Technocratie managériale (1) : l’anti-soin radical

La gouvernance managériale dans le domaine du soin parait de plus en plus désencastrée des pratiques et des réalités du terrain. Derrière les slogans idéologiques, les effets sont partout les mêmes : standardisation, rendement, délitement. Mais aussi perte de sens, épuisement, déshumanisation. Insurgeons-nous tant qu'il est encore temps!

Encore une critique du management et de l’emprise technocrato-gestionnaire sur les pratiques soignantes…Faudrait voir à se renouveler un peu, tout de même…

Mais comment ne pas creuser ce sillon, encore et encore, alors même que ce fait social total envahit chaque jour un peu plus notre quotidien, délabre notre travail, et parasite tant nos corps que nos psychés. Parfois, nous n’y pensons plus, nous nous laissons bercer par ces rengaines omniprésentes, par ces procédures sans sujet, qui nous promettent qualité, transparence, performance et agilité. Parfois, on remplit des indicateurs, en oubliant leur vacuité, voire leur toxicité. Parfois, on en vient à catégoriser, mécaniquement, tels des zombies léthargiques. Parfois, on devient coupable de complicité, par lâcheté, par paresse, par inconscience, par résignation, par devoir, par épuisement, par conformisme, par soumission, par passivité…Et chaque fois, de compromis en compromission, on se mutile, on s’automatise, on se perd…La résistance a un coût, personnel et collectif, qu’il n’est pas toujours simple d’assumer entièrement…Et puis, comme le disait Georges Brassens, « le véritable anarchiste marche toujours entre les clous parce qu’il a horreur de discuter avec les flics »…Faut-il donc se résigner, ou résister, refuser, subvertir ? Et à quel prix ?

Sur toutes les institutions soignantes, les managers, les gestionnaires, les administratifs s’autonomisent de plus en plus, embolisent de plus en plus les pratiques, et tendent à se répandre sous une forme quasi métastatique, ou épileptique, dans le sens d’une décharge synchrone, extensive et envahissante. Les tutelles exigent leur lot d’indicateurs, de projets, de mises aux normes, d’évaluations, d’audits ; il faut nourrir leur appétit insatiable, pour espérer persévérer, ou survivre.

Dès lors, il faut bien reconnaitre que les soignants subissent un véritable rouleau compresseur, que cette idéologie managériale s’infiltre brutalement sur un mode hégémonique, ubiquitaire, uniformisant. Partout, les mêmes protocoles, partout, les mêmes mots d’ordre, les mêmes injonctions, indépendamment de la réalité des pratiques, et de leurs spécificités.

Une des caractéristiques de cette déferlante, c’est son pouvoir de nivellement, d’abrasion, et de standardisation. De fait, cette idéologie réductrice s’autoalimente de ses procédures, pour transformer les pratiques en les conformant à ses propres principes normatifs.

Et ceci suppose tout d’abord d’éliminer tout ce qui ne rentre pas dans son champ de perception et dans ses présupposés.

Ce mode de gouvernance s’inscrit manifestement dans un fantasme d’efficience et d’omnipotence, témoignant d’une avidité primaire très régressive, exigeant que le monde se conforme à ses besoins prédateurs.

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Ainsi, ce management technocratique voue une véritable haine à tout ce qui s’érige comme une manifestation d’altérité et de résistance, et tend donc à le forclore, sans autre forme de procès. Si ce n’est pas protocolisable, manageable, procédurable, rationalisable, marchandisable, plateformisable, interchangeable, rentable, cela ne doit plus exister, tout simplement.

Il faut donc dénier la complexité, la singularité,

Eliminer l’imprévu, les frottements, les différences,

L’ambivalence et les conflits,

Les errements, l’incertitude,

Le flou, l’indécidable,

L’énigmatique et le marginal,

Faire l’impasse sur la souffrance et le négatif,

Sur l’angoisse, sur les éprouvés de tristesse et de deuil,

Sur les cicatrices, les ressentiments et les déceptions

Sur le tragique de l’existence

Négliger les refus, les résistances

Les répétitions mortifères,

Les complaisances et le masochisme,

Quant à l’inconscient, aux défenses, au pulsionnel, au transfert…n’en parlons même pas

Allez, il faut obstinément faire disparaitre toutes les traces de perversions, de maltraitances, les désirs dérangés, les fixations morbides, la violence, l’agressivité, la destructivité, le sang, les larmes, les enfermements, les cris et les silences….

