Se souvenir de Georges Politzer (2) : contre les mythologies psychologiques

En 1928, Georges Politzer publie "la Critique des fondements de la psychologie", afin de remettre à plat tous les fondements épistémologiques de la pseudoscience psychologique de son temps. La pertinence et l’actualité de ce texte restent assez décapantes, ce qui en fait une référence incontournable pour lutter contre certaines dérives contemporaines.

« Penser, c’est se désobéir, désobéir à ses certitudes, son confort, ses habitudes. Et si on désobéit, c’est pour ne pas être les « traîtres de nous-mêmes » » (Fédéric Gros, « Désobéir »)

Après avoir rapidement esquissé le parcours biographique, les engagements et les combats de Georges Politzer, et avant d’aborder sa postérité et son actualité, penchons-nous maintenant sur ses écrits concernant la « psychologie ». En effet, au-delà de l’icône historique, il s’agit d’insuffler à nouveau l’élan porté par ses analyses, au plus près de cette plume incisive et exaltée. A cette fin, nous nous baserons essentiellement sur deux sources, en soulignant leur étonnante modernité :

  • la Critique des fondements de la psychologie, publié en 1928 et réédité au PUF (que nous citerons comme CFP)
  • Ecrits 2 : les fondements de la psychologie, ensemble d’articles réunis par Jacques Débouzy, et publiés en 1969 aux Editions Sociales (que nous mentionnerons comme FP)

Voici ce que clamait déjà Jean Laplanche à Bonneval, en 1966, à propos de la critique de Politzer : « actuellement encore, son effet de choc ne s’est pas atténué : le cri de « mort à la métapsychologie! » qui niera sa valeur libératrice à une époque où les concepts métapsychologiques de Freud persévèrent dans l’être surtout par le bénéfice secondaire qu’ils apportent : comme moyen de défense contre la pensée ». Plus que jamais, cette charge s’avère salvatrice pour faire face aux dérives actuelles des « sciences psychologiques » de tout bord.

Lutte contre le formalisme psychologique

Attaquant frontalement la psychologie de son temps, George Politzer dénonce en premier lieu sa tendance au formalisme, à l’abstraction et au pseudo-réalisme. Précisons d'emblée que, dans l'après-coup, cette critique pourrait aussi bien s'adresser au caractère désincarné et désubjectivant de certaines tendances des neurosciences cognitives, qu'aux élaborations théoriques fumeuses et absconses de certaines déclinaisons de la psychanalyse...

« Les psychologues sont scandalisés quand on leur parle de la mort de la psychologie officielle, de cette psychologie qui se propose d’étudier les « processus psychologiques », soit en voulant les saisir en eux-mêmes, soit dans leurs concomitants ou déterminants physiologiques, soit enfin par des méthodes « panachées » » (CFP).

De fait, la « psychologie de laboratoire » rate toujours l’individu, son ancrage contextuel et situationnel, ses appartenances groupales, et n’étudie donc que des processus qui ne disent rien du psychisme incarné : « Si l’on commence par détacher les faits psychologiques de l’individu singulier, on se situe, d’emblée, sur un plan abstrait, sur le plan des généralités avec lesquelles travaillent les psychologues. On se mouvra donc au milieu des considérations qui resteront au-dessous ou au-dessus de l’individu particulier, et comme celui-ci seul peut introduire dans la théorie la diversité concrète qui la rend applicable aux cas particuliers, l’abstraction aboutit forcément à la tautologie, et c’est le hasard qui devra remplir le vide créé par l’élimination du concret individuel. L’expérience ne nous présente, en effet, que des faits individuels, mais comme on s’est condamné par l’abstraction à ne pouvoir invoquer que des généralités, on sera forcé, à propos de chaque cas individuel, de répéter des généralités, et l’explication sera incapable de se modeler sur le fait à expliquer » (CFP).

