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Billet de blog 13 janvier 2026

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La chasse à l'enfant (11) : des dispositifs de colonisation infantile

L'encadrement des enfants déviants a conduit à l'émergence de dispositifs institutionnels spécifiques. Or, en dépit des revendications de protection, les impératifs de "redressement" ont régulièrement mené à des dérives, en termes d'exploitation, de correction et de maltraitance...

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Encadrer lenfance irrégulière

Dans le courant du XIXème siècle, il y eut de nombreux affrontements politiques et idéologiques au sujet de la prise en charge de l’enfance irrégulière. Dans la continuité de la Révolution, il fallait permettre aux mineurs de devenir des citoyens, en liant la sanction à l’éducation, à travers une visée réformatrice. La Première République se voulait effectivement éducatrice de la jeunesse, à partir du moment où le mineur fautif était jugé comme capable de discernement.

Par ailleurs, un acquittement, lorsque la responsabilité se voyait reportée sur l’entourage, pouvait aussi signifier un placement en maison de correction, afin d’extraire l’enfant perverti des chemins de l’errance morale. Dans les registres judiciaires, on peut ainsi trouver ce type de verdicts : « acquitte (untel ou untel) comme ayant agi sans discernement. Ordonne quils seront conduits dans une Colonie pénitentiaire pour y être élevés et détenus jusqu’à ce quils aient atteint l’âge de vingt et un ans » …

De fait, il y avait aussi la perception d’une menace sociale en rapport avec la délinquance juvénile, appréhendée à l’interstice du péché et de l’organicisme, entre milieu social pervertissant et atavisme héréditaire. Ces enfants déviants, pervers, arriérés, dégénérescents, vagabonds, devaient prioritairement être relégués et corrigés, sur un mode disciplinaire. Comme le souligne Michelle Perrot[1], cette jeunesse « dont on ne reconnait pas de statut ni de fonction, doit avant tout être dressée » : « on a devant soi des individus qui risquent d’être dangereux et par conséquent il faut les dompter et les éduquer ».

Dans son cours au collège de France de 1974-75 sur « les Anormaux »[2], Michel Foucault décrit ainsi le déploiement d’une série d’institutions de surveillance médico-légale qui encadrent l’enfance et la jeunesse « en danger », avec un système à la fois médical et judiciaire, dont « lexpertise constitue la pièce centrale, en tant quinstance de contrôle de lanormalité ». L’enfance irrégulière se voit donc investie d’une dimension normative de savoir, de pouvoir et de coercition, en rapport aussi bien avec des techniques positives d’intervention et de transformation qu’avec un système disciplinaire de redressement. Il s’agit effectivement de « conjurer les lignes de fuite » (Jacques Donzelot[3]), d’absorber les indésirables, à travers des espaces institutionnels servant de base stratégique pour toute une série d’interventions correctives – dans tous les sens du terme.

Protéger ou ségréguer ?

Au fond, les réformateurs philanthropes restent « indécis sur la question de savoir si le jeune délinquant [est] un pauvre ou un perverti, un malheureux ou un criminel, une victime ou un coupable ». (J.-M. Renouard[4]). Cette ambiguïté se fond alors, dans les orientations institutionnelles, à une volonté de formation et de moralisation visant à redresser et à neutraliser le potentiel séditieux de ces mineurs inadaptés.

En s’intéressant prioritairement à l’arriération et à la délinquance juvénile, la neuropsychiatrie infantile émergente était d’emblée captive de ces apories. D’un côté, il y avait le dessein « humaniste » de traiter, de rééduquer pour éviter une approche uniquement répressive et punitive - avec cependant l’écueil de médicaliser des problématiques sociales, de naturaliser et de dépolitiser les enjeux…De l’autre, s’exprimait immédiatement le souci de classer, de catégoriser, de dépister, d’orienter, à des fins de sécurité et de rentabilisation, pour préserver l’ordre social et garantir la solvabilité de cette gestion de l’enfance déviante. Or, le spectre de ces ambiguïtés initiales continuera inlassablement à hanter les pratiques…

Dans les faits, et jusque dans l’entre-deux-guerres, les enfants anormaux et dégénérés restent massivement enfermés, pour des raisons qui relèvent davantage de l’ordre public que des soucis thérapeutiques. La neuropsychiatrie infantile naissante s’avère captive de son socle idéologique constitutionnaliste et organiciste, de son mandat social et de son pouvoir administratif. Il faut avant tout protéger la société, en ségréguant et en maltraitant. Longtemps mêlés aux adultes, ce n’est que très lentement et progressivement que se développement les quartiers pour mineurs au sein des asiles. « On y trouve des enfants de tous âges et de tous types, et faute de place ailleurs ou en raison de la porosité des catégorisations de l’époque, le grand adolescent délinquant côtoie souvent le prépubère épileptique » (Michaël Pouteyo[5]). L’institution psychiatrique reste fondamentalement empreinte d’un double jeu : rééduquer certes, mais surtout neutraliser. De fait, le savoir psychiatrique fournit la rationalisation experte qui lui permet de faire alliance avec l’exigence administrativo-policière de séquestration et une certaine pédagogie de l’ordre. Par ailleurs, les conceptions concernant le caractère constitutionnel de la perversité « instinctive » entretiennent une forme de résignation quant aux possibilités thérapeutiques, et l’incurabilité présumée favorise l’abandon à des destins d’exclusion. En arrière-plan, l’enfermement apparait de plus en plus comme une ressource potentielle, du fait de la mise à disposition d’une population susceptible de devenir productive. En faisant d’une pierre deux coups, l’assistance asilaire peut à la fois prémunir du risque de désordre tout en exploitant une pépinière d’individus assujettis ; « même des institutions aussi « humanitaires » que les hôpitaux pour enfants trouvés ne seront pas épargnées par les partisans les plus cohérents de cette morale du rendement » (Robert Castel[6]).