Evacuer les affects, les liens, et les rencontres,

Les collectifs et les solidarités,

Les Communs,

Les rêves et les espoirs,

Balayer les déracinements, les souffrances partagées

Le social et les empêchements,

Effacer le corps, la pensée, le groupe, les autres,

L’humain,

Réduire le temps, la vérité, et le réel

Annihiler la clinique, le soin, et toutes ces vieilleries

Bafouer la sollicitude et l’hospitalité

Maltraiter l’engagement, la responsabilité et l’éthique….

Rentabilité, efficacité, balayez-moi tous ces archaïsmes, et soyons enfin dans l’air du temps.

« L’homme est de plus en plus absent de l’homme » (Henri Maldiney)

Laissez-vous embarquer, on vous prend en charge, vous n’avez plus qu’à suivre les instructions, sans vous préoccupez de ce que vous faites, de pourquoi vous le faites, du sens de vos actes. Laissez-vous porter par nos procédures, par nos promesses d’indifférenciation généralisée…C’est ça, encore un peu de passivité, d’approbation, de conformisme…Suivez, suivez, nos recommandations de bonnes pratiques, ingurgitez le Vrai dont nous vous abreuvons, prémâché, sans aspérités…Reproduisez, à la chaîne, des protocoles, c’est ça. Il est tellement plus simple d’agir en tant qu’automates, de recevoir des usagers, et de délivrer des prestations conformes…Fini les atermoiements et les angoisses ; exit le contre-transfert, les éprouvés, les doutes et les (in)déterminations. Appliquez, appliquez, même l’inapplicable. Si cela ne fonctionne pas, c’est que vous n’avez pas suivi la procédure, bonne et infaillible, recommencez, recommencez. Oui, c’est cela, vous ne ressentez plus, encore un petit effort pour devenir conforme.

En-deçà de l'affligeante bêtise idéologique, qui tend à tout niveler, réduire, uniformiser, à travers des scripts protocolaires, ce sont bien les pratiques réelles qui en pâtissent toujours ; les savoir-faire, tant individuels que collectifs, se noient dans les eaux glacées de l'évaluation et de la "performance"  ; les transmissions se dissolvent, à travers des schémas qui réduisent les métiers à de la production de chiffres et d'indicateurs...Comment, dès lors, cacher la misère que produit cet arsenal? En allant toujours plus loin dans l'abstraction, le déracinement, le clivage, la déréalisation, l'invisibilisation...Et il faut également jouer de séduction, de démagogie, de manipulation, d'endoctrinement, pour faire passer la pilule. On est dans l'air du temps, luttons contre les archaïsmes, les résistances ; soyons résolument modernes, et faisons fructifier la destruction. Vive l’agilité !

Le management est un glyphosate pour la pensée et les pratiques - un herbicide total foliaire systémique, c'est-à-dire non sélectif... ; maintenant, on peut imposer la monoculture intensive, jusqu'à l'épuisement des terres et des hommes...Voici donc l'instrument d'une pulsionnalité mortifère, qui sous prétexte d'une totale positivité en vient à asservir, à tout détruire sur son passage.