De façon quelque peu anachronique, considérons, par exemple, l’idée saugrenue qui consisterait à vouloir tirer des conclusions générales, sur le plan thérapeutique, pédagogique, etc., à partir d’un protocole expérimental réalisé dans un tube d’IRM…On réalisera alors à quel point de telles extrapolations falsifient totalement la complexité des situations et du vécu humain, au détriment d’algorithmes simplistes et déconnectés de la singularité du réel. Ainsi, « si l’on commence par départiculariser le fait, la conclusion sera nécessairement abstraite et ne servira à rien pour la compréhension du fait concret » (CFP). Un peu de bon sens et de recul sur les conditions de production de savoirs peut donc s’avérer utile, notamment lorsqu’on interpelle l’usage médiatico-politique qui est actuellement fait des « résultats » neuroscientifiques et de l’imagerie cérébrale en particulier…. Dès lors, il est toujours essentiel de rappeler que « l’expérience que nous offre la psychologie est constituée par des processus qui n’ont pas la forme de nos actions quotidiennes » (FP) : « à la place des événements humains nous trouvons des processus que l’on affirme avoir été découpés dans une réalité sui generis : la réalité spirituelle ; à la place du drame humain, nous en trouvons un autre, joué par des personnages inconnus, et qui ne nous ressemblent pas : des représentations, des images, des instincts » (FP). Pour Georges Politzer, cette psychologie pseudo-scientifique s’attache au découpage et à l’analyse décontextualisés, déshumanisés, de fonctions (perception, mémoire, volonté, intelligence, etc.), « comme la physique se consacre à l’étude des grandes manifestations de la nature » (FP). A partir de cette prétention scientifique, elle revendique ensuite la possibilité d’expliquer les réactions et les vécus humains, tant au niveau abstrait qu’individuel : « Ce n’est pas des faits que la psychologie générale va aux notions et aux théories, mais inversement ». En conséquence, « la psychologie dite scientifique n’est donc pas - du moins ses illusions philosophiques et ses mythologies mises à part - fausse. Elle est par contre préscientifique ».

De fait, « le réalisme anéantit la réalité même du fait dramatique tel qu’il est donné concrètement ; l’abstraction substitue aux individus concrets, qui sont les sujets du drame, d’autres acteurs qui sont impersonnels ; le formalisme élimine la manière précise dont les faits dramatiques sont concrétisés pour ne retenir que des formes où la détermination individuelle n’a plus aucune place. Ainsi le monde de la métapsychologie est abstrait, au sens éminent du mot, puisqu’il n’est qu’un monde de processus et de fonctions qui planent très haut au-dessus de la détermination individuelle du drame, et sont soumis à des relations qui n’ont aucun sens humain » (FP).

D’un point de vue épistémologique, une telle « méthodologie », sous-tendue par le pseudo-réalisme, l’abstraction et le formalisme, ne peut finalement aboutir qu’à une métapsychologie, dénuée de toute scientificité, au-delà de ses effets performatifs et de la validation de préjugés ou d’intérêts situés. A la limite, on pourrait considérer qu’elle constitue au mieux une représentation anthropologique particulière, en rapport avec des enjeux idéologiques et socio-historiques spécifiques.

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Les préjugés d’une psychologie préscientifique et idéologique

Comme le rappelle Hervé Hubert, "parler de l’Homme, concept abstrait, est une opération purement intellectuelle, métaphysique, alors que la formule l’Homme concret vivant sa vie unique sur le plan humain fait tout de suite appel au mouvement, à la vie réelle, la vie transférentielle".

A force de vouloir considérer l’Homme comme une entité abstraite, exempte de tout déterminisme relationnel, de toute socialisation, on devient incapable de rendre compte de la réalité de l’individu concret. En revanche, on risque alors de projeter sur cette « conception de laboratoire » tous les poncifs et les stéréotypes de ses propres représentations, sans en déconstruire le caractère situé. Certes, Politzer dénonce la psychologie de son temps, mais il ne parait pas illégitime de déporter cette critique vers certains postulats contemporains.