Car on perçoit bien toute l’ambivalence à la source des dispositifs qui allaient s’instituer, entre d’un côté les idéaux de « régénération » et de l’autre le souci prioritaire de punir, de ségréguer, voire ultérieurement d’exploiter. Si l’enfant faute et dévie, c’est qu’il n’est pas suffisamment surveillé, pris en main, discipliné. Certains sont inamendables, des criminels nés, des pervers constitutionnels, victimes de tares héréditaires qui s’accentuent d’une génération à l’autre. L’ordre social doit donc s’en protéger, par une ferme politique eugénique. Ainsi, les solutions purement carcérales et asilaires ne sont pas abandonnées, malgré quelques vernis réformateurs - les bagnes pour enfants ne fermeront qu’à la veille de la seconde guerre mondiale…En 1880, les enfants représentent plus de deux tiers des individus internés dans les pénitenciers selon Elise Yvorel[7].

Néanmoins, dans les années 1830 et 1840, les pouvoirs publics et les philanthropes se mettent à prendre en pitié ces enfants que l’on incarcère comme de dangereux malfaiteurs. Au-delà du débat pénitentiaire, se déploie alors une réflexion d’ordre pédagogique, avec le souhait de privilégier l’éducatif au détriment de la répression. Mais, à travers cette notion d’éducabilité du mineur délinquant, il s’agit toujours, prioritairement, de protéger la société. En effet, l’instruction sommaire visera surtout à normaliser, à moraliser, à favoriser la docilité et l’exploitation, avec une dimension économique en arrière-plan. Le mineur déviant doit devenir un producteur utile, plutôt que d’être une charge et une menace.

Les écoles de préservation pour « mauvaises filles »

Ces dispositifs ont un support à la fois discursif, mais aussi législatif et réglementaire. Alors que l’on s’efforce de décrire et de caractériser les déviances, la délinquance et le vagabondage juvéniles, on érige les premières institutions censées résoudre ces enjeux d’hygiène sociale. Dans ce contexte, les filles sont confiées majoritairement à des congrégations religieuses, où le placement s'effectue sous le signe de la rédemption et de l'enfermement. Ces pensionnats tenus par des bonnes sœurs, en particulier ceux de la congrégation de Notre Dame de Charité du Bon Pasteur, ordre religieux catholique créé au XVIIe pour prendre en charge les « filles repenties » ou les « débauchées », se transforment progressivement en établissements dits de « rééducation ». Les « écoles de préservation » deviennent ainsi des lieux d'enfermement pour « mauvaises filles »[8].

Illustration 1

Ainsi, au début du XXème siècle, l’imposant château de Cadillac-sur-Garonne, qui avait abrité la première prison pour femmes, accueille désormais l’une des trois écoles de préservation françaises, pensées pour procéder au relèvement moral de jeunes pupilles accusées de fugue, de vagabondage ou encore d’outrage à la pudeur.

« Vicieuses », « perverses », « anormales », « incorrigibles », ou « inéducables », ces jeunes filles en perdition peuvent être placées à la demande de leur famille, en vertu du droit de correction paternelle. De fait, davantage que délinquantes, ces adolescentes sont surtout déviantes, elles ne répondent pas aux normes de genre attendues.

L’objectif d’une telle institutionnalisation est double : il s’agit autant de « préserver » les jeunes filles des perversions du monde extérieur, que de prémunir l’ordre social de leurs comportements immoraux. Il convient donc de déployer un programme de redressage, de « recivilisation », de mise en conformité avec la normativité de genre. Au fond, la gestion de tels établissements traduit de façon exemplaire l’interpénétration entre la morale républicaine et l’influence religieuse.

Malgré l’absence de condamnation judiciaire, l’environnement est manifestement disciplinaire et carcéral ; le bavardage constitue une infraction. Il faut isoler, mâter ces pupilles mal élevées, grossières, insoumises, arrogantes, indociles, irrécupérables, à l’affectivité médiocre…L’avantage d’une telle justice de classe, c’est qu’elle n’a pas besoin d’être officielle. L’anathème est auto-suffisante, sans besoin d’en passer par un jugement contradictoire.

« Dans cette « école », très peu dheures dinstruction, mais quelques activités comme la couture, la réfection de matelas ou les travaux de jardinage, avec lobjectif de les placer comme domestiques à leur sortie »[9], ou de les destiner au mariage et à la maternité. Il est donc prioritaire de préserver la virginité et de prémunir du vice sexuel. Il faut redresser ces corps obliques et déviants, sexués, les anonymiser et étouffer les émergences lubriques. « Les corps des jeunes filles disparaissent dans des vêtements identiques et informes, leurs cheveux sont coupés courts à larrivée dans l’établissement ». Il faut les priver d’intimité et d’image. La seule féminité tolérable doit être conforme, reproductive, privatisée, à posséder. Ce qui nécessite une surveillance permanente ; les adolescentes sont parquées dans des dortoirs avec des cellules grillagées, ou isolées dans des cages à poule. De surcroit, tout un système de sanction et de privation est instauré, prônant l’humiliation et la contrainte. A Cadillac, plusieurs rapports d’inspection décrivent un réel lieu de maltraitance et un état sanitaire déplorable, sans pour autant déclencher l’intervention des pouvoirs publics, puisque les recommandations « protocolaires » sont respectées.

