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Billet de blog 24 déc. 2021

Se libérer de l'institution ? (2) : penser le fait institutionnel

L'idéologie de la désinstitutionnalisation néolibérale fait non seulement l'impasse sur les réalités et les besoins concrets des personnes incarnées, mais également sur la nécessité de penser les principes anthropologiques du fait institutionnel. Face à ce discours normatif hors-sol, la résistance consiste aussi à en revenir aux faits et aux fondements...

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Face au processus de désinstitutionnalisation néolibérale, il parait plus que nécessaire de repenser le fait institutionnel, et de se plonger dans ses fondements plutôt que de surfer sur des slogans idéologiques. Mais avant d’approfondir ces enjeux anthropologiques et philosophiques, voici un petit rappel de certaines réalités afin de souligner la nécessité de rester ancré dans le concret quand on évoque la désinstitutionnalisation.

Actuellement, ce sont en effet 11 millions de français qui aident un proche en manque ou en perte d’autonomie, ce qui permettrait de réaliser des économies de l’ordre de 0,6 à 0,8 % du PIB…On comprend donc que les pouvoirs publics favorisent désormais systématiquement le maintien à domicile encadré par des proches-aidants, quitte à développer quelques offres de répit pour que cette main d’œuvre gratuite et contrainte tienne le coup sur la durée…Plutôt que de maintenir des places en institution, de repenser les dynamiques institutionnelles de façon à soutenir l’autonomie des usagers, il s’agit donc de proposer des offres de relayage ou de« baluchonnage », de restaurer la force de travail des prolétaires familiaux, en mobilisant éventuellement des prestataires privés – on ne va pas se priver d’ouvrir un marché lucratif si l’opportunité se présente au passage….

Autre rappel : dans un arrêt du 21 octobre 2021, la cour administrative d’appel de Versailles a condamné l’État à des dommages et intérêts pour non prise en charge d’enfants en situation de handicap (en l’occurrence, la famille avait porté plainte du fait de l’absence de place en IME pour des jumelles autistes). L’Etat préfère donc se voir condamné par la justice - tout en condamnant le devenir de certains enfants - plutôt que de revoir sa politique menée tambour battant par le secrétariat d’État en charge du handicap, le ministère de la santé, la Cour des comptes, et le ministère des finances…. Quand l’idéologie se confronte au réel…

Au-delà des faits, attardons-nous à présent sur les véritables enjeux de l’ « institutionnel ».

A cette fin, rappelons déjà quelques soubassements anthropologiques, et notamment ce point fondamental sur lequel insiste C. Castoriadis : « La société – l’institution- […] est là pour hominiser ce petit monstre vagissant qui vient au monde et le rendre apte à la vie ».

De fait, la psyché humaine se caractérise primitivement par sa « défonctionnalisation originaire », par sa « dérégulation instinctuelle » ; elle ne peut donc persévérer dans son existence et « s’hominiser » qu’à travers un processus de socialisation, qui consiste notamment à l’instituer collectivement. Comme le souligne R. Kaes, « le groupe est un environnement humain nécessaire pour que la naissance soit une mise au monde de l’humain ». Et, pour Piera Aulagnier, « ce qui caractérise l’humain est de confronter dès l’origine l’activité psychique à un ailleurs qui se donnera à voir sous la forme que lui impose le discours qui le parle ».

D’après Franck Tinland, la différence anthropologique spécifique de l’être humain serait effectivement un corrélat du décrochement des spécificités instinctuelles, des dispositions morphogénétiques adaptatives et des schémas éthologiques. « Sur fond d’un retrait des ajustements naturels, la clôture du système qui reliait en un même circuit équipement génétique, phénotype morphologiquement outillé et environnement spécifique, s’est relâchée avec la formation d’un corps qui a perdu chez l’homme ses moyens biologiques d’adaptation directe » (David Doat). Ainsi le propre de l’être humain résiderait foncièrement dans ce manque « qui s’est creusé au sein de la plénitude des ajustements naturels ». Cette « négativité » n’est finalement que l’envers d’une « disponibilité qui permet un supplément de forme », à travers l’importance décisive de la culture, de la transmission, de la création d’artefacts prothétiques. En conséquence, cette incomplétude livre littéralement le petit d’homme aux cadres institutionnels qui vont suppléer à son sous-équipement.