Désormais, on n’enferme plus les déviants et les atypiques entre des murs, mais dans des catégorisations nosographiques, dans des entités génético-neuronales, ou dans des concepts sociaux aussi creux qu’inopérants, tel que le fameux parcours inclusif. L’ombre du diagnostic tombe sur le moi, évidant toute trace de subjectivité. Et, comme le souligne Matthieu Garot, cet enfermement catégoriel et conceptuel se trouve doublé d’une véritable fermeture symbolique. Point de salut en dehors de cette normalisation diagnostique, très discriminante – il y a les « bons troubles » qui mobilisent l’attention des pouvoirs publics et des financements, et les autres…. Quel destin pour les marges, les restes. On ne peut que frémir pour « ceux qu’on n’aura pas réussi à inclure dans aucune des catégories existantes » (Maurice Corcos), pour les nouvelles formes d’individualités négatives, les « acatégoriels », et les « antinormopathes ». Dès lors, le « mésinscrit » ne pourra garantir un semblant de visibilité sociale qu’à la condition d’une « stigmatisation qui le place sous la tutelle étroite d’un réseau d’experts présumés » (Alain-Noël Henri). Les procédures managériales sont là pour conjurer le spectre de l’insaisissable, la peur de l’inconnu : on comprime l’irréductible « dans le tabernacle d’un Savoir ésotérique et présumé tout-puissant ».

Que dire de la personnalité de ces réformateurs éclairés qui imposent leurs prérogatives modernisatrices, de ces zélotes fanatiques du New Public Management…Le fait est qu'ils peuvent en tout cas se sentir autorisés à détruire en toute impunité, à démanteler, à exclure, et qu'ils en revendiquent d'ailleurs le dessein, sans ambiguïté, ni regrets, ni honte...Véritables incarnations modernes de la banalité du mal, ils sont indéniablement efficaces pour organiser, mettre sur les rails, gérer des flux, prévoir des mouvements de population, organiser des repérages, des triages, et compartimenter.

Car ils s’intéressent à des entités abstraites, à de pures représentations : les « usagers », les établissements, les recommandations, etc. Pas de visage, pas de vécu, pas de quotidien…Pas de souffrance, pas d’épuisement, pas d’existence...En outre, leur gouvernance ne s’étaye que sur des concepts fétichisés, sur des slogans vides de toute incarnation, de toute singularité : l’inclusion, la performance, la qualité, l’agilité, etc. Du vent, incapable évidemment de prendre en compte la réalité des personnes, mais en plus d’une pathétique pauvreté idéologique et politique.

Persuadés d'être dans le Vrai, ils représentent l'archétype du salaud sartrien, nimbés dans leur mauvaise foi, contraints de cliver et de forclore les éléments de réalité qui contredisent leur suffisance et leur stupide adhésivité à l'ordre idéologique / technocratique / managérial.

Petits dictateurs auto-proclamés experts, et qui jouissent de leurs prérogatives, sans se rendre compte qu'ils sont les marionnettes zélées, interchangeables, d'un ordre néolibéral nourrissant ses sbires à coup de gratifications narcissiques et de reconnaissance médiatique. Tristes incarnations de nos dérives contemporaines, et de certaines conditions socio-anthropologiques de subjectivation induites par l’expansion ubiquitaire de la raison instrumentale et des fantasmes de maîtrise illimitée.

Plutôt que l'échange contradictoire, ils préfèrent manier la censure dès qu'on les ramène aux faits et à la réalité. Leur absence tragique de recul, d'ironie, de pensée, d'empathie, parait d’ailleurs tout à fait affligeante, et témoigne sans doute d’une dimension très opératoire, voire de certains traits de persécution, qui s’associent harmonieusement avec la fausseté de leur jugement, l’hypertrophie de leur Moi, et leurs idées de grandeur.

Effectivement, il y a eux et les autres, ceux qui restent implantés dans une pratique, dans des rencontres, dans du vécu, dans des ressentis ; et qui sont affectés par les événements qui les traversent.

Comme le disait Michel Laforcade lors d'un rencontre avec le collectif des CMPP : "nous ne vivons pas dans le même monde» …Certes.

Au finale, c’est même l’ordre symbolique du langage qui en vient à être perverti par ces discours flottants, sans ancrage avec la réalité, et jouissant de leurs propres performativités. Dès lors, la parole devient auto-référencée, autosuffisante ; il suffit de dire, d'énoncer, pour que cela soit et advienne, sans nécessité de se préoccuper d'un ancrage avec une quelconque forme de réalité en termes de signifié. Ainsi, les signifiants flottent, évanescents, tels des slogans, des mots d'ordre, ou des diktats, dégagés de la nécessité de non-contradiction et de cohérence. Là règne le paradoxe, l'omnipotence, le caprice, et l'égocentrisme absolu. Là se perdent les communs, les régulations symboliques et collectives, les fondements discursifs partagés, l'exigence de vérité, etc.
 