En effet, penser l’Homme en termes de programmation génétique, de processus neurodéveloppementaux univoques, de fonctions cognitives, peut revenir à faire passer pour des processus naturalisés ce qui relève d’une construction anthropologique, pour ne pas dire idéologique. Considérons justement ces propos de Louis Althusser (Écrits philosophiques et politiques) : «je rappelle que la fonction idéologique de ces notions à prétention théorique consiste non pas à poser des problèmes réels, donc à ouvrir le champ théorique dans lequel des problèmes réels peuvent être scientifiquement posés, mais à imposer d’avance, sous la fiction de problèmes sans contenu scientifique, des solutions toutes faites, qui ne sont pas des solutions théoriques, mais le simple énoncé théorique de “solutions” pratiques, sociales, existant à l’état de fait accompli, ou à accomplir, dans une société de classe, et répondant aux “problèmes” de la lutte de classe économique, politique et idéologique de cette société”. Cette description de la psychologie humaine dénoncée par Politzer est donc sous-tendue par des conceptions anthropologiques scotomisées, qui viennent légitimer un certain état du monde sur le plan social et politique. De la sorte, les « psychologues scientifiques », du fait de leur déconnexion des enjeux humains réels, contribuent à faire accepter comme patents et justifiés certains enjeux de domination et d’aliénation, et valident sans même sans rendre compte la fiction néolibérale d’un individu naturellement autoentrepreneur, soumis uniquement à ses déterminismes neuro-cérébraux, et traitant de l’information sur un mode computationnel pour maximiser ses gains.

Cette construction à prétention scientifique, ayant émergé dans un contexte socio-économique bien particulier et des conditions de production de savoirs déterminées, s’est progressivement autonomisée, naturalisée, au point d’imposer ses propres présupposés comme la réalité.

Ainsi, « les défenseurs de la psychologie classique, au lieu d’adapter les institutions à la vérité, veulent adapter la vérité aux institutions » (FP).

Car, “dans l’idéologie, les hommes expriment [...] non pas leurs rapports à leurs conditions d’existence, mais la façon dont ils vivent leur rapport à leurs conditions d’existence: ce qui suppose à la fois rapport réel et rapport “vécu”, “imaginaire”. [...] Dans l’idéologie, le rapport réel est inévitablement investi dans le rapport imaginaire: rapport qui exprime plus une volonté (conservatrice, conformiste, réformiste ou révolutionnaire) voire une espérance ou une nostalgie, qu’il ne décrit une réalité” Louis Althusser, Pour Marx.

Pour Politzer, la psychologie peut devenir un instrument idéologique justifiant l’asservissement et l’aliénation sous le joug du Capital, en naturalisant les effets de domination.

« Après avoir transformé en une fausse « nature » les croyances qui étaient nécessaires pour l’asservissement des masses, la psychologie s’est mises à l’œuvre pour découvrir les moyens permettant l’asservissement complet de l’individu à la production » (FP).

Dans sa dénonciation, Politzer dénonce non seulement les usages politiques de la Science Psychologique, mais aussi sa capacité à entériner certaines valeurs morales bienpensantes, caractéristiques des stéréotypes en phase avec l’idéologie capitaliste de son époque. Ainsi, « l’homme qu’étudiait la psychologie pré-freudienne était non seulement abstrait et schématique, mais par définition bien élevé. En dessous de l’homme véritable et concret ou bien au-dessus de lui, cet homme n’était qu’un « simulacre » déformé par tous les préjugés de notre société bourgeoise et chrétienne » (FP) -que l'on peut dorénavant remplacés par nos fantasmes contemporains, managériaux, technoscientifiques et néolibéraux.

« La psychologie de l’enfant, par exemple, a été constituée comme s’il n’y avait au monde que des enfants bourgeois » (FP).

Politzer rappelle finalement que « c’est la psychanalyse qui a, pour la première fois, réclamé l’observation amorale en psychologie », en tentant de « dégager la psychologie de l’étreinte des idées morales et religieuses » (FP). Ainsi, le retour à la réalité du vécu a véritablement permis que ne soit plus substituer le doit-être à l’être.

« L’étude de l’homme concret, de l’homme-acteur, a enfin posé les problèmes véritablement réels, qui n’étaient plus ni la transposition de la physiologie en termes « psychologiques » ni le prolongement ou le prélude d’une métaphysique » (FP).

Seule une véritable rencontre, ouverte à la subjectivité et aux dynamiques transférentielles, à l’altérité, à une situation existentielle concrète, sociale, historique, incarnée, etc. permet que les données effectives de l’observation psychologique ne soient pas confondues avec des projections morales, idéologiques, érigées en faits, ou avec les postulats de la « signification conventionnelle ».

