher » l’enfant aux traditions familiales et à l’emprise cléricale, afin d’en faire un citoyen à même d’exercer son droit de vote, sans pencher du côté de la Réaction.

« L’instituteur va être appelé à remplacer l’instruction « morale et religieuse » - qui figurait en tête des lois Guizot et Falloux – par une instruction « morale et civique » […]. En ôtant l’enfant à son milieu culturel le temps de la scolarité, l’Etat cherchait à mettre au moule les paysans plus attachés à leur région qu’à la nation, à leur culture et leur langue qu’à la « civilisation » française » (Martine Segalen).

Dès lors, cette « ingérence étatique » dans les « affaires privées de la famille ne va pas de soi, du fait d’un sentiment de démantèlement de l’autorité parentale, et spécifiquement de la toute-puissance paternelle. « Si l’État, à travers l’hygiéniste et le médecin, avait dépouillé la mère de son savoir traditionnel, à travers l’instituteur, c’est l’autorité morale du père qu’il atteint. Car l’école fait plus qu’instruire, elle éduque et socialise ». L’imposition de la scolarisation obligatoire peut ainsi attiser une véritable opposition, alors que, par exemple, le salaire amené par les enfants est parfois nécessaire à la survie du foyer. Il y a bien là un affrontement de logiques, de principes et de réalités difficilement conciliables.

Mais, pour Victor Hugo, « ce qui fait l’homme, c’est la lumière ; ce qui fait la lumière, c’est l’instruction. Donc le droit de l’enfant, c’est l’instruction gratuite, obligatoire ». « L’instruction primaire obligatoire, c’est le droit de l’enfant qui, ne vous trompez pas, est plus sacré encore que le droit de père et qui se confond avec le droit de l’Etat ».

A l’orée du XXème siècle, une sorte de compromis semble donc s’établir, entre d’un côté une appartenance familiale plus restrictive et privatisée et, de l’autre, l’intégration obligatoire dans un ensemble collectif plus vaste – la Nation, La République – pour le meilleur et pour le pire d’ailleurs….

C’est cet équilibre qui semble progressivement se fissurer depuis plusieurs décennies, du fait de certaines évolutions sociales et politiques. A mesure que les cadres collectifs de socialisation tendent à se déliter, que l’individualisme consumériste étend toujours plus son emprise, que les conditions de procréation et de d’institutionnalisation de la filiation évoluent, les rapports à l’enfant sont inévitablement reconfigurés. Avant d’aborder la nature et les enjeux de ces évolutions, il faudra déjà essayer d’analyser les mutations contemporaines de l’institution familiale. A suivre….

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