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Billet de blog 20 janv. 2022

Se libérer de l’institution (4) ? De quelques dynamiques institutionnelles

Par-delà les revendications généralisées de désinstitutionalisation, il parait nécessaire de se pencher sur la réalité des dynamiques institutionnelles, à la fois sur le plan historique mais aussi par rapport aux processus en jeu. Est-ce qu'une institution thérapeutique peut être véritablement émancipatrice ?

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Après avoir abordé les enjeux anthropologiques, sociaux et politiques du fait institutionnel, penchons-nous à présent sur certaines dynamiques spécifiques de l’institution, sur le plan historique et thérapeutique.

Evolutions contemporaines

Comme on l’a déjà souligné, l’institution « formelle », identifiable et circonscrite, a mauvaise presse dans la mouvance modernisatrice actuelle ; il parait ainsi évidemment progressiste de démanteler toutes les formes institutionnelles historiques et situées – ce qui ne signifie pas, bien au contraire, qu’un canevas institutionnel bien plus diffus et ubiquitaire puisse émerger en contrepartie, de manière moins repérable et délimitée…

Selon le sociologue Jacques Guigou, notre époque contemporaine est effectivement marquée par une « résorption de l'institution » au profit d'une gestion des intermédiaires. Les institutions officielles républicaines, les services publics, les grandes organisations collectives, etc. apparaissent de plus en plus comme une entrave à la « création de valeur ». De fait, le capitalisme néolibéral hégémonique exerce inévitablement une mise en forme des institutions sociales, à l’instar de tous les systèmes socio-politiques dominants à tel ou tel moment de l’histoire. Or, les médiations institutionnelles, chargées de diffuser des normes, des habitus et des ethos compatibles avec l’organisation socio-économique dominante, paraissent « de moins en moins nécessaires aux pouvoirs du capital pour valoriser les activités humaines d’aujourd’hui » (J. Guigou). « Pour les groupes dirigeants actuels, les institutions légitimées par l'État, même faiblement, contiennent encore trop de « rigidités » et « d'archaïsmes » ». Ainsi, « instrumentalisant l'ancienne critique des bureaucraties syndicales à l'Ouest et de la bureaucratie d'État à l'Est, les gestionnaires publics et privés de la reproduction du système capitaliste désignent les institutions comme des monstres bureaucratiques (« mamouths ») qu'il faut « flexibiliser », rendre « transparents, mobiles et conviviaux » ». A la place, émergent des plateformes, des connexions d’intermédiaires, des réseaux de prestataires, des services dématérialisés, hors-sol, que l’on peut organiser, contrôler, combiner, et gérer à distance, et ce de manière ubiquitaire, instantanée, en phase avec les exigences d’immédiateté et de virtualisation du Capital financiarisé. Cette gestion de l’intermédiaire, reliant les « grand experts » lanceurs d’ordre jusqu’aux prestataires « sous-qualifiés », se déploie désormais sous la forme généralisée de la contractualisation et du Droit commercial, avec sa dimension consumériste de révocabilité, d’interchangeabilité et d’opportunisme.

En définitive, « faisant régner ses diktats sur toutes les activités humaines, le capital cherche à s'émanciper de ses ultimes mais résistantes déterminations institutionnelles. Car s'opposent à cette tendance, à la fois les anciennes médiations de la société de classe et de ses contradictions mais aussi, les médiations potentielles du devenir-communauté humaine de l'actuelle société ».

Ce mouvement de désinstitutionalisation n’est donc que l’autre nom d’une réinstitutionnalisation, amenant à des formes institutionnelles plus compatibles et alignées sur la logique du capitalisme néolibéral.

