Servage et captation : vers une plateformisation du monde…

Présentées comme des opportunités de flexibilisation et d’autonomisation, les plateformes constituent en réalité des dispositifs de fragmentation et de renfermement. Au-delà des effets concrets sur les pratiques professionnelles, on peut aussi observer des implications inquiétantes sur les subjectivités, un démantèlement des collectifs et une menace patente pour les institutions démocratiques.

« Les faits idéologiques n’ont jamais été de simples chimères, mais la conscience déformée des réalités, et en tant que tels des facteurs réels exerçant en retour une action réelle déformante » Guy Debord, "La société du spectacle"

 

Après avoir divagué le long des méandres de l’ « imaginaire plateformier », il convient maintenant de circonscrire les enjeux subjectifs et collectifs de ces « mécanismes multiface de coordination algorithmique qui mettent en relation diverses catégories d’usagers produisant de la valeur »... En effet, la plateformisation du monde semble s’étendre inexorablement, de façon tentaculaire, à la mesure de l’hégémonie idéologique de ce modèle hybride « marché-entreprise » visant à extraire et à mettre en flux les fragments de subjectivité captés par ses dispositifs.

Le fait est que la « plateforme » est devenue un signifiant central des évolutions contemporaines du capitalisme néolibéral, pour ne pas dire un nouveau paradigme organisateur et colonisateur des imaginaires. La création de plateformes s’avère désormais comme une sorte d’artefact à même de gérer toutes les situations empreintes de contradictions, d’inertie, de résistance, de frottements, et chargées de la pesanteur du réel. Plutôt que se confronter, de s’immerger, de s’imprégner, de s’altérer, il est beaucoup plus évident de survoler, de déployer des réseaux, de tisser un marché, de promouvoir des solutions innovantes, interchangeables, hors-sol. D’autant plus si l’on peut y rajouter une dose de numérisation, d’algorithmes, et un vernis pseudo-inclusif et modernisateur. Le caractère absolument impersonnel permettra d’éviter les désagréments de la rencontre et du lien ; on restera bien éloigné, sans contact. Ce qui a l’immense avantage de prémunir de l’empathie ou de l’engagement. On traite des données, généralisables, des informations, des programmes ; on ne s’implique pas vis-à-vis d’un vécu, et encore moins à l’égard d’une personne ou d'un collectif. Il s’agit avant tout d’ordonner, de fluidifier, de traiter des flux, d’aiguiller….

« Selon ce nouveau paradigme, la puissance des plateformes réside dans leur capacité à très rapidement structurer de vastes écosystèmes avec d’innombrables intervenants autour d’offres et de processus permettant de fluidifier la mise en relation, la transaction et la délivrance » (Fred Cavazza). Cette plateformisation des services est en train de créer des marchés inédits, tissés par une organisation algorithmique, par la numérisation des activités, par le micro-entreprenariat… Et cette tendance dépasse largement le secteur privé : l’administration publique est également en train de se plateformiser, avec la création d’un véritable État Plateforme. Outre le portail Services-Public, les administrations publiques font de plus en plus appel à des plateformes sous-traitantes (l’AP-HP utilise Doctissimo, la vaccination anti-Covid s’est organisée via Doctolib, la municipalité de Nice ferme des lignes de bus au profit de coupons Uber distribués aux habitants lésés, etc.). Ainsi, cette plateformisation s’immisce de plus en plus dans les services d’intérêt public, et sa tendance naturelle à la prédation et à la marchandisation devrait légitimement faire craindre une extension à toutes les sphères de l’existence, et notamment à ce qui persiste encore de Communs non marchandisables.

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Car l’État Startup prévoit effectivement d’étendre l’innovation numérique à l’ensemble des secteurs de la vie publique et collective, en ouvrant systématiquement des marchés et des plateformes privatisées.

Revenons sur quelques principes régulateurs de ces dispositifs, à partir notamment de l’analyse de Nick Srnicek (« Le capitalisme de plateforme »). Selon cet auteur, la plateforme s’est imposée comme un nouveau modèle d’entreprise capable d’extraire, de monopoliser, d’analyser et de contrôler des quantités extraordinaires de données.

