Technocratie managériale (2) : couvrez ce réel que je ne saurais voir

Les acteurs engagés sur le terrain sont de plus en plus contraints d’appliquer des protocoles désavouant le sens même de leurs pratiques. Car, dans les hautes sphères technocratiques, on pond des procédures, sans se soucier de leur adéquation aux contextes réels ; et quitte à induire quelques dommages collatéraux au passage…

Revenons maintenant aux expériences de terrain, et à l’impact concret des procédures managériales sur les pratiques.

Commençons donc par les réformes imposées aux CMPP par l’ARS Nouvelle-Aquitaine, organisant une véritable discrimination dans les filières de soin pédopsychiatrique et la mise au ban de très nombreux enfants présentant des souffrances psychiques complexes ; tout cela au nom de l’hégémonie du Bien et de la Science…

Marc Rodriguez souligne ainsi que « l’administration s’appuie soi-disant sur les recommandations de bonnes pratiques de la Haute autorité de santé (HAS) ». Cependant, « l’ARS a pioché les recommandations allant dans son sens sans tenir compte de l’enfant, des familles et des praticiens. Ce n’est plus du soin mais de la gestion administrative du soin ». Dès lors, ce management technocratique ne peut qu’induire des clivages, pour éviter l’échange contradictoire, critique, épistémologique, éthique ; il faut donc diviser et opposer : professionnels/ familles, gestionnaires modernisateurs /soignants arriérés, handicap neurodéveloppemental / troubles psychiques, etc.

Voici ce que peut en dire Roland Gori dans son dernier ouvrage (Et si l’effondrement avait déjà eu lieu), dénonçant « la violence d’une mise en conformité des méthodes selon les choix des autorités administratives de la Santé, la taylorisation des fonctions soignantes selon des protocoles définis par des « experts » supposés savants, le « tri » des enfants à des fins gestionnaires et idéologiques ».

« La manière bonapartiste de procéder, les coups d’éclat résolument technocratiques des « agences » idéologiques mises en place et doublant les services traditionnels de l’Etat, appartiennent de pied en cap à l’ère macronienne. Il convient de remarquer que là, comme dans d’autres secteurs de l’existence sociales, aussi bien en matière d’enseignements, de protections sociales que de recherche ou de formation, les « agences » macroniennes imposent brutalement leur vision du monde en jouant sur les deux leviers libéraux, l’économie et l’opinion. Il n’est plus question de débats épistémologiques et éthiques, de concertation avec les professionnelles (…), mais d’une mise au pas violente et brutale qui passe par la technocratie. C’est ce point qui est important : les agences technocratiques du néolibéralisme valident les courants idéologiques les plus techniques qui traversent les savoirs et les pratiques. En somme, la bureaucratie se valide elle-même en validant les savoirs et les pratiques techniques qu’elle peut gérer dans un champ comme dans un autre. Le système technicien sur lequel s’appuient ces réformes ne permet pas le dialogue, il est de pure rhétorique publicitaire d’une part, morgue et conviction de l’autre. Ces rapports et recommandations prescrivent normativement ce qu’il faut faire, expansions du Droit mou, elles ne permettent pas la réflexion, elles la remplacent. Chaque ligne des « gribouillages » de ces rapports administratifs montre leur totale ignorance du soin, de la relation à l’Autre, à la vulnérabilité et à l’éphémère de l’humanité de l’homme, à tout ce qui n’est pas techniquement et bureaucratiquement en rapport avec leurs fonctions de normalisation. Ce sont des « coquilles vides », sans esprit, sans inquiétude éthique ou scientifique ».

 

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En dépit des nombreuses mobilisations, professionnelles, citoyennes, politiques, ici, comme ailleurs, le rouleau compresseur technocratique poursuit inlassablement son œuvre destructrice. Ainsi, très récemment, nous apprenons que l'ARS Nouvelle-Aquitaine a finalement approuvé deux tiers des plans de transformation des CMPP en plateformes ségrégatives– ce qui supposent tout de même que, sur 29 CMPP, une dizaine d’établissements restent sur la sellette…Quid de leur avenir ?