Comme le soulignent Philippe Hirlet et Thomas Pierre, « si il y a bien une entreprise de désinstitutionalisation, elle est grandement liée à l’avènement du New Public Management (NPM) ou de la Nouvelle Gestion Publique (NGP) et au fait même que l’État social, principal financeur de l’action publique, s’est largement bureaucratisé, rationalisé » selon les impératifs de la gouvernance néolibérale – qui, rappelons-le, suppose une organisation administrative et constitutionnelle extrêmement développée et autoritaire pour imposer à tous les niveaux du social la prééminence du marché.
Ainsi, « l’État, contrairement à l’affirmation de certaines théories, ne se désengage pas, mais il organise la concurrence entre les structures à un niveau local ». Par exemple, l’action sociale, ou la recherche, entre autres, sont désormais soumises à des processus concurrentiels et entrepreneuriaux de segmentation et d’hyperspécialisation, à travers une logique de financement à l’activité ou par appels d’offres, une protocolisation normative, la contractualisation systématique, et l’évaluation par objectifs. En dépit du démantèlement des institutions historiques, la marchéisation extensive impulsée par la gouvernance néolibérale constitue ainsi une régulation très forte et contraignante de toutes les activités sociales - ce malgré l'alibi d'interventions « hors les murs » ou de prestations centrées sur la personne.

Ces modalités d’intervention réticulaires et disséminées vont désormais prioritairement à la rencontre d’une « clientèle » dite solvable, dans un rapport de co-responsabilité et de contractualisation avec l’usager, qui évacue d’office les publics les plus « désinsérés ». De fait, « dans une organisation désinstitutionnalisée, c’est bien un nouveau rôle qui incombe à l’usager, c’est une nouvelle manière d’être usager qui doit émerger. Ce nouveau rôle est celui de l’usager actif dans sa prise en charge, dans la définition des objectifs » ; un usager supposé être suffisamment autonome et doté en capital social pour faire fructifier ses investissements sur le marché concurrentiel de l’aide à la personne, en mobilisant autour de son espace privé les nouveaux damnés de l’inter, prolétaires / prestataires ubérisés et plateformisés à domicile.

Dès lors, à travers ces dispositifs institutionnels innovants « il y a bien une transformation du rapport : avant, il s’agissait de solvabiliser l’offre de service, aujourd’hui on cherche la solvabilisation de la demande de service ». En outre, cette évolution de l’écosystème institutionnel induit une fragmentation des collectifs de travail : « dans ce cadre, nombre de professionnels se disent « isolés » dans leur pratique. Ils ne trouvent plus d’appui dans le collectif de travail pour élaborer des solutions idoines aux problèmes qu’ils rencontrent ».

Désormais, « on assiste plutôt à une série d’interventions plus qu’à une prise en charge collective concertée ». L’équipe se dissout donc dans un réseau de prestataires plus ou moins coordonnés via une logique offre / demande, sur des séquences temporelles ponctuelles.

En tout cas, démanteler ainsi les institutions d’accueil revient inévitablement à mettre à mal cet impératif de soins inconditionnels, qui constitue le fondement même de notre solidarité collective, une conquête sociale issue notamment du programme du conseil de la résistance. Ainsi, la protection sociale et les services publics sont toujours dans le collimateur quand il s’agit de proposer une privatisation lucrative des interventions à destination des personnes vulnérables, en détricotant insidieusement toutes les organisations collectives accessibles à l’ensemble de la population sur l’intégralité du territoire.

Par ailleurs, l’instauration de subventions directement versées à l’usager, par exemple à la personne handicapée censée être libre de choisir ses prestations, à la place du financement des institutions publiques, revient finalement à considérer l’individu comme une monade déconnectée de ses ancrages sociaux, comme un autoentrepreneur devant rentabiliser et optimiser ses investissements en termes de capital santé, sur un marché concurrentiel de l’offre et de la demande. Au fond, c’est bien une anthropologie néolibérale qui cherche ainsi à s’imposer, avec le double bénéfice de ratiboiser les dépenses publiques et d’ouvrir des marchés, tout en se parant des vertus de la bonne conscience charitable et libératrice.