« Aujourd’hui, ce modèle a fini par s’immiscer dans les moindres recoins de l’économie, de nombreux secteurs ayant intégré le mode de fonctionnement des plateformes ».

De fait, « les plateformes agissent comme intermédiaires entre différents usagers : clients, annonceurs publicitaires, prestataires de services, producteurs, fournisseurs… ». La plateforme tend donc à s’insinuer, à vampiriser, à absorber, afin de devenir un médiateur incontournable dans une logique de marché cherchant à faire se connecter la demande et l’offre.

« La plateforme se positionne à la fois entre des usagers et comme le terrain même où se tiennent leurs activités ». Toute activité pourrait donc se plateformiser, en exploitant notamment des « infrastructures » déjà disponibles, et en tissant une toile de réseau afin de les asservir à une logique d’optimisation uniformisante. Dès lors, ces dispositifs imposent leur propre gouvernance et leurs propres critères normatifs, avec une véritable forclusion de ce qui ne rentre pas dans leurs mailles. De fait, toute plateforme exerce inéluctablement une tendance vers la monopolisation, en gardant « une main-mise sur toutes les interactions en contrôlant leur architecture fondamentale ». Ce qui n’est plus capté par cette emprise hégémonique est finalement voué à devenir invisible.

Ni simple concentration horizontale, ni pure intégration verticale, le développement des plateformes suit une stratégie d’expansion guidée par la conquête des sources de données.

Le « miracle » de la plateforme, c’est qu’elle ne produit rien de tangible, qu’elle ne crée pas de « valeur », mais qu’elle absorbe et oriente les processus à son bénéfice d’autoreproduction extensive. Là, sont mobilisés les « impératifs inhérents au capitalisme : rationalisation des processus, diminution des coûts, augmentation de la productivité ». Ce processus a évidemment pour effet de disqualifier les savoirs-faire, l’éthique des pratiques, en faveur d’une automatisation du travail. La logique des plateformes revient à proposer des services standardisés et flexibles, à louer des licences lucratives, à produire de l’exclusivité, à externaliser les coûts et à éradiquer la pluralité.

Dans ce modèle « d’hyperexternalisation », « les travailleurs, le capital fixe, les coûts d’entretien et la formation sont tous confiés à des sous-traitants. Ne reste que le minimum nécessaire à l’extraction – le contrôle de la plateforme, qui permet de percevoir une rente de monopole ». 

Il s’agit donc d’organiser à tous les niveaux des logiques de marché, de réduire les « coûts de mise en relation et de transaction », dans une logique extensive de rentabilisation. Dès lors, le droit du travail, les acquis sociaux, les logiques délibératives et démocratiques, l’autonomie des acteurs, les savoir-faires, l’institutionnel, les temporalités longues, sont inévitablement en ligne de mire.

« Aux Etats-Unis, ces plateformes définissent légalement leurs travailleurs comme des « entrepreneurs indépendants » et non comme des « employés ». Cela leur permet de diminuer d’environ 30% les coûts de la main-d’œuvre, en s’épargnant de payer les avantages sociaux, les congés de maladie, etc ». De fait, les plateformes ne peuvent être rentables sur le plan économique que par la mobilisation d’une activité fragmentée, rémunérée au rabais, et venant éliminer tout le travail de mise en commun, d’articulation institutionnelle, d’élaboration collective. La contractualisation au sein de ces dispositifs plateformisés conduit inexorablement à une rétribution à la tâche, à une tarification à l’acte, avec toutes les dérives que cela peut induire…

Et, plutôt que d’appréhender la réalité des pratiques par rapport à leur spécificité et à leur finalité, les nouvelles formes de contrôle et d’évaluation en passent désormais par « l’indice de réputation » , ou par la « satisfaction du client », à travers des notations. Évidemment, cette dynamique peut laisser la porte ouverte à d’innombrables dérives ou instrumentalisations, avec de nombreux biais et a priori quant aux modalités de cette évaluation – quel serait par exemple le degré de satisfaction d’un usager sortant de soins intensifs avec des séquelles fonctionnelles inévitables des interventions lui ayant néanmoins sauvé la vie ?…A nouveau, on perçoit là une tendance généralisée à une forme d’hybridation public-privé, venant reléguer en arrière-plan les missions et les engagements, en faveur d’une forme de séduction démagogue et clientéliste, conduisant au final à une standardisation marchande des pratiques.