En réponse à l’oppression qu’elles subissent, certaines pupilles se révoltent ou tentent de s’évader. Elles utilisent également leur corps comme moyen de subversion : grèves de la faim, automutilation et tentatives de suicide sont nombreuses dans ces institutions. Cependant, leur insurrection est invisibilisée par la psychiatrisation…Le mode de vie claustral imposé à ces jeunes filles du fait de leur « agitation sociale » engendre en retour des modalités de protestation de leur part, qui se voient régulièrement qualifiées d’hystérie, et justifient alors des mesures d’entrave de plus en plus répressives…Car l’objectif prioritaire est toujours le même : façonner, rendre conforme et consommable, permettre un contrôle total sur le corps et l’esprit, à travers l’intrusion de la contrainte jusque dans l’intimité.

Une adolescente délinquante ou déviante dans sa façon d’être - violence, insoumission, indépendance ou sexualité estimée scandaleuse -, est effectivement une fille contre nature, pervertie, qui doit être domptée pour revenir à l’essence de la féminité : douceur, obéissance, vertu et continence sexuelle, accomplissement premier et suffisant dans le mariage et la maternité. Qui, mieux que des religieuses, était à même de les prendre en main pour leur inculquer ces valeurs ? Et seuls un isolement strict et une discipline implacable pouvaient contribuer à ce redressement, justifiant un quotidien semé d’humiliations et de brutalité au sein de ces pensionnats religieux : « examens gynécologiques brutaux à l’arrivée, prénoms changés ou remplacés par un numéro, travail obligatoire éreintant - de couture, de buanderie, de rempaillage-, fournissant des revenus à la congrégation, cachot, coups, insultes, tonte de cheveux en guise de punition, uniforme grossier et confiscation de tout effet personnel, courrier intercepté, ruptures des liens familiaux et amicaux - l’extraction du milieu-, interdiction de se promener par deux, de manger face à face au réfectoire, silence obligatoire, messes quotidiennes obligatoires, rares sorties en rang, tête baissée, sous escorte des bonnes sœurs, avec interdiction de parler. Recluses, sans contact avec l’extérieur, les pensionnaires se retrouvaient sous l’autorité de fer de religieuses obsédées par la répression de la sexualité et du désir. Parmi les méthodes dont des femmes traumatisées à vie témoignent aujourd’hui, on retrouve la bastonnade devant les autres filles, sur le ventre et à moitié dénuée, la montée d’escaliers à genoux, bras en croix ; on y entendait des injures comme « fille de poubelle » »[10] ….

Corriger, isoler, enfermer

Quant aux garçons, on les oriente de plus en plus massivement vers des colonies de redressement, comme nous allons le développer par la suite. Ainsi, « en 1857, l'effectif total des mineur placés dans ces colonies atteint le chiffre record de 7397 colons » (Véronique Blanchard[11]).

Ce qui suppose, en amont, un tri entre éducables, parce que rentables, et non éducables, à ostraciser définitivement dans des enclaves asilaires.

Illustration 2

A partir des années 1920, la presse commence néanmoins à dénoncer les conditions de vie des enfants placés en institution. Louis Roubaud fait paraitre « Les enfants de Caïn » en 1925, et témoigne de la réalité tragique des établissements destinées à la réclusion infantile. Les enfants sont laissés dans un état misérable, exploités à des tâches épuisantes, avilissantes, uniquement productives. Les gardiens exercent une violence débridée, imposant des châtiments exagérés pour des motifs dérisoires. Quant aux directeurs, ils reconnaissent les travers de leurs établissements, mais semblent totalement résignés en ce qui concerne leur capacité à détourner le cours de ces maltraitances quotidiennes.

En 1931, Alexis Danan publie « Mauvaise Graine », exposant un tableau dramatique des enfants délinquants atteints de troubles mentaux qui, refusés dans les colonies pénitentiaires agricoles, se retrouvent définitivement confinés dans des structures asilaires…Et, en 1932, Henri Danjou fait paraitre l’ouvrage « Enfants du malheur ! », dans lequel il décrit les effroyables conditions de vie au sein des établissements pénitentiaires pour mineurs, des maisons de redressement, de rééducation et de correction.

Illustration 3

Outre les structures pénitentiaires et les institutions en charge de l’enfance dangereuse / en danger, existent également des espaces de relégation pour aliénés, au sein desquels « tous les moyens de répression et de restriction peuvent servir de moyens de punition » (Henri Falret[12]). Là semble exister une quasi-identité entre le geste qui traite et celui qui punit. Comme on l’a déjà souligné, dans la première moitié du XIXème, les enfants sont placés, sans distinction des adultes, au sein d’hospices ou d’hôpitaux généraux créés en 1662 et destinés à l’enfermement des errants (mendiants valides, mais aussi infirmes, fous épileptiques, galeux, etc.), avec une dimension à la fois de protection du désordre et de charité. En effet, l’arriération constitutionnelle est appréhendée comme une tare incurable, n’étant pas susceptible de profiter d’aucune espèce de socialisation et d’éducation. « Lidiotie, telle une roche, cristallisait dès le début de la vie pour imposer définitivement au sujet ses caractéristiques » (Jacques Hochmann[13]). Les « progrès » dans la connaissance ne consisteront alors qu’à définir des gradients sur une échelle unidimensionnelle de déviation vis-à-vis du type humain standard, entre les idiots, les imbéciles et les débiles, en lien avec la théorie de la dégénérescence héréditaire (Morel et Magnan). L’aliénation mentale infantile est alors considérée comme une conséquence biologique et morale du développement des dégénérés, dans des circonstances environnementales pathogènes. En conséquence, un nouveau champ d’action sociale et d’expertise se développe : celui du dépistage des premiers stigmates, afin de prévenir la prolifération d’un processus inexorable et la contamination du corps social par des constitutions morbides.