Par-delà la « mésinstitutionnalisation »

Nonobstant, cette fable néolibérale du sujet originairement indépendant, débarrassé de sa dette d’altérité, est une pure idéologie, puisque la singularité du sujet est foncièrement dépendante de son inscription groupale et institutionnelle. En effet, les processus d’autonomisation, d’individuation et de subjectivation ne peuvent exister sans les conditions intersubjectives et collectives qui l’étayent ; en reprenant Rimbaud, nous pourrions dire « Je est plus-d’un-autre »…

On pourrait ainsi formuler l’hypothèse qu’un des écueils de cette « désinstitutionalisation néolibérale », outre la destruction pure et simple des Institutions publiques et des Communs, serait également de « désinscrire » les individus de leurs ancrages relationnels et collectifs, et ce dès l’enfance. Le refus de tout enracinement, de toute assignation, de toute identification, de toute altération, fait que le sujet se retrouve sans assises auxquelles se confronter, sans fondations à s’approprier, sans repères à contourner, affronter, transformer, subvertir, etc. En conséquence, il n’a plus alors qu’à retourner son besoin de confrontation et d’affrontement contre lui-même, à détourner sa violence déliée contre son corps propre.

Car ces personnes, désertées de l’institutionnel, « mésinscrites », n’ont pu fonder, ou plutôt co-fonder, les assises intersubjectives qui garantissent un espace où le Je puisse advenir et s’historiciser par le biais d’une appartenance à un Nous.

Ainsi, la clinique contemporaine se confronte massivement aux enjeux de la « mésinstitutionnalisation », à une forme de distension des processus d’étayage entre psyché et société, allant de pair avec une fragilisation des arrière-fonds institutionnels. En conséquence, nous rencontrons de plus en plus de patients dont « le groupe du dedans » ou la « fonction instituante interne » est en souffrance, et qui ne peuvent plus s’appuyer sur une mise en scène narrative et figurative de leurs propres enjeux intersubjectifs à travers la dramaturgie des autres et du collectif en eux. Dès lors, ces patients en carence d’institutionnalisation présentent évidemment une grande fragilité dans leur mode d’investissement des liens et du Social.

De façon assez caricaturale, et sans vouloir préjuger des causalités en jeu, ne peut-on penser que la « perte de l’évidence naturelle » du schizophrène hébéphrène décrite par Blankenburg puisse être, en partie, le reflet d’une carence de cette « fonction instituante interne » qui vient justement donner un sens commun aux expériences sociales ? De fait, cette disposition implicite est faite de la « masse anonyme et muette d’évidences toujours déjà présentes » mais aussi déjà-oubliées, qui permet à l’individu de comprendre non pas ce qu’est le monde, mais comment est le monde. C’est donc sur ce sol constitué de sédiments institutionnels que s’appuie la Présence humaine, rendant possible l’ancrage intersubjectif et historique du Soi. Et c’est pourquoi la thérapie institutionnelle, ou encore les Groupes d’Entraide Mutuelle (GEM), les Clubs Thérapeutiques, font partie intégrante du traitement, du fait de leur vertu « réinstituante » - ce qui est tout à fait différent de la "réhabilitation psycho-sociale".

Par ailleurs, l’autisme, au-delà de toute conceptualisation étiologique et de toute catégorisation axiologique, pourrait également, à un certain niveau, être pensé comme une précarité de « l’intériorisation institutionnelle », en rapport notamment avec des processus neurodéveloppementaux induisant une altération des boucles interactives et des dynamiques intersubjectives. De fait, les troubles communicationnels, en particulier sur le plan de la pragmatique interactive, le « défaut » des habiletés sociales, témoignent manifestement d’une fragilité des cadres institutionnels de l’échange, entravant la possibilité de les intégrer en position métacognitive et de pouvoir jouer avec ses conventions, afin de s’en libérer.