Compte-tenu des logiques de réduction salariale, d’exploitation, de sous-traitance et de flux induites par cette approche, on peut comprendre ce qu’en disait Marx :  « le salaire aux pièces est la forme du salaire le plus convenable au mode de production capitaliste ».

Paradoxalement – du moins en apparence-, cette tendance est présentée comme une potentialité d’émancipation. Dans les faits, il s’agit pourtant d’une contrainte de survie, d’une imposition forcée conduisant à une forme d’auto-exploitation.

En outre, les plateformes tendent à transformer tout ce qui participait des services publics ou des communs non marchandisables en prestations commercialisables, tout en éliminant la pluralité de l'offre. Ainsi, « les plateformes consacrent aussi beaucoup d’efforts pour construire des écosystèmes de biens et de services impénétrables à la concurrence ». Il s’agit donc de créer des monopoles clos, éradiquant la diversité, l'hétérogène, la contradiction.

Dans cette logique, c’est l’intimité qui doit également devenir un champ d’exploitation, à travers des connexions rhizomatiques de plus en plus envahissantes et intrusives. De fait, « la suppression de la vie privée appartient à l’essence même des plateformes, qui exercent une pression constante contre les limites de ce qui est socialement ou légalement acceptable en termes de collecte de données ». Les interfaces de la plateforme s’insinuent alors de façon ubiquitaire, et deviennent incontournables dans un dispositif écosystémique au sein duquel « l’usager » se trouve captif.

« Les plateformes se propagent de plus en plus dans toutes les sphères de l’économie, alors même que la concurrence les entraîne à se refermer graduellement sur elles-mêmes ».

Là se déploie une véritable logique d’homogénéisation, d’automatisation et de convergence. A travers la reproduction de logiques de flux, les plateformes tendent effectivement à se ressembler de plus en plus, à perdre le contact avec la réalité, et à imposer des processus sans sujet, auto-entretenus. Ainsi, l’idéal plateformisé est de s’en remettre à des algorithmes, à des logiciels, à des drones, à des robots conversationnels pour éliminer le facteur humain.

Or, cette logique est intrinsèquement auto-destructrice. Car les plateformes viennent finalement pomper la sève des productions réelles de biens et de services, pour les remplacer par de l’informe et du virtuel, des données numérisables. Ainsi, « les plateformes en viendraient à vampiriser des capitaux substantiels aux entreprises qui dépendent d’elles pour leur fonctionnement ». In fine, il ne s’agit plus que de coordonner du vide, de sous-traiter, de diffracter, de mettre en connexion, sans plus savoir à quel substrat réel cela renvoie.

En arrière-plan, cette succession de « paliers d’information », de passages et de seuils, produit inévitablement un reste, voué à disparaitre. Les plateformes créent donc leurs propres limbes, des espaces d’invisibilisation qui correspondent au rebus, à la part intraduisible en algorithmes, à ce qui passe entre les mailles grossières des protocoles. In fine, une logique implacable de tri s’est donc effectuée, et ce qui reste «émergé » dans les rets n’est plus qu’un reliquat du réel, le produit d’un filtrage et d’une épuration. Là gisent des formes compatibles avec le logiciel interne de la plateforme, en adéquation avec ces systèmes de sélection et ces a priori de programmations. Le reste n’est plus que néant et obscurité, déréalisé.