Dès 1821, Henri Falret regroupe les enfants déficients dans un service à la Salpêtrière et Ferrus fait de même à Bicêtre. La ségrégation crée ainsi la figure de l’enfant arriéré, inéducable, imperfectible, sans aucun espoir d’évolution.

En parallèle, c’est tout un patrimoine de maisons de correction qui se développe sur le territoire national. Comme le souligne Françoise Tétard[14], entre 1837 et 1857, le nombre d’enfants pris en charge par l’administration pénitentiaire est multiplié par huit, passant de 1334 à 9890 mineurs détenus, avec une véritable institutionnalisation de l’enfermement des mineurs. L’habilitation permettant à ces institutions carcérales d’être financées sous forme de prix de journée induit une politique de remplissage systématique sous-tendue par la recherche de profits – 2/3 de ces établissements sont effectivement privés… Ainsi, se déploie un « paysage correctif hiérarchisé en fonction de l’éducabilité et du « degré de perversité » du mineur », de même qu’un véritable marché de la déviance infantile. De simples particuliers inaugurent, à des fins d’enrichissement personnel, une forme d’industrie correctionnelle. Au-delà du pénitentiaire pur, des pensionnats correctifs d’un nouveau genre émergent : des fermes à main-d’œuvre, à but lucratif, visant à l’exploitation des pupilles.

Désormais, les enfants « déviants » et souffrants de « troubles du caractère », sans pour autant être condamnés par la justice, sont envoyés dans des patronages et des colonies de travail, où, « sous l'influente d'une direction douce, bienveillante, religieuse, on travaillerait à les délivrer peu à peu de la lèpre des mauvais instincts » (Ferdinand Fabre[15]).

Les colonies agricoles et pénitentiaires

« Si aujourd'hui tu donnes une gifle, demain, puisque la gifle aura été sans effet, il te faudra donner un coup de poing, après-demain un coup de matraque, puis installer une chambre des supplices. Tu crois que j'exagère ? Et pourtant combien de maisons de rééducation s'ornaient de cellules d'isolement aussi inconfortables que possible où l'on jetait l'enfant puni en le privant de nourriture. Pendant qu'il était là-dedans, il fichait la paix au personnel, en attendant la mort. Ou le comble de l'adaptation sociale » Fernand Deligny[16]

Il parait important de s’appesantir sur ces dispositifs spécifiques, qui s’avèrent particulièrement révélateurs des modalités de traitement et de rentabilisation de l’enfance déviante.

Ces colonies se développent initialement à partir de certains principes :

  • Séparation du monde social, pour préserver l’ordre moral, et éloignement de l’environnement urbain corrupteur : il faut régénérer les mineurs déviants par le travail à la campagne.
  • Portée sociale de repeuplement des zones rurales, désertées par l’exode, et de fourniture de main d’œuvre : comme le soulignait Charles Lucas, inspecteur général des prisons, la Colonie agricole constitue un « amendement de l'enfant par la terre et de la terre par l'enfant». Et d’ailleurs, « un sol tourbeux est mieux approprié à la force d'un enfant »
  • Tentative de redressement en faisant en sorte que le coût de l’éducation des mineurs déviants soit rentabilisé par leur contribution à la société.

Piégées par leurs contradictions, les colonies appartiennent de plain-pied à l’univers disciplinaire et carcéral. « Il sagit non plus dexclure la déviance, mais dinclure, dinscrire les corps déviants au cœur de dispositifs de quadrillage : il faut surveiller et punir pour mieux contrôler et assujettir » (Sophie Chassat[17]).

Ainsi, les techniques disciplinaires éprouvées par la pratique pénitentiaire peuvent se propager, plus ou moins insidieusement vers d’autres formes institutionnelles. Le « carcéral » est effectivement analysable, sous sa forme la plus aboutie, comme un continuum « qui diffuse les techniques pénitentiaires jusquaux plus innocentes disciplines » (Michel Foucault[18]).

Illustration 4

Pour Foucault, une colonie pénitentiaire comme celle de Mettray constitue une illustration paradigmatique du carcéral, « parce que cest la forme disciplinaire à l’état le plus intense, le modèle où se concentrent toutes les technologies coercitives du comportement ». Là se déploie la fonction de surveillance permanente, de dressage, et d’intériorisation de la contrainte à travers un dispositif de type panoptique.

Il s’agit de modeler les corps, les esprits, dès le plus jeune âge – les colons les plus jeunes ont six ans…-, et d’en extraire à la fois de la rentabilité en termes de production, mais aussi des connaissances empiriques à exploiter. Le personnel qui intervient sont « des techniciens du comportement : ingénieurs de la conduite, orthopédistes de lindividualité ».