Toute psychologie qui voudrait, un tant soit peu, rendre compte de la réalité, doit donc s’ancrer dans le lien, l’intersubjectivité, la parole, la narration, l’éprouvé…A défaut, on bascule inévitablement dans une construction abstraite, idéaliste, empreinte d’aprioris idéologiques, et qui méconnait la dimension proprement humaine de la vie psychique. Comme le soulignait Marx dans ses Manuscrits de 1844, l’aliénation est d’abord ce qui “rend [...] l’espèce humaine étrangère à l’homme”.

Ainsi, selon Politzer, « seul l’idéalisme peut faire sien le « préjugé psychologique » - c’est-à-dire l’opinion d’après laquelle il est dans les moyens de la psychologie de fournir une explication dernière de quoi que ce soit. Et inversement, le « préjugé psychologique » constitue toujours un signe d’idéalisme. C’est ainsi que toutes les pédagogies qui sont fondées uniquement sur la psychologie - qui attendent le changement uniquement d’un miracle qui doit s’accomplir et dans « l’intérieur » sont idéalistes, puisqu’en fin de compte c’est le néant qu’elles donnent pour source à plusieurs événements réels » (FP) –toute ressemblance avec les orientations actuelles du conseil scientifique de l’Éducation Nationale serait purement fortuite…

La psychologie idéaliste tend donc à négliger, à effacer, l’activité humaine concrète, les conditions d’existence, les parcours biographiques, pour l’essentialiser sous formes de processus neurophysiologiques. Or, "l'essence humaine, c'est l'ensemble des rapports sociaux" (Marx, sixième thèse sur Feuerbach). Dès lors, il n’y a pas de « Psychisme » indépendamment des liens, de l’intersubjectivité la plus intime jusqu’aux dynamiques de socialisation collective. La vie psychique n’est en rien une forme substantielle, ni un ensemble de processus communs que l’on peut classer abstraitement. En dépit du substrat neuronal, des déterminismes génétiques et cérébraux, le sujet n’existe pas en soi, il est créé et recréé, il se créé par ses expériences et ses rencontres, à chaque instant d’une historicité singulière prise dans l’Histoire. Il n’y a donc pas d’essence du psychisme humain, lequel se recompose sans cesse et est systématiquement affecté par son déploiement circonstanciel.

Comme le soulignait déjà Marx et Engels dans L’idéologie Allemande, ma conscience est mon rapport avec mon milieu ». Ou encore : “ce n’est pas la conscience qui détermine la vie, c’est la vie qui détermine la conscience

Limites du matérialisme

En dépit de son attachement au matérialisme dialectique, Politzer critique vertement les usages abusifs d’un certain réductionnisme scientiste : « comment procède le matérialisme traditionnel en psychologie ? Il essaie d’exprimer le « spirituel » au moyen de la matière : le système nerveux ; les viscères ; les glandes à sécrétion interne ; l’organisme considéré « as a whole », sont ici les moyens les plus classiques » (FP). Un tel matérialisme « donne pour objet à la psychologie un corps humain isolé sur lequel agissent les conditions de la nature (un organe récepteur sur lequel agit un excitant physique ou chimique ; un organisme (…) sur lequel agit un stimulus à action physiologique ou biologique) » (FP).

Dès lors, considérer la complexité des phénomènes psychiques, leurs déterminismes multiples, est aussi une façon de contrer la réification de l’humain et le fantasme d’une pure objectivation de la subjectivité, très en rapport avec la rationalité productive et consumériste du capitalisme. De fait, selon Georg Lukacs, “on peut découvrir dans la structure du rapport marchand le prototype de toutes les formes d’objectivité et de toutes les formes correspondantes de subjectivité dans la société bourgeoise”. Pour standardiser, pour définir des « preuves statistiques », il faudrait toujours réifier les sujets, réifier les faits psychiques, et réifier les modalités mêmes de conscience et d’appréhension de la réalité, sous la forme d’une « acceptation dogmatique du mode de connaissance rationnel et formaliste comme seule façon possible [...] pour “nous” de saisir la réalité, par opposition au donné étranger à “nous” que sont les faits”.