En outre, ce qui est présenté comme des dispositifs impartiaux, objectifs, véhiculent intrinsèquement des orientations idéologiques, des formes institutionnelles et des modalités de subjectivation spécifiques. Le fantasme de neutralité des données témoigne à l’évidence d’une épistémologie bien naïve. En réalité, ces Big Data « contiennent de la théorie, cristallisée dans les algorithmes qui les organisent, sachant que la recherche de régularité qui les gouverne présuppose la construction d’hypothèses » (Cédric Durand). Elles sont dont « lestées de biais sociaux et de rapports de domination ».

De fait, comme le rappelle Benjamin Royer, « dans la vision néolibérale de la démocratie, les politiques publiques doivent alors se borner à réaliser l’état de concurrence le plus parfait entre des alternatives de consommation pour le citoyen-consommateur (consom’acteur) si bien que la démocratie ne sera guère plus qu’une procédure de sélection entre ces alternatives ».

Les plateformes sont alors plébiscitées, et notamment par les agences étatiques, comme des organisations susceptibles de soutenir de façon optimale la « souveraineté du consommateur » - a contrario des services publics, trop lestés par des valeurs, des traditions, des pratiques instituées, des droits, des protections, des conceptions du « bon travail », des chartes collectives, des rencontres, etc. De façon latente, on perçoit également l’injonction à l’adaptation et la sur-responsabilisation des individus, appréhendés comme des agents rationnels, informés, et comme des monades auto-suffisantes cherchant à rentabiliser leurs investissements.

Les plateformes secrètent ainsi une culture tout à fait singulière, en phase avec cette anthropologie néolibérale : celle du « reporting », de l’auto-évaluation, de la rentabilité, de la conformité procédurale, de la validation d’indicateurs, de l’extraction de données, de la satisfaction client, etc.

Dès lors, les praticiens n’ont plus comme référence la singularité de leurs pratiques et de leurs expériences, le sens de leurs interventions, leur déontologie, mais une analogie avec des processus algorithmiques, automatisés et reproductibles – étape initiale d’une déshumanisation des prestations, en rapport avec leur numérisation extensible.

De façon contextuelle, la crise pandémique a contribué à accélérer le processus en cours de « numérisation ultra capitalisée du social ». « Lundi Matin » donne ainsi comme exemple la « plateforme FUN (France Université Numérique) hébergeuse de MOOC (Massive Open Online Course) ». Ainsi, il s’agit désormais de faire émerger des « interfaces pédagogiques », de digitaliser et de commercialiser au pas de course, afin de ne pas être mis au ban. Les professionnels sont alors sommés de devenir des producteurs de contenus, des « animateurs/modératrices de plateformes ». Et là se déploie une forme d’injonction non planifiée, de dérives mimétiques alimentées par la crainte d’être relégué, dépassé, ou archaïsé. Il faut donc se convertir à l’hyper-modernité computationnelle, sans même qu’une ordonnance explicite soit nécessaire - la servitude volontaire s’en chargera... De fait, « pour exister, les institutions se voient sans cesse contraintes de devoir s’adapter aux innovations technologiques afin de rester attractives ».

Comme le souligne également Jacques Fradin, la "numéricisation" n’est pas une simple technique neutre, mais « l’extension et le renforcement de la colonisation économique la plus ancienne », « une formation despotique, excluante et disciplinaire ».

De fait, les plateformes ne constituent que la partie émergée de la violence d’un processus de rationalisation instrumentale totalement débridé, favorisant une forme d’emprise numérique, de colonisation des psychés et des corps, de prédation et d’exploitation.

En effet, « le capitalisme de la calculabilité universelle entraîne et exige une modification de toutes les représentations et de toutes les identités et recompose l’ordre social (à son profit) autour de la culture numérique qui n’est que l’expression actuelle de la comptabilité désinhibée ».

Au final, il s’agit toujours de constituer des filières de populations gérables, d’entretenir une forme d’indifférence consumériste, de dépolitisation, de séparation par rapport aux enjeux sociaux, à la réalité du monde, de fétichisme digitalisé.