Car il faut sans doute avoir véritablement assimiler ces « codes » interpersonnels, pour pouvoir éventuellement les déconstruire, en introduisant des écarts et des pas-de-côté. Il faut pouvoir s’appuyer sur une institutionnalisation interne suffisamment solide pour insinuer du décalage et de la déconstruction. Pas de jeu sans fondement.

Et que penser de toute cette clinique du désinvestissement, du refus, ou du repli, telle qu'on peut la rencontrer chez les "Hikikomoris", incapables de pouvoir s'engager dans une quelconque forme de vie sociale et collective ?

En tout cas, ces configurations psychopathologiques nous interrogent en retour sur les conditions sociétales de l’institutionnalisation individuelle, et sur leur actuelle mise à mal. En effet, on constate une défaillance de plus en plus prononcée des « contrats intersubjectifs », ces socles qui organisent conjointement les fondements identitaires du sujet et de son groupe d’appartenance, en indiquant des places, en énonçant des interdits, en esquissant un récit commun, etc. Dès lors, l’espace transsubjectif est ébranlé, car il se produit un délitement des cadres partagés avec les autres membres d’une communauté. Et, dans ces conditions, les individus ne peuvent plus s’appartenir à eux-mêmes, dans la mesure où ils n’ont pu s’approprier une place virtuelle instituée par le groupe - que ce soit d’ailleurs en l’acceptant ou en refusant et en subvertissant une telle assignation. A un certain niveau, c’est d’ailleurs le dispositif même de l’accueil et de la transmission de la vie psychique entre les générations qui semblent en crise, ce qui vient entraver le pacte des renoncements pulsionnels partiels nécessaires à la vie en commun.

 D’après R. Kaes, « les périodes de désorganisation sociale et culturelle se caractérisent par les défaillances des garants métasociaux et métapsychiques ; par le dérèglement de leurs fonctions d’encadrement, de croyances partagées et de représentations communes. L’ébranlement de ces garants, qui recueillent tout l’implicite d’une civilisation, atteint plus particulièrement les fondements de l’ordre symbolique ».

Rappelons ici, que, selon ce même auteur, l’institution est une instance articulaire entre le politique et le psychique, qui permet de « faire tenir ensemble les dimensions subjectives (intra-, inter-, et trans-subjective) et les dimensions du social-historique, en prenant en compte les arrière-fonds culturels et environnementaux ». De fait, notre condition anthropologique de dépendance primaire nécessite un processus d’institution, à même de soutenir la transmission générationnelle, de former une matrice pour les différenciations fondamentales, d’incarner des significations imaginaires sociales, etc. Dès lors, les formes institutionnelles ne sont que la déclinaison créatrice et sans cesse renouvelée de l’Institution nécessaire à notre humanisation : relevant de la catégorie de l’intermédiaire, elles sont configurées et reconfigurées selon les contextes historiques, culturels, politiques, sociaux, économiques et juridiques, à travers des nouages intra-, inter-, et trans-subjectifs …

Au final, ces formes institutionnelles singulières constituent des matrices pour la subjectivation, « elles participent à la construction d’un arrière-fond, celui-là même qui conditionne l’émergence d’une forme. Elles sont les matrices trans-subjectives de la construction des sujets (en leur en être subjectif et en leur être social) » (G. Gaillard).

Et cette fonction institutionnelle de réception, de contenance et de holding, que Pierre Delion qualifie de « phorique », permet de (re)tisser une trame d’appartenance, ne venant pas réitérer l’expérience traumatique et désubjectivante d’une exclusion fondamentale…Tout cadre institutionnel devrait donc promouvoir l’accueil inconditionnel, l’hospitalité, l’asile – et non pas l’asilaire…Cependant, l’institution totalitaire et disciplinaire est comme une hydre : coupez lui une tête, et elle repoussera ailleurs, éventuellement sur un mode plus disséminé et insaisissable…