Du fait de sa condition néoténique, l’être humain nait effectivement en état de « prématuration spécifique », d’inachèvement et d’indétermination. En outre, son ontogénèse spécifique est marquée par la déspécialisation ainsi que par des processus d’hétérochronie et d’hypermorphose qui prolongent très significativement ses phases de développement par rapport aux grands singes, et maintiennent le corps humain dans une dynamique instable de développement incomplet, en mouvement.

Selon R. Barbaras (la vie lacunaire), « l’homme est caractérisé par (…) une spécialisation dans la non-spécialisation ». « Notre existence est caractérisée par le fait que son être demeure toujours en question ou en jeu pour elle-même. Contrairement aux autres êtres vivants, la vie de l’être humain comme être lacunaire est réalisation et non plus seulement conservation »

Dès lors, la période de dépendance, d’apprentissage, d’imprégnation sociale est nécessairement étendue, avec comme corrélat une plasticité du développement et des modalités d’individuation en fonction des formes institutionnelles spécifiques qui orientent le devenir infantile. Au niveau cérébral en particulier, les dynamiques développementales émergent à partir d’une immaturité initiale, d’un potentiel de plasticité et de transformation inhérent à l’imprégnation dans un milieu humain. Ainsi, les connections synaptiques sont dynamiques, interactives, rétroactives, orientées par la dimension épigénétique des liens avec l’environnement, bien loin des représentations réductrices d’un programme se déroulant de manière automatique et innée. Ce n’est qu’à l’âge adulte qu’une relative maturité cérébrale amène à une certaine inhibition de sa plasticité, causée par des régulations biochimiques au niveau des récepteurs synaptiques. Néanmoins, cette « retardation » développementale, ou plutôt cette hétérochronie, favorise la fixation de traits pédomorphiques à l’âge adulte, à travers notamment la disposition au jeu, le maintien de la curiosité, de l’ouverture au monde et à l’apprentissage tout au long de l’existence.

Pour Giorgio Agambem, l’être humain se caractérise ainsi par un « infantilisme obstiné », qui permet au langage et « à toute cette sphère de la tradition exosomatique » d’orienter le devenir, bien plus que n’importe quelle empreinte génétique.

« L’enfant néoténique se trouverait dans la condition de pouvoir faire attention précisément à ce qui n’est pas écrit, à des possibilités somatiques arbitraires et non codifiées : dans son infantile toute-puissance, il serait saisi de stupeur et jeté hors de soi, non pas, comme les autres êtres vivants, pour une aventure et un milieu spécifiques, mais pour la première fois dans un monde : il serait vraiment à l’écoute de l’être ».

Ainsi, cette ouverture originaire transcende tout destin particulier, toute vocation phylogénétique ou biologique. « Quelque part en nous-même, l’inattentif enfant néoténique continue son jeu royal. Et c’est ce jeu qui nous donne du temps, qui maintient ouverte pour nous cette non-latence ».

Et, « cet authentique rappel de l’humanité au soma infantile porte un nom : la pensée – c’est-à-dire la politique » - nécessairement nimbé du mystère et de la fragilité…

Car, cet état initial et prolongé de dépendance totale, de déréliction, d’imprégnation institutionnelle décisive et donc d’ouverture, constitue à la fois une promesse, mais aussi une vulnérabilité spécifique, qui doit « sans cesse être accompagnée, compensée, prise en charge par un ensemble générique de soi qui caractérise l’humanité depuis plusieurs centaines de milliers d’années » (David Doat).