A travers des « technologies coercitives du comportement », il faut « fabriquer des corps à la fois dociles et capables ».

Car la finalité de l’entreprise est bien d’assujettir et de coloniser, en instrumentalisant éventuellement un modèle pseudo-familialiste. A ce niveau, on perçoit « lassimilation entre les délinquants comme résidus de la société, les peuples colonisés comme résidus de lhistoire, les fous comme résidus de lhumanité en général », que l’on doit infantiliser, redresser et corriger via une forme d’autorité paternaliste.

Ainsi, la discipline militaire est « adoucie », ou renforcée, par un « système progressif » de récompenses – alors même que des punitions de plus en plus sophistiquées persistent en arrière-plan, dont la présence de « mitards » pour mater les récalcitrants. Les colonies sont donc très innovantes, en posant les jalons des méthodes actives de rééducation comportementale par conditionnement positif et aversif….

Illustration 5

Néanmoins, la dimension coercitive ne s’exhibe pas ; le carcéral se dissimule, de façon parfois oxymorique. Ainsi, « les enfants sont « librement soumis », ce sont de « libres captifs », ils sont « emprisonnés par leur libre arbitre » » (Sophie Chassat[19]). Cette économie invisibilisée du pouvoir répressif permet de préserver la vitrine, de contenir les révoltes et d’optimiser les moyens de contrôle.

« Une des finesses des inventeurs de la colonie de Mettray, cest davoir su ne pas mettre de muraille (). Ils nous avaient terrorisés avec des pensées, des œillets, des lauriers, etc. » Jean Genet[20]

La Colonie de Mettray est donc une plateforme de passage entre le pénal et l’éducatif, un « deux en un », ce qui permet justement de s’extraire des cadres règlementaires propres aux deux champs – pas de durée de peine fixée par la loi, pas d’inspection de « l’instruction » ou des conditions concrètes de subsistance, etc.

L’ouvrage d’Emmanuelle Jouet, « la révolte des enfants des Vermiraux [21]», souligne l’engrenage de maltraitance et de « surviolence » qui peut se déployer au sein de ce type de dispositif institutionnel. En 1882, était fondé cet institut sanitaire privé, « pour le redressement intellectuel des anormaux, nerveux, arriérés, rachitiques et instables » - puis, par la suite, des délinquants mineurs et des pupilles de l’Assistance Publique, dits « difficiles ou vicieux ».

Sur un plan discursif, il s’agissait de prôner une intervention médicale et républicaine caritative, visant la sauvegarde et le rétablissement, en rapport avec les doctrines philanthropiques qui prônaient des dispositifs institutionnels spécifiques destinés aux enfants dévoyés ou dangereux. Au final, les politiques d’enfermement et de répression disciplinaire étaient théorisées comme salutaires, à la fois pour les mineurs déviants, ainsi mis au ban, mais aussi pour la société, qui s’en protégeait en les rentabilisant. Ce matériau infantile était donc mis à disposition. Ces lieux pouvaient alors déployer des expérimentations multiples dans le champ des techniques de redressement et d’exploitation. Par ailleurs, le modèle économique paraissait vertueux, à travers une privatisation et une rentabilisation du capital infantile ainsi pris en charge. De fait, la politique publique de protection et d’insertion se voyait déléguée, sur le terrain, à l’initiative privée, faisant légalement profiter les acteurs locaux des ressources humaines ainsi disponibles et corvéables, pour leur bien.

Sous prétexte de méthodes éducatives « innovantes » et « inclusives » - pardon pour l’anachronisme…-, le placement des enfants de l’Assistance Publique, ou arriérés, pouvait donc devenir une source de profit, tout en délestant les pouvoirs publics de leurs responsabilités… Dans la présentation de la colonie des Vermiraux, le vernis idéologique et charitable s’exprime sur un mode très larmoyant :  il s’agit effectivement « dattacher les cœurs français à une œuvre que nous croyons vraiment belle, véritablement digne, puisquelle apporte au sort denfants terriblement déshérités et quen les sauvegardant, en les éduquant, elle essaie de les protéger tout en libérant la société des dangers, quinconscients, ils auraient pu lui faire courir ». A cela s’ajoute donc les enjeux sécuritaires : « noublions pas que si les grands génies peuvent être considérés comme des anormaux sublimes, les pires gredins, les incendiaires, les satires qui terrorisent les campagnes, sont indéniablement aussi des anormaux qui se vengent sur la société de lindifférence avec laquelle elle les a laissés en proie à leurs terribles instincts ». Puis les justifications médicales viennent également à l’appui des nécessités de préservation de l’ordre social et de remédiation par le travail, comme en témoigne les propos du Dr Courjon : « quelle que soit la responsabilité personnelle des dégénérés, quelle soit entière, atténuée ou nulle, dans les crimes ou délits quils peuvent commettre ils ont un complice pleinement responsable : la société » ; « les anormaux forment la réserve favorite de larmée du crime ». Enfin, les arguments économiques, démographiques et eugéniques arrivent comme la cerise sur le gâteau : « noublions pas quun seul être humain, considéré au début comme un triste déchet de lhumanité et qui est rendu à la collectivité travailleuse, paie au centuple les sacrifices que lon a consentis, car au lieu de faire souche denfants voués comme lui aux plus tristes conditions, il peut devenir la base dune famille saine, vigoureuse, intelligente ».