Par ailleurs, certaines formes institutionnelles constituent, entre autres, une digue permettant de résister à la démagogie, à la pseudo-démocratie d’opinion, au clientélisme, à la diffamation, à l’emprise, à la privatisation…Car, la force du collectif impose justement une certaine décence, la reconnaissance des communs, la prise en compte de la réalité des liens, des rugosités du quotidien, bien loin des diktats idéologiques, du mépris et du ressentiment…
« L’institution, quand ça existe, c’est un travail, une stratégie pour éviter que le tas de gens fermente, comme un pot de confiture dont le couvercle a été mal fermé » (Jean Oury)…

La fonction instituante du soin

A partir de ces hypothèses cliniques, penchons-nous plus précisément sur la dynamique du travail thérapeutique en institution. De fait, une dimension importante du soin institutionnel pourrait justement consister à « réinstituer » les sujets en situation de « mésinstitutionnalisation ». Comme le souligne Pierre-Henri Castel (Mais pourquoi psychanalyser les enfants ?), le soin psychique pourrait être appréhendé comme un « rituel thérapeutique » – « autrement dit, comme un ensemble réglé de gestes et de paroles doté d’une forte résonnance affective, dont l’objectif est de retisser les liens entre un membre « isolé » et son groupe social ». « En rapport avec les attentes collectives de nos sociétés contemporaines, il s’agirait de soutenir l’institution d’individus en tant que « sujets autonomes », capables de conquérir le statut de « partenaire et d’interlocuteur ».

En effet, « pour qu’un enfant qui va mal aille mieux, il ne suffit pas qu’il soit guéri de symptômes objectifs par une thérapie bien fondée rationnellement (aux effets empiriques quantifiables, etc.).(…). Il faut en revanche qu’il puisse reprendre le cours de son existence avec sa famille proche et les diverses institutions auxquelles il émarge », c’est-à-dire qu’il puisse retrouver une inscription institutionnelle éprouvée tant sur le plan identitaire que validée collectivement.

Car, « chaque société confronte l’enfant à une diversité d’attentes qui sont, en leur fond, normatives – ce qui signifie non pas qu’elles forcent rigidement quoi que ce soit, mais, au contraire, qu’elles laissent un certain jeu aux acteurs, et bien sûr aussi aux enfants ». Et on peut alors penser qu’un enfant en souffrance l’est justement de ne pouvoir s’inscrire dans ce jeu institutionnel. Ce qui implique aussi que toute dynamique thérapeutique soit inévitablement orientée par des finalités institutionnalisantes plus ou moins explicitées et assumée. Dans cette optique, toute thérapie est inévitablement soumise « à un rite d’agrégation sociale qui ne choisit pas les normes auxquelles se conformer, mais qui les conforte ».

Dès lors, « la pierre de touche de ce genre de soin, c’est la socialisation ou la resocialisation des enfants en fonction des attentes normatives prévalentes autour d’eux. (Dans l’Occident moderne, ces attentes sont des idéaux d’émancipation et d’autonomie). Qu’ils puissent à nouveau se comporter avec nous comme des partenaires, comme des interlocuteurs, bref, comme des personnes sociales, décide non seulement de la pertinence des pratiques, mais même de leur efficacité réelle ».

Les soins sont donc fondamentalement tissés par des « gestes resocialisants », par des « pratiques de communication ou de rétablissement de la communication », par des formes interactives de remédiation d’une « crise de la socialisation primaire », par des dynamiques (ré)instituantes, en rapport avec des attendus collectifs spécifiques en termes de modalités de subjectivation et de participation groupale.

Le « but de la cure » est alors d’accéder « aux moyens imaginaux et discursifs d’inscrire dans un monde commun ce qui était insupportable », via la mobilisation implicite d’un réseau relationnel concentré dans un lien transférentiel.

En effet, « une médiation personnelle est intrinsèquement requise pour obtenir la fin de l’isolement et la réinsertion créative de la personne dans les processus collectifs ».