Afin d’illustrer ces propos, voici quelques citations anonymes, sans références ni commentaires, de façon à éviter des menaces de poursuite judiciaire. Comme vous le constaterez, la pratique du paradoxe et de l’oxymore y est omniprésente ; ainsi que les stratégies marketing du monde publicitaire. Vous noterez également que la condescendance, la morgue, et les sentences accusatrices à l’égard des praticiens, constituent un véritable leitmotiv, ainsi que la dimension autoritariste à peine atténuée par quelques effets rhétoriques. Enfin, tout clinicien averti pourra repérer des modalités défensives récurrentes (projection, déni, clivage), venant littéralement tordre et déformer les réalités énoncées, afin de les faire passer à la moulinette idéologique.

 « L’innovation en santé peut d’abord être favorisée par la contrainte financière.

La contrainte est mère d’innovations : pour changer, il faut être sous la contrainte ».

« Dans certains domaines les acteurs résistent de manière inopportune pour préserver leur tranquillité, leurs habitudes…. Mais ce n’est pas pathologique. Il y a beaucoup de parenté avec le monde de l’enseignement : pour penser librement, il faut sortir de la pensée collective. L’objectif est donc de démontrer aux gens que d’autres manières de voir les choses sont possibles, et donc d’autres manières d’agir »

« Pour favoriser ce changement, outre la mise en place d’outils comme cet observatoire, il ne faut pas hésiter à utiliser toutes les méthodes persuasives et coercitives. Chaque année, l’ARS prélève ainsi de l’argent sur les établissements dont elle conditionne le retour à la mise en place d’actions pour les forcer à avoir des projets innovants »

 « Dans le champ du médico-social et même du social, on constate avec un peu d’esprit critique, que l’hyperspécialisation est assez souvent à l’œuvre »

(Désolé, je me désavoue…un simple commentaire : cette assertion émane d’un technocrate qui impose des filières ségrégatives dans le champ médicosocial et un démantèlement de l’accueil généraliste en pédopsychiatrie...).

« Nous avons besoin d’établissements, de plus en plus, qui se présentent comme des pôles ressources »

« la théorie professionnelle est biodégradable »

« L‘idéologie à l’inverse, est du domaine de la foi, donc de ce qui ne se discute pas »

« Un élément que nous trouvons quasiment toujours dans le cadre d’une maltraitance institutionnelle, c’est ce que j’ai envie d’appeler la toute- puissance. C’est un établissement ou une association où le jeu des pouvoirs et des contre-pouvoirs n’existe plus ».

« Nous avons besoin d’un manager qui sache travailler un peu plus avec les familles, avec l’école, avec l’entreprise, avec l’ARS, avec la MDPH. Ce qui me permet même d’aller jusqu’à souhaiter d’autres types de psychologies, en dehors même des compétences professionnelles »

Vous me direz que cette charge anti gouvernance managério-technocratique à la sauce néolibérale est bien abstraite, et vous avez raison…C’est pourquoi, je vais m’atteler à vous présenter, dans le prochain épisode, quelques exemples plus concrets de ce règne des procédures, encore exacerbé jusqu'à la nausée par le contexte épidémique. A suivre donc…

« Les relations entre patrons et salariés, en France, m'ont toujours donné le sentiment d'être fondées sur l'unique postulat que le patron a toujours raison et le salarié toujours tort, que les vues du patron sont forcément courageuses, justes, pénétrantes, visionnaires, inspirées, célestes, magiques, majeures, grandioses, symphoniques, transcendantales, quand celles du salarié, à l'inverse, sont inverties, sournoises, mesquines, petites, floues, fourbes, frileuse, dodues, narquoises, duveteuses et réticentes, forcément réticentes, constamment réticentes, par principe réticentes - c'est tout du moins ce qui se plait à répercuter à longueur de tribunes la rhétorique des éditorialistes à particule qui les écrivent » (Éric Reinhardt, Comédies françaises).

 

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