Une vitrine presque aussi belle que notre politique inclusive actuelle !

Pourtant, la colonie des Vermiraux deviendra progressivement une « entreprise criminelle qui tout à la fois martyrisait les enfants et détournait massivement de largent public ». Ainsi, la fragilité, le désarroi, l’impuissance et l’invisibilisation des enfants placés seront utilisés pour organiser une entreprise d’extraction de plus-value, d’exploitation et de maltraitance. Une véritable économie de marché infantile locale.

 La main d’œuvre est esclavagisée, les enfants sont volés, battus, violés, privés de soins et d’alimentation. Ils se suicident, meurent par carence et maltraitance, s’évadent, se révoltent, dans l’indifférence générale…Il faut dire que ces mineurs déviants sont désaffiliés, dépossédés de leur identité, de leurs droits, devenus de pures possessions à inclure, à consommer et à rentabiliser, en guise de politique de contrôle et de réhabilitation sociale…

La Colonie des Vermiraux devient donc un lieu de supplices et d’exploitation des enfants placés. En 1908-1909, l’établissement accueille 120 mineurs divisés en colons (issus des tribunaux) et assistés, anormaux et débiles placés par les familles. Ceux qui auraient dû accueillir ces enfants du peuple, abandonnés, sont devenus des geôliers, des tortionnaires, et des profiteurs. S’installe effectivement une spirale débridée, normalisée, de « surviolence ». Malgré les alertes adressées aux autorités préfectorales par les « pensionnaires » des Vermiraux, les instances de contrôle n’interviennent pas et laissent faire. Les répressions subies par les évadés une fois rattrapés sont extrêmement sévères, s’apparentant à de la torture.

Finalement, le scandale éclate tout de même, suite à un mouvement de révolte inéluctable face à l’indignité instituée. La presse dénonce, un procès se tient. Mais quel crédit accordé aux paroles de ces enfants inadaptés, arriérés et immoraux, à ces « jeunes apaches du pénitencier » ? Certains journalistes s’interpellent : « nous nous sommes demandés avec anxiété quelle sécurité pouvaient avoir les honnêtes gens, sils sont à la merci des accusations de jeunes vauriens et des racontars de journaux avides de scandales » …La réputation de bon bourgeois, charitables, entrepreneurs, dévoués, doit-elle être abimée par les provocations perverses de ces sociopathes ingrats ?

Manifestement, la figure de l’enfant peut bien être sacrifiée sur l’autel de l’idéologie, de la sécurité et du profit. A l’égard des mineurs indigents, la banalité du mal peut se déployer sans retenue, avec d’un côté l’appât du gain, et de l’autre la volonté de ne pas voir. Leur vulnérabilité et leur silence sont une tentation : pourquoi ne pas confier la gestion de ses êtres démunis à des intérêts privés, puis détourner le regard ?

Or, ce type de système d’exploitation, et les mécanismes qui le permettent, constituent sans doute une forme d’invariant anthropologique. Là s’enchevêtrent « de multiples couplages de bénéfices à se taire, évoquant une économie des secrets ». Outre l’extraction de la force de travail, le détournement de fonds publics, l’assujettissement et l’infrahumanisation des pensionnaires peuvent également conduire à des abus sexuels, voire à du proxénétisme organisé.

Car, « on est en présence dun groupe socialement isolé et fragilisé, catégorisé par nature comme utilisable par tout autre individu de la société, sans droit, sans devoir réel et sans autonomie ».

Ce type de dérives surgissent fréquemment, suscitent un temps l’effroi et l’indignation, puis s’éclipsent des préoccupations collectives, laissant juste l’écume d’un sentiment de déjà-vu lorsque l’affaire suivant éclate.

Pourtant, ce sont les mêmes rouages qui se répètent et insistent… « Dun côté, la main d’œuvre à bon marché, des possibilités de détournements de fonds sans risque, des victimes, la possibilité de sous-payer les gardiens en échange de loctroi desclaves, livrés comme victimes sans défense pour toute sorte de perversions. De lautre, un moyen de safficher philanthrope, de débarrasser les villes de la délinquance juvénile, de relayer, voire de soulager, laction de ladministration pénitentiaire » (Olivier Las Vergnas[22]).

Dans les archives, on retrouve la trace de beaucoup d’autres révoltes d’enfants placés durant la seconde moitié du XIXème et la première moitié du XXème ; en 1866 sur l’Île du Levant, en 1883 et 1887 à Porquerolles, en 1934 à Belle-Isle…

Dans ces institutions pénitentiaires, on trouve alors « des pupilles de l’Assistance Publique qui ont mauvais caractère ; des petits miséreux que les tribunaux ont acquittés, mais qui n’ont pas de parents recommandables, des petits patronés qui n’ont pas goûté toute la sollicitude des patronages et qui ont créé un « incident à la liberté surveillée » ; enfin des criminels…et des fous ! » (Roubaud[23]).