Dans son ouvrage « Techno-féodalisme », Cédric Durand revient également sur la généalogie et sur l’extension de l’économie numérique plateformisée. Déjà, cet économiste souligne à quel point les institutions européennes ont tenté de se conformer au mythe de la Silicon Valley et au consensus de Washington, en créant les conditions d’un marché autorégulé et d’une concurrence libre. Ainsi, dans les rapports de l’OCDE de 2000, « l’amélioration de l’efficacité » est soumise « au remplacement des firmes les moins performantes par des entreprises innovantes », « hors de tout héritage organisationnel et donc suffisamment agiles pour porter la disruption ». Ainsi, ces « politiques d’innovation » sont totalement subordonnées au cadre néolibéral, et suppose une destruction de certaines formes institutionnelles du travail collectif.

Depuis 2016, une série de dispositifs législatifs a ainsi été adoptée dans l’Hexagone afin de « sécuriser le modèle des plateformes » - en détricotant le droit du travail….

Car, dans cette logique, il faudrait évidemment favoriser la flexibilité, la mobilité, les flux, avec une élévation normative des exigences managériales de standardisation venant accentuer la subordination – ce qui en pratique, implique également une casse des métiers, des savoir-faire, des pratiques singulières. De fait, le sens de l’activité professionnelle peut alors se perdre dans la fragmentation des tâches, dans une intensification répétitive de l’activité, et dans une perte d’autonomie ou de créativité. L’impossibilité de pouvoir exercer une influence sur l’organisation concrète de l’activité et de se reconnaitre des finalités communes tend finalement à entretenir un vécu d’insignifiance et d’anomie. Or, comme le souligne Yves Clot, l’empêchement du pouvoir d’agir des sujets vient abîmer le travail, et entrave la possibilité de s’y accomplir, tant sur le plan subjectif que collectif.

 « Vivre au travail c’est (…) pouvoir y développer son activité, ses objets, ses instruments, ses destinataires, en affectant l’organisation du travail par son initiative. L’activité des sujets se trouve au contraire désaffectée lorsque les choses, en milieu professionnel, se mettent à avoir entre elles des rapports qui leur viennent indépendamment de cette initiative possible. Paradoxalement, on agit alors sans se sentir actif. Mais cette désaffection diminue le sujet, le déréalise, non sans effet quant à l’efficacité même de son action, au-delà des effets sur sa santé. Car alors, le cercle des processus psychique se referme sur lui et ils deviennent intransformables ».

De toute façon, pour traiter cette souffrance professionnelle liée à la plateformisation du travail, on n'aura qu'à créer une nouvelle plateforme...

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Au-delà de la sphère du travail, c’est l’espace public qui se trouve également démantelé par cette logique économique de plateformisation. « L’inégalité structurelle du capitalisme, et, singulièrement, son exacerbation contemporaine, rend donc impossible la distinction entre sphère privée et action publique en même temps qu’elle supprime la catégorie de l’intérêt général » (Cédric Durand). Ainsi, la démocratie se trouve muselée tant par des décrets externes (les exigences des « marchés », le New Public Management, etc.) que par la cooptation interne (l’emprise des lobbies d’affaires, la sous-traitance, la diffusion de la rationalité néolibérale). L’État tend d’ailleurs à s’adresser à ses citoyens comme à des consommateurs, avec une érosion des structures démocratiques et délibératives. Et cette marchandisation extensive de la vie quotidienne amène également à produire des modalités spécifiques de subjectivation, caractérisées par le repli, la privatisation, la consommation passive, le désinvestissement des Communs, mais aussi par une forme d’auto-exploitation, d’instrumentalisation et de réification des liens.