L’illusion scientifique

A travers ces dérives méthodologiques, Politzer veut aussi dénoncer l’illusion d’une scientificité de la « psychologie de laboratoire » : « les physiologistes donnent déjà terriblement dans la magie des chiffres, et l’enthousiasme pour la forme quantitative des lois n’est souvent, chez eux que l’adoration du fétiche » (CFP). « Quant aux psychologues, c’est de troisième main qu’ils reçoivent les mathématiques : ils les reçoivent des physiologistes, qui les ont reçues des physiciens, qui, eux seuls, les tiennent des mathématiciens eux-mêmes » (CFP). « Quand, à la fin, les mathématiques arrivent aux psychologues, c’est « un peu de cuivre et de verre » que ceux-ci prennent « pour de l’or et du diamant » ». (CFP). Ainsi, le chercheur en psychologie « amoncelle les moyennes de statistique, et est convaincu que, pour acquérir la science, tout comme pour acquérir la foi, il faut s’abêtir » (CFP).

La prétention scientifique de cette psychologie des processus, c'est un peu comme la bière sans alcool. Il y a effectivement le goût, la couleur, l'emballage, parce que sont mobilisées les procédures des sciences dures : protocoles expérimentaux, démarche hypothético-déductive, standardisation, preuves statistiques, etc. Mais...l'habit ne fait pas le moine. Et, au-delà de l'apparence formelle, du mimétisme appliqué et puérile, force est de constater que l'objet même de l'investigation psychologique échappe à ce formalisme, dans la mesure où, si on évacue la subjectivité, on élimine du même geste la spécificité épistémologique du domaine psychologique...
Une approche qualitative, déployant un cadre d'investigation adapté à son champ d'investigation, possède sans doute un degré de scientificité plus important qu'une approche quantitative et standardisée qui dénature son objet de recherche...

Dès lors, Politzer le clame sans ambages : « les métaphysiques greffées sur des sciences ne sont que des caricatures de celles-ci » (FP). Et « nous ne pouvons pas considérer comme des psychologues scientifiques ceux qui veulent nous apprendre quoi que ce soit sur des processus psychiques. Les considérations sur la vie intérieure peuvent plaire, mais elles ne relèvent que du mythe » (FP).

Toute véritable approche scientifique devrait commencer par analyser ses conditions épistémologiques et sociologiques de production de connaissance, afin d’appréhender ses angles morts et ses biais systématiques, « ses préjugés moraux et sociaux ».

Par ailleurs, pour construire un champ disciplinaire cohérent, il faut aussi définir la spécificité des faits étudiés, les modalités de recueil des données, ainsi que la façon dont ce recueil déforme et ampute la réalité observée. Politzer rappelle que l’hyperspécialisation ne permet de voir que ce que l’on est conditionné à constater, et qu’il est essentiel de se confronter à une pluralité de points de vue pour s’extraire de ses tâches aveugles. Au sein d’un champ disciplinaire, le dialogue, l’hétérogénéité et l’humilité sont gages de progrès ; en revanche, l’uniformisation hégémonique, normalisatrice et péremptoire contient en soi un risque de dérive idéologique… « S’il est illégitime et même inutile d’arracher les spécialistes à leurs recherches spéciales, cet état d’esprit qui permet aujourd’hui à tout psychologue de désigner le fait précisément dont il s’occupe comme particulièrement significatif, simplement parce que la confusion qui règne au sujet du domaine de la psychologie ne permet pas de savoir avec précision ce qui est vraiment fondamental et ce qui ne l’est pas, n’a rien de désirable. Il faudra s’habituer au contraire à l’idée que tout ce qui concerne les fondements de la psychologie ne peut être élaboré définitivement que par le travail collectif » (FP). A bon entendeur…

Pour donner un exemple concret de l’actualité de cette critique, voici un extrait d’entretien donné par Franck Ramus, ardent défenseur de la psychologie scientifique contemporaine : « sur les 20 dernières années, la psychologie et les neurosciences se sont rapprochées toujours plus pour offrir une compréhension de plus en plus intime des bases biologiques de notre fonctionnement cognitif. On assiste également à l’essor considérable (et extrêmement fructueux) des approches « computationnelles », c’est-à-dire de notre capacité à créer des modèles mathématiques et/ou informatiques qui simulent des aspects de notre fonctionnement cognitif et/ou cérébral. Ces approches nous permettent de modéliser des phénomènes plus complexes, de faire des prédictions plus précises, que l’on peut ensuite tester expérimentalement. Cela donne à la psychologie une plus grande rigueur et continue de la rapprocher des autres disciplines scientifiques ».