En 1937 éclate le scandale des « bagnes d’enfant » suite au décès du jeune Roger Abel, âgé de 19ans. Ce pupille au long parcours judiciaire (placement à Mettray puis à Belle-Île) arrive comme un « élément difficile » à la colonie correctionnelle d'Eysses (Lot et Garonne) en mai 1936. Ici, sont envoyés des mineurs réfractaires, qui ont déjà créé des remous dans d’autres institutions. Là aussi il s’agit essentiellement de produire à la chaîne des objets manufacturés de seconde zone, le plus souvent destinés à l’armée ou à l’administration pénitentiaire. La discipline est étouffante, arbitraire, avec un usage disproportionné de la force. Le séjour de Roger Abel est alors émaillé de nombreuses sanctions avec des passages réguliers à l'isolement (pour des périodes dépassant parfois 45 jours), et un régime alimentaire extrêmement carencé. Il décède finalement des suites d’une pneumonie non traitée. Suite à la campagne médiatique réclamant l’abolition de ces institutions pénitentiaires, seule la colonie de Mettray est fermée…

Dans son roman « L’enragé », Sorj Chalandon décrit le quotidien dans la Colonie de Belle-Isle, en amont de la révolte des colons de 1934 : humiliations, violence, privations, contentions, châtiments proches de la torture, exploitation, règne de l’arbitraire, impunité des abus, loi du plus fort, etc.

Illustration 6

En 1937, ce sont les colons d’Aniane qui se révoltent à leur tour. A l’instigation du ministère de la Justice, quelques réformes s’en suivront…Mais cette Maison d’Education Surveillée était censée être une institution modèle, où l’ordre régnait et où les enfants apprenaient un métier. Cependant, Roubaud décrivait un ancien couvent bénédictin flanqué d’une usine où les colons passent dix heures par jour répartis en quinze ateliers au sein desquels se fabriquent près de cent cinquante objets différents. « Mais les élèves d’Aniane s’instruisent. Ils s’instruisent dix heures par jour dans l’atelier et deux heures et demi dans la classe…longues journées au cours desquelles on peut apprendre à vivre ! » …. Roubaud dénonce la perversion instituée et le sadisme qui gangrènent le fonctionnement de ces institutions et qui déteignent progressivement sur les colons eux-mêmes Il faut dire que les mauvais traitements et les châtiments sont particulièrement cruels et élaborés : le sable et l’eau, le compas et la garcette, le bal, la cellule…

Au sein de la colonie de Porquerolles étaient également placés des adolescents indisciplinés, rebelles à tout travail. Il s’agissait principalement d’orphelins ou de mineurs provenant de milieux jugés incapables de les élever, mais aussi de familles paupérisées. « Certains sont de petits délinquants, mais la plupart sont des gosses de la rue », adressés par le Service des enfants moralement abandonnés (Jean-Marie Guillon[24]) ; un véritable collectif de Gavroches…Cette « école de réforme » devait avoir « un caractère professionnel et répressif », en adéquation avec la « politique dynamique et exemplaire du traitement de lenfance en difficulté ». Nonobstant, outre les punitions routinières, le recours arbitraire à l’enfermement en cellules ou à la mise aux fers est une pratique courante, non encadrée, de même que « la menace de la « crapaudine », qui consiste à attacher le sanctionné les membres repliés » …dans l'intérêt des enfants, évidemment.... 

A titre illustratif, voici le témoignage de Mme de Roussen, épouse du directeur de la Colonie, qui semble s’étonner que les garçons qui lui ont été confiés soient « de « vrais » enfants, des gosses des milieux populaires de Paris, qui ne rêvent que dy retourner et qui multiplient les « bêtises » dont elle sindigne » : « Je me suis dévouée à cette œuvre que jestimais être une œuvre patriotique et sociale... À la place des rôdeurs de barrière, des assassins précoces, des voleurs incorrigibles dont Paris pullule aujourdhui, nous voulions, mon mari et moi, rendre à la société des citoyens honnêtes, des ouvriers utiles, de bons pères de famille. C’était une œuvre bonne, nous leussions accomplie, malgré les difficultés des débuts, si des passions mauvaises et que je ne veux même pas rechercher, ne fussent venues lempêcher » ….

Charles Longuet, militant socialiste membre de l’Association internationale des travailleurs, gendre de Karl Marx, apportera son témoignage quant à la mise au travail forcé de ces mineurs déviants, dénonçant « ce travail-peine qui plaît tant à lesprit de certains collègues de la droite, probablement parce quil rappelle le péché originel et le reste ». En arrière-plan, la volonté plus ou moins consciente de rédemption de ces enfants perdus par le supplice et le labeur forcé reste donc très active, tant sur le plan des représentations que des pratiques…

En 1934, Henri Wallon[25] dénonce à son tour l’arrière-plan idéologique du traitement de l’enfance déviante, permettant à ce type de dispositif institutionnel de se perpétuer : « le suprême responsable de cette déchéance c’est le moraliste qui croit au mal, qui croit au péché et qui veut pour chaque faute un châtiment » …Les Colonies pénitentiaires apparaissent ainsi comme l’expression instituée des présupposés qui animent le secteur de la Sauvegarde de l’enfance : paternalisme, moralité imprégnée de religiosité, ségrégation, salut par le travail forcé, rentabilisation, technicisme, organisation tayloriste de la productivité, etc. Or, ce vernis doctrinal constitue à la fois un facteur d’invisibilisation des abus, mais également une forme de légitimation des mauvais traitements…

De lexploitation à la maltraitance

En tout cas, dans ces colonies, les mêmes causes produisent les mêmes effets… « Derrière cette répétition de ces nids de révoltes, un même effet de système se dessine : la gestion au moindre coup de « débarras denfants » aux ambitions dintégration vertueuse. La société leur donne des blancs-seings via ses tutelles qui se révèlent, en réalité, propices à la corruption et aux abus de toutes natures » (Olivier Las Vergnas[26]). Là se dévoilent les travers systématiques qui tendent à se reproduire lorsque les pouvoirs publics confient, dans le but officiel de les « rééduquer », des mineurs déviants à des « philanthropes » privés. Ce type de délégation semble induire la tentation de tirer des bénéfices et de profiter de ces « enfants perdus », favorisant une culture de la perversion et de la corruption. Les paradoxes et les failles des politiques étatiques sèment effectivement de l’ambiguïté voire de la compromission, autorisant insidieusement des opportunités d’arrangement et des couplages de bénéfices, qui tendent à invisibiliser la surviolence et l’exploitation.