A travers le jeu, la parole, la mise en sens, le partage de scénarios, etc., vient finalement émerger dans le lien thérapeutique un « imaginaire commun qui n’est pas simplement imagination privée, ni non plus onirisme idiosyncrasique : il fixe l’histoire du rétablissement effectif de la communication à la manière d’une mémoire partagée ».

Le soin psychique est donc à la fois une façon de problématiser certains écueils de l’institutionnalisation primaire, tout en faisant émerger des dynamiques (ré)instituantes à même de relancer le jeu institutionnel, tant internalisé que dans les transactions avec les partenaires sociaux.

« Ce n’est pas juste ce qu’une société donnée tolère des troubles propres à ses enfants-problèmes qui doit nous intéresser ; mais c’est ce qu’une société utilise et même valorise à l’occasion de certains troubles pour conforter ses normes fondamentales. Elle ne se contente pas de resocialiser des individus déviants, mais elle vérifie plutôt avec eux (voire grâce à eux) la puisse socialisante de ses symboles majeurs et de ses rituels ».

« L’enjeu de la socialisation primaire n’est absolument pas d’obtenir la normalisation des imaginations. C’est d’encourager une adhésion personnelle, c’est-à-dire potentiellement transformatrice (et cependant reconnue par les autres membres du groupe), aux formes partagées de l’imaginaire ».

Voici donc, selon Pierre-Henri Castel, les caractéristiques des « rituels thérapeutiques » à potentialité (ré)instituante qui sous-tendent le soin :

  • Il s’agit tout d’abord de « formaliser la « mal » à soigner dans les catégories sociales grâce auxquelles s’exprime le « malaise dans la culture » - autrement dit, les paradoxes et les contradictions qui agitent les membres du collectif et qui les conduisent à réaffirmer et à vérifier sans cesse, dans l’angoisse et le doute, la puissance socialisante de leurs catégories et de leurs pratiques, surtout dans les situations imprévues»
  • Puis, il convient de « produire une séparation d’avec ce « mal », ce qui réclame un ensemble d’artéfacts à deux faces : l’une tournée vers nous, l’autre tournée vers l’Autre»
  • Enfin, il faut alors « fixer le « mal » dans un lieu Autre, en sorte qu’il ne fasse pas retour, une fois la séparation consommée. Transformer, au moyen d’une manipulation symbolique des catégories sociales et morales, ce qui était un mal en une ressource, voire une promesse d’accomplissement» ; « rendre une vie, même difficile et pénible, néanmoins intéressante car désirante, et donc désirable »

A travers ce processus, le sujet peut finalement se réinscrire dans un destin commun, « recollectiviser » ses éprouvés, ses expériences, et s’extraire d’un mal-être exclusivement privatisé et enclos.

« Ce qui est et rituel et thérapeutique dans cette épreuve, c’est la coordination nouvelle de l’expérience privée, isolante, voire soustractive du jeu ordinaire des interactions, quand elle trouve et invente de quoi s’appuyer sur un imaginaire et un symbolisme commun. Le cœur de cette nouvelle coordination, c’est une resynchronisation du vécu affectif singulier avec le temps de tous, c’est-à-dire la possibilité recouvrée d’agir, d’interagir, et de communiquer à propos avec autrui. Ce qui fait remède et soin, en somme, c’est la re-médiation des liens coupés, mal établis ou inexistants ».
La relance du jeu relationnel n’est donc pas un simple procédé de réhabilitation, de stabilisation comportementale ou de normalisation ; il s’agit là, fondamentalement, de pouvoir expérimenter et intégrer les dynamiques créatives de la communication-coopération, de pouvoir « réinstituer » les horizons du lien et du collectif.

« S’émanciper, c’est échapper à ce qui interdisait l’entrée dans le monde commun, en sorte qu’y vivre soit désirable et intéressant ».