A l’instar de Jürgen Habermas, Durand propose donc l’hypothèse d’une « reféodalisation de la sphère publique ». Celle-ci se fonde notamment sur une forme de « gouvernementalité algorithmique », c’est-à-dire à travers une « rationalité normative ou politique reposant sur la récolte, l’agrégation et l’analyse automatisée de données en quantité massive de manière à modéliser, anticiper et affecter par avance les comportements possibles ». Il s’agit donc de « contourner » les sujets, de les priver de réflexivité, de produire du passage à l’acte sans formation ni formulation de désir. Dès lors « les individus sont absolutisés, pris ans la complexité de leurs multiples déterminations, mais aussi désarticulés, réduites à des suites de mesures qui les enferment dans des possibles probabilisables ». Ainsi, « privées de leur capacité à défier les probabilités, c’est-à-dire à mettre en crise le réel, les subjectivités perdent toute leur puissance » et leur capacité à infléchir les devenirs collectifs.

Par ailleurs, Soshana Zuboff émet l’hypothèse d’un « capitalisme de surveillance », qui consiste « à prévoir et à modifier le comportement humain en vue de générer des revenus et de contrôler les marchés. Le capitalisme de la surveillance exige par conséquent une connaissance unilatérale été exhaustive de l’expérience humaine, qu’il transforme en données comportementales génératrices de prédiction ». L’horizon de ce système est manifestement le pilotage du comportement à travers des infrastructures qui viennent puiser des ressources dans les expériences sociales, afin des les réagencer, et des les retourner sous forme d’injonctions comportementales. Il s’agit donc d’un dispositif d’impuissantement avec une dimension disciplinaire, visant à réduire drastiquement l’autonomie subjective et collective. Les régularités statistiques viennent effectivement cristalliser et normaliser toute forme d’émergence, afin d’exercer une rétroaction sur les individus et leurs comportements à des fins normatives.

« Ce qu’ont en commun la plupart des plateformes, c’est que les données qu’elles collectent auprès des utilisateurs rendent possible le service qu’elles leur apportent » (Cédric Durand). Ainsi, « la capture des données nourrit les algorithmes, et ceux-ci viennent en retour guider les conduites, les deux se renforçant mutuellement dans une boucle de rétroaction ». Au final, cette « cristallisation » réoriente les subjectivités, et « les attache comme autrefois les serfs étaient attachés à la glèbe du domaine seigneurial ».

A travers l’ubiquité de leur « écosystème sociotechnique » et leur dimension d’« infrastructures critiques »,  les dispositifs plateformisés tendent ainsi à exercer une forme d’attraction hégémonique, de captation, de mobilisation, etc. Au fond, il s’agit là de l’extension d’un panoptique généralisé, intériorisé sans heurt, par servitude volontaire, dans la mesure où les plateformes délestent les individus de certaines activités cognitives, et proposent les de soulager d’une certaine « charge mental » ainsi externalisée.

« La plateforme recrée de la médiation : elle met en place des boucles rétroactives » dans lesquelles les subjectivités sont agrégées, mises en flux et en filières, enserrées dans des écosystèmes clos, fragmentés, mais vecteurs de certains bénéfices pour les utilisateurs. Dès lors, ces boucles de rétroaction tissent une situation de dépendance et « l’inscription des individus dans les plateformes y est rendue durable par un effet de verrouillage dû à la personnalisation de l’interface et à des coûts de sortie élevés ».

« L’envers de la logique de la surveillance propre à la gouvernementalité algorithmique est l’attachement des sujets à la glèbe numérique ».

Aux yeux des zélateurs des plateformes, cette flexibilité et l’opportunité qu’elle représente impliquent une absence de subordination et une plus grande liberté. En réalité, il s’agit de précariser toujours davantage, de normaliser, d’imposer des procédures standardisées, du rendement, à travers un management déshumanisé. Ainsi, se constitue « une situation paradoxale, où l’aspiration à l’autonomie se heurte à l’emprise extrêmement forte de la plateforme sur l’activité ». Par ailleurs, l’asymétrie radical, l’absence de collectif et l’esseulement des praticiens affaiblissement drastiquement le pouvoir de négociation des travailleurs, leur capacité de résistance, de défense de leurs pratiques, de solidarité, etc. ; « ce qui rend la fiction selon laquelle la plateforme assurerait une simple fonction d’intermédiation intenable ».