Ou encore, cet extrait d'article de Jacques-Alain Miller, psychanalyste lacanien : "Lorsque nous écrivons le fantasme $ <> a, nous l’écrivons déjà en tant que fondamental. C’est l’écriture de son déchiffrage fondamental, où est situé le sujet de l’inconscient et où se cache l’objet de la pulsion. Le seul fait d’écrire l’objet jouissance en rapport avec le sujet de l’inconscient – là réside la nouveauté – nous oblige à définir le sujet non seulement comme manque-à-être, mais comme manque-à-jouir. Définir le sujet à partir de cette connexion du sujet de l’inconscient et de l’objet jouissance dans le fantasme (ce qui est distinct que de le définir à partir du signifiant, comme un manque de signifiant) nous porte à considérer ce sujet comme un mode de défense contre la jouissance".

Je vous laisse imaginer ce que Politzer aurait fait de ces affirmations et de ces prétentions…y-a-t'il vraiment quelqu'un derrière ces processus sans sujet, aussi séduisants soient-ils sur le plan théorique?

Ainsi, « une discipline peut se servir de l’appareil mathématico-expérimental et ne pas dépasser pour cela le plus du mythe : beaucoup d’expériences psychologiques, et la plupart des applications des mathématiques faites à la psychologie, sont là pour le prouver » (FP).

« La difficulté en question consiste dans le fait que ce n’est pas l’exactitude en général, mais une certaine exactitude qu’on a voulu introduire en psychologie. On n’a pas cherché, en effet, à formuler les conditions de l’exactitude de telle manière que la définition soit indépendante de tout contenu ; on n’a eu en vue que l’exactitude qui implique déjà un certain contenu, à savoir le nombre et la grandeur. On a oublié que l’exactitude mathématique ou mathématico-expérimentale n’est qu’une forme de l’exactitude qui fait, en général, d’une discipline une science positive » (FP).

Voilà une exigence simple que rappelle Politzer : « l’exactitude est définie par l’adéquation de la connaissance aux faits en question » (FP). Au-delà de son éventuelle prétention à une scientificité formelle, l’approche psychologique devrait donc prioritairement pouvoir rendre compte des faits psychiques, dans leur spécificité. On peut alors légitimement se questionner : les conditions d’obtention de l’imagerie cérébrale, le « moyennage » systématique des données, la standardisation statistique, la modélisation du fonctionnement cérébral, etc., nous permettent-ils vraiment de rendre compte du vécu psychique d’un individu projeté dans une situation existentielle réelle ?

« Le point de vue biologique pose l’homme, nu d’humanité, en face de la nature, en escamotant le drame. Le grand prestige de ce point de vue ne s’explique justement que par l’ignorance du point de vue dramatique » (FP).

Entre idéalisme spiritualiste et matérialisme réducteur

Au fond, on peut penser, avec Politzer, que la psychologie n’arrive pas à se situer, entre d’un côté le fantasme d’une connaissance objectivante, basée sur des preuves, étudiant exclusivement des processus neurocognitifs sans sujet et, de l’autre, une approche uniquement subjective, singulière, hors constellation relationnelle et sociale, et déconnectée de tout fondement fiable dans ses modalités d’observation et de conceptualisation. Ce qui peut lui manquer, sur le plan épistémologique, c’est un cadre spécifique qui lui permette d’appréhender la réalité des faits psychiques, de façon rigoureuse et concrète.

Ainsi, « avant la psychanalyse, la psychologie était toujours restée ou bien en deçà ou bien au-delà de l’homme concret. Elle reste en deçà, en tant que psycho-physiologie ou psychologie générale, et au-delà, en tant qu’étude de la conscience, comme le bergsonisme, trop métaphysique au sens le plus honorable du mot, pour pouvoir atteindre la conscience concrète, vivant sa petite vie individuelle » (FP).