Dès lors, l’anthropologie insiste sur le fait que la dimension institutionnelle du soin, de la prise en charge, du portage, constitue « une activité spécifique de l’espèce humaine » (J. Tronto). C’est effectivement en répondant de manière créative et instituante à cette vulnérabilité originaire à laquelle le contraint sa morphogenèse spécifique que le petit d’homme s’humanise, via des dispositifs spécifiques d’acculturation et d’interprétation, proches de ce que Piera Aulagnier appelait la « violence primaire », c’est-à-dire « l’action psychique par laquelle on impose à la psyché d’un autre un choix, une pensée ou une action qui sont motivés par le désir de celui qui l’impose mais qui s’étayent sur un objet qui répond pour l’autre à la catégorie du nécessaire ». Jean Laplanche décrit également la condition anthropologique indépassable de cette "situation originaire" à laquelle est exposée initialement l'enfant ; c'est-à-dire une modalité interactionnelle au sein de
laquelle le langage de l’adulte devient traumatisant et séducteur en véhiculant un sens qui s’ignore lui-même en tant que manifestation
de l’inconscient parental, au sein duquel s'expriment aussi des "sédiments d'institution" - la sexualité en constituant un élément parmi d'autres. Ainsi, les signifiants qui émanent des adultes sont non seulement liés à la satisfaction des besoins de l’infans, mais ils « transportent » également la potentialité d’autres messages, charriant notamment certaines dispositions institutionnelles traduisant une socialisation déjà-là. Ces « signifiants énigmatiques » s’immiscent alors dans la psyché du bébé et ne peuvent être complètement métabolisés par celle-ci du fait de son immaturité. En conséquence, ces messages laissent nécessairement derrière eux des restes en attente de réélaboration ultérieure, mais aussi des préfigurations des formes institutionnelles du monde social auxquelles l'enfant va se trouver exposé, constituant des germes de subjectivation.

La « réussite » du développement de l’espèce humaine tiendrait alors justement à la nécessité de déployer une créativité institutionnelle pour faire face à cette situation corporelle de vulnérabilité spécifique. Dès lors, les anthropologues soulignent l’importance dans l’histoire humain des processus d’ « insulation », c’est-à-dire le déploiement collectif et institué d’une forme de paroi vivante et périphérique, protégeant les sujets les plus vulnérables, les enfants en premier lieu mais aussi les sujets âgés, handicapés, etc.. De fait, la culture humaine s’est vue contrainte d’organiser des espaces de soutien et de « couvaison sociale », à même de garantir le devenir d’êtres intrinsèquement vulnérabilisés par leur immaturité constitutive prolongée. Ont ainsi émergé, de façon diversifiée, des institutions spécifiques encadrant une forme d’apprentissage par le jeu, de mise en scène de la coopération, des affections sociales, de l’empathie, du traitement de la rivalité, de la différence, etc. Dans cette dynamique, « les conduites parentales » se diffractent et se complexifient à travers un portage groupal, des formes institutionnelles singulières, et la création d’environnement intégrant la vulnérabilité, étapes décisives dans l’évolution culturelle de l’humanité et le travail collectif d’humanisation, « c’est-à-dire d’assomption par l’homme de la particularité de sa forme en chacun de ses participants ».

Ainsi, comme le souligne David Doat, « l’évolution propre au phylum hominien ne saurait être comprise indépendamment de la possibilité réelle qu’acquit l’homme – dans sa capacité de se soigner et de se protéger – de s’opposer biologiquement, socialement et culturellement aux processus aveuglément éliminatoires de la sélection naturelle. Pour pallier l’inadaptation immédiate de sa situation corporelle, l’être humain dut en effet acquérir un ensemble de capacités lui permettant de s’opposer à ces processus en développant des comportements coopératifs compréhensifs et conscients, capables d’anticipation et délibérément protecteurs à l’égard du mode d’être qui est le sien ».

Dès lors, « l’abandon ou l’exclusion d’un individu humain en raison de l’inadaptation immédiate de sa forme corporelle aux normes socioculturelles d’une société est contraire au travail anthropogénique du soin qui consiste pour Homo Sapiens, à travers son évolution, à se prendre en charge et à adapter continuellement, par de multiples médications artificielles, les normes du milieu naturel aux caractéristiques particulières de sa forme corporelle ».

Ainsi, l’être humain, en tant qu’être foncièrement ouvert et démuni, est inévitablement dépendant des médiations institutionnelles plurielles, historiques, en partie arbitraires, qui orientent son devenir à travers les pratiques du soin (parentales, sociales, psychologiques, éducatives, médicales, infrastructurelles, techniques, etc.). En conséquence, sans médiations de soins instituées et « compensatoires », le petit d’homme ne pourrait s’autonomiser, actualiser ses potentialités, s’affermir dans l’existence, du fait et en dépit de cette béance creusée par l’inachèvement de ses déterminations biologiques et génétiques originaires. Cette faille est ainsi un appel, une ouverture vers le collectif comme puissance instituante. Et il ne peut exister de projet authentique d’autonomie sans une médiation par des pratiques institutionnelles du soin à même de configurer certains modes de subjectivation et d’advenue à soi-même.