Mais, les dispositifs plateformisés contribuent aussi au nivellement de la conflictualité, des divergences, de la critique, des contradictions. Désormais, tout ce qui ne se conforme plus à ce canevas néolibéral autoritaire est d’emblée désavoué comme irrationnel et archaïque. Cependant, cette normalisation amène inévitablement à un morcellement et à une fragmentation des pratiques, compte tenu des effets de monopoles sectorisés par plateformes. On crée des filières homogénéisées, des cohortes, des communautés ségréguées, de la mêmeté : ainsi, il n’y a plus ni d’altérité ni de différents.

De surcroit, ces dispositifs imposent effectivement leurs logiques propres, leurs propres lois, en dehors de toute cadre règlementaire collectif et démocratique, de façon similaire à « la diversité des droits seigneuriaux qui manifestaient eux-mêmes la prééminence du lien personnel et de dépendance dans le système féodal ». Prépondérance de l’éparpillement des travailleurs, absence de coopération sociale, « consentement » imposé par rapport à l’extorsion de la « valeur » produite, telles sont les conditions d’une situation de capture inhérente à la plateformisation extensive…Comme le soulignait déjà Marx, « il faut donc nécessairement des rapports personnels de dépendance, une privation de liberté personnelle, quel que soit le degré de cette dépendance ; il faut que l’homme soit lié à la glèbe, n’en soit qu’un simple accessoire, bref, il faut le servage dans toute l’acception du mot ».

Dès lors, les plateformes sont des fiefs dont on reste captifs. « La domination est consubstantielle au dispositif propre à la gouvernementalité algorithmique et à sa dimension politique de surveillance, d’anticipation et de contrôle des conduites. Qu’il s’agisse des consommateurs, des travailleurs ou des capitaux subalternes dans les chaînes globales de valeur, les façons dont les systèmes d’information se branchent sur les pratiques établissent des positions de surplomb – une présence spectrale – qui octroient à ceux qui les contrôlent un avantage structurel, notamment par la centralisation des données » (Cédric Durand).

Les moindres fragments d’existence tendent ainsi à être incorporés dans des dispositifs plateformisés, « enlacés dans l’objectivation d’une grammaire commune à tous les agents sociaux ».  

Par la négation de l’activité autonome et créatrice, les subjectivités individuelles et collectives sont disloquées, induisant une dynamique de désaffection et de déréalisation.

Ainsi, « l’aspiration de la gouvernementalité algorithmique à piloter les individus sans laisser place à la formation des désirs ne peut que dégénérer en une machine à « passions tristes ». L’individu, dans son travail puis dans toutes les phases de sa vie, se trouve tendanciellement exproprié de sa propre existence ».

Et, cette « subsomption totale » (E. Balibar) se déploie tant au niveau individuel qu’à l’échelle des institutions collectives, venant notamment saborder les fondements mêmes de l’espace publique et démocratique.

Voici d’ailleurs ce que soulignent Jean-Louis Missika et Henri Verdier à ce propos : ‌ « sans entrer dans le détail des modèles économiques de ces plateformes, qui peuvent être très différents, il est possible de repérer le principe qui les unit. Il s’agit de bâtir des communautés d’individus à partir de leurs affinités, en accumulant le plus possible d’informations sur ceux-ci, à multiplier les contacts avec ces communautés en leur proposant des contenus qui confortent leur engagement et leur envie de revenir, à enfermer ces communautés dans des bulles pour éviter qu’elles se dispersent. Le simple énoncé de ces principes montre à quel point ils s’opposent au modèle classique de la délibération politique dans les sociétés démocratiques et de la transparence des débats ».

Chacun captif de sa glèbe, de son fief, renfermé sur sa pratique, esseulé, privatisé, féodalisé, asservi, plateformisé…D’ailleurs, alors que reprend en France le travail « en présentiel », de 17 à 20% des salariés préféreraient rester en « distanciel ». On n’arrête pas le progrès...

Après ces longues explorations en eaux troubles, envisageons désormais les répercussions concrètes de la plateformisation dans le domaine du soin. A suivre….

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