« Les uns croient que la seule exactitude est celle que donnent l’application des mathématiques et l’usage de l’appareil expérimental, les autres démontrent que cela est impossible vu la spécificité du fait psychologique. On s’accuse d’un côté de scientisme, de l’autre de littérature, ce qui, loin d’être faux, représente la seule vérité à laquelle cette discussion soit parvenue » (FP).

Pourtant, « une imitation aveugle des méthodes scientifiques est aussi insuffisante que l’utilisation des données des sciences morales. Car ce qui importe c’est l’analyse du drame standardisé et celle du drame individuel » (FP). Politzer revendique donc un changement de focale, afin de définir le véritable sujet de l’analyse psychologique : la réalité concrète, l’expérience, telle qu’elle peut être vécue par des individus situés, engagés dans des circonstances d’existence spécifiques et déterminantes.

« Après avoir analysé l’homme-matière et l’homme-esprit, il fallait rejoindre le problème psychologique initial et faire l’analyse de l’homme-acteur ».

A défaut de pouvoir resituer ce champ singulier d’investigation, les deux écueils du scientisme réducteur et du spiritualisme désincarné se rejoignent finalement dans un formalisme abstrait, inapte à rendre compte de la réalité du fait psychique.

« Le matérialisme mécaniste demeure confiné dans les limites des explications purement physiologistes et ne connait pas d’autres explications matérielles. Incapables d’expliquer ainsi le contenu concret de la « vie mentale », il s’en désintéresse et tombe dans l’abstraction, ou plutôt il y retrouve l’idéalisme » (FP). « Celui-ci ne s’occupe pas non plus du contenu précis de la vie mentale. Parce que les « idées » ne se ramènent pas au cerveau, parce que l’on ne peut « déduire » les « idées » du « cerveau », il érige les idées en réalités indépendantes, construit un monde à part et se désintéresse de l’homme concret. Le matérialisme mécaniste et l’idéalisme ne peuvent se débarrasser l’un de l’autre » (FP).

La spécificité de la démarche psychologique devrait justement être de maintenir une tension dialectique entre les pôles subjectiviste et organiciste / holiste. En effet, la réalité psychique ne peut se déployer à partir de la construction fictionnelle d’une individualité définie pour elle-même, isolément, hors sol. Mais elle ne peut non plus se réduire à tel ou tel déterminisme univoque, qu’il soit génétique, biologique ou social. C’est toujours dans un entrecroisement complexe, surdéterminé, qui peut émerger une vie psychique authentiquement subjectivée.

Et Politzer pense que la psychanalyse constitue une tentative intéressante, bien qu’incomplète, pour tendre dans ce sens. Le cadre spécifique qu’elle propose permet en effet de s’approcher au plus près du fait psychique, en intégrant l’intersubjectivité et les dynamiques transféro-contre-transférentielles, ce qui, d’un point de vue épistémologique, l’autorise à définir une méthodologie bien plus rigoureuse que ce qui lui généralement reproché.

Politzer renvoie ainsi dans les cordes les sempiternelles critiques, aussi creuses que fallacieuses, du dispositif psychanalytique : « partout c’est la même attitude paradoxale : d’une part, la déclaration que la psychanalyse comparée à la science véritable n’est qu’un roman et d’autre part, la « réfutation » elle-même qui se fait sur un terrain qui n’est pas celui de la science. Après avoir affirmé que pour réfuter Freud, on n’avait qu’à faire parler la science, les adversaires en appellent au bon sens, à la morale et s’érigent en gardiens de la « pureté des mœurs et des idées » » (FP).

« Une vérité se dégage de la lutte contre a psychanalyse : les adversaires radicaux de Freud ne sont en possession d’aucune vérité scientifique qui puisse justifier leur attitude » (FP).

A bon entendeur…

Comme on le perçoit, les critiques adressées par Politzer à la psychologie de son temps ne sont pas sans présenter une certaine, voire une évidente, actualité. Face au dogmatisme triomphant de certains courants de pensée devenant de plus en plus hégémonique, il est toujours rafraichissant de rappeler ces arguments incisifs, qui n’ont pas pris une ride.

Au-delà de ce réquisitoire, Politzer esquissait également des pistes pour refonder la psychologie. Je vous propose donc de les aborder lors du prochain épisode.

 

 

 

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