En arrière-plan, c'est l'idéologie latente de ce projet social qui devrait être questionnée et confrontée jusqu’à ses ultimes retranchements. Tant que les enfants déviants seront finalement appréhendés comme un fardeau tout juste utile à fournir de la main-d’œuvre corvéable, le spectre des répétitions maltraitantes hantera encore les dispositifs institutionnels, qu’elle qu’en soit la forme…Car, au-delà des dérives vicieuses de telle ou telle institution, c’est l’écosystème dans son intégralité qui devrait être remis en cause, ainsi que sa doctrine paradoxale sous-jacente…Vouloir protéger, en confiant à des prestataires privés, sans exercer de contrôle, au-delà du respect des procédures ; ne pas donner suffisamment de moyens, tout en générant des possibilités de bénéfices détournés ; rester captif des discours et des intentions philanthropiques, sans prendre en compte les réalités concrètes et incarnées… « Chaque faille à l’échelle sociétale, chaque ambiguïté, chaque compromission, irradie à tous niveaux des opportunités darrangement ».

Nonobstant, pendant des décennies, l’État multiplie les colonies pénitentiaires, en dépit des rapports montrant la faible efficacité de ces dispositifs et des dénonciations récurrentes dans la presse concernant l’indignité des conditions d’existence au quotidien.

Au final, il faudra bien refonder les stratégies de placement, et créer de nouvelles institutions de prise en charge de l’enfance anormale et inadaptée, car les maltraitances systématiques ne paraissent plus tolérables.

En 1927, les colonies correctionnelles et pénitentiaires sont rebaptisées « Maisons d’Éducation Surveillée » par l’administration pénitentiaire – sans pour autant que le traitement des enfants placés soit infléchi…En 1945, la colonie de Belle-Île deviendra un institut public d’éducation surveillée (IPES), et fermera définitivement en 1977….

A suivre...

[1] Délinquance et système pénitentiaire en France au XIXe siècle. In: Annales. Economies, sociétés, civilisations. 30ᵉ année, N. 1, 1975

[2] Les Anormaux (1974-1975), Paris, Éditions Gallimard, 1999

[3] La police des famille, Éditions de Minuit, 1977 ; Ed. Poche coll. « Reprise », 2005.

[4] De l’enfant coupable à l’enfant inadapté : le traitement social de la délinquance juvénile, Bayard, 1990, p. 23

[5] Op. cit, 2024

[6] L'Ordre psychiatrique. L'âge d'or de l'aliénisme, Ed de Minuit, Collection Le sens commun, 1977.

[7] Les enfants de l'ombre. La vie quotidienne des jeunes détenus en France métropolitaine, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2007

[8] https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/une-histoire-particuliere/incorrigibles-et-debauchees-7309881

[9] https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/une-histoire-particuliere/incorrigibles-et-debauchees-7309881

[10] Dorothée Janin, La Révolte des filles perdues, Stock, 2023

[11] Mauvaise graine, Ed Textuel, 2017

[12] De la construction et de l’organisation des établissements d’aliénés, Paris, Baillière, 1852

[13]  « Les chemins de l’autisme : des psychopathies à la neurodiversité ». Journal de la psychanalyse de l'enfant, Vol. 10(2), 15-93, 2020

[14] « Les « arab boys », ces petits vagabonds qui encombrent nos rues… » in Bass, D. ; Collot, D. ; Mignon, P. ; Petitot, F. (dir.), Mais où est donc passé l'enfant ? (p.13 -28), 2003

[15] La petite mère, 1877

[16] Graine de crapule : conseils aux éducateurs qui voudraient la cultiver, 1945, Éditions Victor Michon

[17] « Le cercle carré du carcéral : Mettray par Foucault », in Forlivesi (Luc), Pottier (Georges-François), Chassat (Sophie) (dir.). Eduquer et Punir. La colonie agricole et pénitentiaire de la Mettray (1839-1937), Presses Universitaires de Rennes, 2005

[18] Surveiller et punir. Naissance de la prison, Paris, Éditions Gallimard, 1975

[19] Op. cit., 2005

[20] Testament audiovisuel, 1982.

[21] La révolte des enfants des Verminaux, Ed L’œil d’or, 2011

[22] Postface de La révolte des enfants des Verminaux, Ed L’œil d’or, 2011

[23] Les enfants de Caïn, Grasset, 1925, p 24-25

[24] « Enfance assistée, enfance exploitée ? La colonie agricole de Porquerolles », in Caty, Roland, éditeur. Enfants au travail. Presses universitaires de Provence, 2002

[25] Une plaie de la société…les bagnes d’enfants, Secours ouvrier international, 1934

[26] Postface de La révolte des enfants des Verminaux, Ed L’œil d’or, 2011

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