Ainsi, tout prise en compte de la vulnérabilité des sujets humains qui postuleraient l’existence a priori d’un idéal abstrait d’autonomie déjà constituée ne peut apparaitre que comme une construction idéologique, et amener à des traitements réducteurs et inconséquents.

« L’homme ne s’autonomise pas contre ou indépendamment de sa vulnérabilité spécifique et de son incomplétude, ni en s’en libérant, mais avec et à travers elles dans un rapport d’assomption créatif, de prise en charge par l’homme que nous appelons le soin et qui constitue le travail authentique de l’existence humaine » (David Doat).

Au fond, l’être humain, qui plus est dans sa dimension infantile, est un être « génétiquement » social, et son développement s’inscrit inévitablement dans une imprégnation institutionnelle. Comme le rappelait Henri Wallon, « c’est de son ambiance humaine qu’il dépend » et il est donc « primitivement et totalement orienté vers la société » à travers ses médiations institutionnelles. La famille nucléaire occidentale n’en représente d’ailleurs qu’une des déclinaisons possibles. Mais, compte-tenu de l’importance qu’elle a prise dans notre milieu culturel, elle constitue une institution primaire laissant une empreinte décisive sur le psychisme en développement de l’enfant – pour le meilleur et pour le pire…- , en tant que médiation fondamentale par rapport aux formes institutionnelles dans lesquelles l’enfant devra s’inscrire au cours de ses socialisation secondaires.

Plus fondamentalement, comme le soulignait José Bleger, le processus d’individuation ne peut que résulter d’un processus de dégagement progressif de soi à partir d’un fond syncrétique condensé à l’autre, aux autres, à l’institution sociale. Ce « fondement non-Moi du Moi », ces strates institutionnelles nichées dans les soubassements mêmes de la subjectivité, sont donc absolument incontournables - quand bien même on pourrait envisager, de façon asymptotique, une forme d’intégration psychique et de mise au présent du Moi de ces fondations.

« Toute institution est une partie de la personnalité de l’individu ; et cela au point que l’identité est toujours entièrement ou en partie institutionnelle, au sens qu’au moins une partie de l’identité se structure par l’appartenance à un groupe, à une institution […] Les institutions fonctionnent toujours à des degrés variés comme délimitation de l’image du corps et comme le noyau de base de l’identité » (José Bleger).

Ainsi, le fait institutionnel socialise la psyché, lui impose la reconnaissance d’une réalité commune, de significations imaginaires sociales, au-delà de ses propres motions pulsionnelles autocentrées.

Au-delà des aspects les plus formels, toute institution sociale se présente comme un ensemble de normes, de croyances, de représentations, d’affects, d’attitudes, et de pratiques, que les individus trouvent devant eux. La latin instituo signifie effectivement ce qui règle, ce qui ordonne. Pour Émile Durkheim, les institutions sont des manières collectives d'agir et de penser, qui ont leur existence propre en dehors des individus : « on peut (…) appeler institutions, toutes les croyances et tous les modes de conduite institués par la collectivité ». Les dispositifs institutionnels organisent également les rapports sociaux, et régissent ainsi des cadres relationnels, « des anticipations stables et réciproques entre acteurs entrant en interaction » (Talcott Parsons).
Tout acte communicationnelle suppose un arrière-plan institutionnel qui détermine les normes de l’échange, tant sur le plan linguistique que corporel.

Dès lors, la médiation par le groupe du fait institutionnel apparait comme un intermédiaire indispensable entre le sujet et le social, et c'est à ce niveau que le psychique prend sa source. De fait, les individus n’existent pas en tant que monades cloisonnées, mais sont toujours inscrits dans certaines configurations spécifiques de socialisation et d’acculturation, pris dans des significations imaginaires sociales (Castoriadis) et des cadres collectifs de subjectivation particuliers. D’où « l’interdépendance étroite entre les structures sociales et les structures émotionnelles » (Norbert Elias) et l’interpénétration du Nous et du Je. L’intrapsychique est donc structuré par le social, à travers des dispositifs institutionnels.

Dès lors, comme le souligne Hervé Mazurel, l’inconscient « n’est pas seulement idiosyncrasique (soit le fruit d’une histoire personnelle), mais profondément social et culturel, puisque le résultat d’un filtrage dans lequel les mœurs, les traditions, la culture, les goûts et interdits partagés d’une société jouent un rôle déterminant ».