Des dynamiques institutionnelles

Dans leur dernier ouvrage, (« Au commencement était…Une nouvelle histoire de l’humanité »), l’anthropologue David Graeber et l’archéologue David Wengrow insistent sur la créativité instituante ainsi que sur l’expérimentation sociale et politique permanente qui caractérisent notre humanité.

Dans cette dynamique, les rituels peuvent être à la fois perçus comme ce qui vient conférer une existence aux institutions et aux structures sociales, tout en ayant la possibilité de se traduire dans la vie collective par « le chaos, l’effervescence, la liminarité et la créativité ludique », à même de faire naitre de nouvelles configurations institutionnelles.

Ainsi, « les rituels sont à la fois des moments où la structure sociale se manifeste et des moments d’ « anti-structure » au cours desquels de nouvelles formes sociales peuvent émerger ». Ils « créent un ordre « subjonctif » ou « comme si », un ordre délibérément séparé de la réalité, laquelle est toujours vue sous un jour contrasté, comme fragmenté et chaotique. Les rites engendrent un monde qui se distingue de la vie ordinaire tout en étant le lieu où s’expriment et se perpétuent des institutions essentiellement imaginaires et permanentes ».

La fonction propre au rituel serait ainsi « de préserver la continuité du vécu » (C. Lévi-Strauss), tout en mettant en scène la puissance instituante du collectif et la dimension arbitraire de l’institué ; à l’origine, les institutions sociales sont inexorablement bâties sur l’imaginaire et le jeu tout en ayant comme finalité de persévérer dans leur existence  à travers la mise en scène de ritualisations.

Giorgio Agamben, dans son livre intitulé « Enfance et histoire », souligne ainsi « la double relation de correspondance et d’opposition entre rite et jeu ».

« Le rite fixe et structure le calendrier, le jeu au contraire, l’altère et le détruit ».

Au fond, « tandis que le rite transforme des événements en structures, le jeu transforme des structures en événements ».

« Le rite a pour tâche de résoudre la contradiction entre le passé mythique et le présent, en supprimant l’intervalle qui les sépare et en rassemblant tous les événements dans la structure synchronique. Le jeu, quant à lui, procède à une opération symétrique et inverse : il tend à rompre le lien entre passé et présent, à dissoudre la structure, à la faire voler en éclats événementiels. En d’autres termes, si le rite est une machine à transformer la diachronie en synchronie, le jeu est au contraire une machine à transformer la synchronie en diachronie ».

Cette description est évidemment simplificatrice car, dans la réalité des scènes institutionnelles, ces deux dimensions sont toujours intriquées de façon dialectique. Le jeu transforme et subvertit le rite ; le rite cadre et organise le jeu. Il s’agit là de deux tendance qui se manifeste dans toute institution, sans pouvoir s’exclure mutuellement, avec des écarts, des glissements, des entrelacements.

Il s’agit là d’un « système binaire unique, articulé sur deux catégories indissociables dont la corrélation et la différence permettent au système de fonctionner », en « transformant les signifiants diachroniques en signifiants synchroniques, et vice versa ».

A travers cette analyse théorique et clinique, il s’agit en tout cas d’insister sur la complexité des dynamiques en jeu sur la scène institutionnelle : de l’imaginaire créatif débridé jusqu’à la pétrification la plus clôturante, rien n’est fixé d’avance. Que ce soit en termes d’écosystème institutionnel global ou d’autonomie des acteurs, de véritables marges de manœuvre et de transformation peuvent en tout cas être mobilisés – vers un horizon émancipateur ou au contraire dans le maintien ou le renforcement d’un statu quo aliénant.  

Par-delà la polémique attisée par E. Zemmour,au-delà des discours idéologiques hors-sol, serait-il alors possible de faire émerger d’autres représentations des institutions thérapeutiques prenant en compte la réalité concrète des situations  ?

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