Ainsi, « on ne peut se contenter de réinscrire l’inconscient individuel dans un simple trajet biographique et familial, puis de rattacher celui-ci à l’inconscient de l’espèce, en délaissant au passage le niveau social-historique. Ce qu’il faut en revanche, c’est y retrouver chaque fois toute l’histoire longue qui s’y trouve logée, sédimentée, accumulée ».

La capacité à s’inscrire dans une vie collective, à intégrer l’altérité, à s’individuer, dépend donc d’un long processus d’infusion institutionnelle, à même de faire émerger « un Surmoi groupal et sociétal, un Surmoi « généralisable » à la vie en société et en groupe » (R. Roussillon). Dès lors, « ce travail implique la « départicularisation » du Surmoi, il implique d’extraire, à partir des expériences organisatrices issues de la rencontre avec les objets idéaux premiers, les fondements d’une possible loi commune. L’enfant latent doit apprendre à être un parmi les autres, sans statut d’exception ». Or, qu'est-ce que le Surmoi, si ce n'est la cristallisation intériorisée des formes institutionnelles auxquelles l'enfant se trouve exposé dans ses différents espaces de socialisation ? De l'institution sédimentée au sein même du sujet, prenant la forme d'habitus, mais aussi l'apparence d'une "seconde nature".

Et, comme le rappelle à ce sujet C. Castoriadis , "du point de vue psychique, la fabrication sociale de l’individu est un processus
historique moyennant lequel la psyché est contrainte (que ce soit doucement ou brutalement, c’est toujours d’une violence faite à sa nature propre qu’il s’agit) d’abandonner (jamais totalement, mais suffisamment quant au besoin/usage social) ses objets et son monde initiaux et d’investir des objets, un monde, des règles qui sont socialement institués".

Nos thuriféraires de la « désinstitutionnalisation » sont donc captifs d’une idéologie bien naïve et irénique : il suffirait de fermer les mauvaises institutions paternalistes pour garantir l’autonomie et l’émancipation des sujets vulnérables…En réalité, il s’agit alors de livrer ces mêmes sujets à d’autres formes institutionnelles, au caractère parfois bien plus aliénant. En premier lieu la famille restreinte, systématiquement valorisée pour son amour et son dévouement. Or, cette institution particulière peut, dans certaines situations, se révéler bien plus aliénante et enfermante qu’un établissement collectif, du fait notamment de son caractère « privé » et enclos. A ce propos, je vous invite à lire la nouvelle « Famille » de Lydie Salvayre ("Le spécialiste a dit que le fils était schizophrène. Quelle honte dit le père. Ça ne doit pas sortir de la famille dit la mère.") ; en rappelant également que le milieu familial, en tant qu'institution, est aussi une sphère potentielle d'abus, de maltraitance, d'inceste, d'emprise, etc.

Par ailleurs, il faut avoir des œillères très efficientes pour ne pas percevoir les corrélats de ce mouvement « libérateur » de désinstitutionnalisation : d'un côté le délaissement, l’abandon pur et simple, l’appel à la responsabilité individuelle ou familiale, ou à la charité ; de l'autre, la contrainte sécuritaire, se traduisant notamment par le développement des places de prison, des unités pour malades difficiles, de la contention, etc. L’enfer est parfois pavé de bonnes intentions…Comme le souligne Cyrille Canetti, "la psychiatrie s’est paupérisée et n’a plus les moyens de bien prendre en charge une partie de la population. Des malades sont amenés à commettre des actes de délinquance qui ne sont qu’indirectement en rapport avec leur pathologie. En fermant des lits, la psychiatrie a mis ces personnes très précaires à la rue où elles pratiquent une délinquance de survie et finissent en prison".

"La psychiatrie veut devenir un outil de prévention de la récidive, de normalisation, de redressement" (....). "Une part de la psychiatrie s’est mise au service d’une société toujours plus avide de sécurité. Il s’agit de rendre la personne conforme et non plus de la soulager".

A titre personnel, l’exigence éthique et politique m’apparait plutôt dans une nécessité de réinstitutionalisation permanente, de créativité instituante. Avec humilité et détermination, retrouvons le désir pour repenser nos dispositifs institutionnels, restons mobilisés pour toujours essayer d’en soutenir le potentiel émancipateur, en maintenant une vigilance accrue par rapport aux inévitables dérives et pétrification.

Et pour cela, intéressons-nous désormais aux dynamiques institutionnelles. A suivre

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