En outre, le 21 septembre, une rencontre a été finalisée avec Mme Claire Compagnon, déléguée interministérielle chargée de la mise en œuvre de la « stratégie nationale autisme », en présence de Franck Bélivier, délégué ministériel à la santé mentale, d’une représentante du ministère de la santé, du député Brahim Hammouche, de Mme Richard présidente de l’UNAFAM, de Patrick Belamich, président de la FD CMPP, du président de l’association des psychologues de l’Education Nationale, de parents d’enfants handicapés, etc.

A l’issue de cette réunion, aucune assurance tangible n’a pu être exprimée quant à la remise en cause de ces réformes iniques, autoritaires, et engagées à la hussarde. La justification du ministère relève tout simplement du foutage de gueule – ou alors souligne une dérive grave de notre système démocratique - : il ne serait pas possible de revenir sur des orientations prises par une ARS !!

Soit ils nous prennent tout simplement pour des cons ; soit, ils revendiquent leur totale irresponsabilité quant à la politique sanitaire menée dans le pays : des technocrates nommés par le conseil des ministres à la tête des ARS deviendraient donc des barons régionaux tout-puissants sur leurs terres, hors de toute juridiction, de tout contrôle démocratique, tant sur le plan local que national ?...

Petit rappel : Christophe Lannelongue, ancien conseiller ministériel de Marisol Touraine lorsqu’elle était ministre de la santé, avait par la suite été nommé directeur de l’ARS du Grand-Est, alors même qu’il préconisait de façon tout à fait explicite des restrictions de moyens, des fermetures de lits, une réorganisation drastique des dispositifs sanitaires, à travers notamment le COPERMO "COmité interministériel de PERformance et de la MOdernisation de l'offre de soins". Ce doux acronyme se donnait notamment comme objectif « de sélectionner et de prioriser les projets d'investissements nécessitant un financement de l'État et d'assurer le suivi des établissements en difficulté »

Lors d'une conférence de presse en pleine première vague épidémique, Christophe Lannelongue confirmait donc, en toute logique managériale, que la restructuration des hôpitaux de Nancy, avec la suppression de 174 lits et de 598 emplois sur cinq ans, était tout à fait d’actualité. Pour ce bon directeur d’ARS, il n’y avait évidemment "pas de raison de remettre en cause" ce plan : «nous aurons quelques semaines de retard mais la trajectoire restera la même".

Là, tout de même, c’était un peu trop visible et décomplexé…Et, en outre, il fallait bien faire sauter un fusible, trouver une victime expiatoire, un salaud, pour ne pas risquer une remise en cause structurelle des politiques sanitaires menées depuis des décennies. Ni une, ni deux : le 8 avril 2020, par décret du conseil des ministres, Mr Lannelongue s’est trouvé démis de ces fonctions, sans autre forme de procès…On élimine donc un bon soldat, un fonctionnaire zélé appliquant à la lettre les directives gestionnaires ; mais on ne touche surtout pas à la doctrine sous-jacente…

Voilà donc la preuve : le gouvernement peut tout à fait contraindre, ou démettre, un directeur d’ARS lorsque des dérives trop visibles infiltrent l’espace médiatique et interpellent brutalement l’opinion public. Visiblement, il n’est pas très compliqué de se désolidariser d’un directeur appliquant trop scrupuleusement les consignes ministérielles, dans une conjoncture où celles-ci apparaissent avec brutalité dans toute leur indécence…

 

L’impuissance revendiquée du ministère est donc une mascarade, un mensonge éhonté, qui témoigne de l’assentiment actif des instances gouvernementales aux réformes de Mr Laforcade en Nouvelle Aquitaine.

Il faut dire que ce technocrate dévoué ressasse depuis longtemps les éléments idéologiques de langage revendiqués en plus haut lieu, avec une aptitude certaine à la flatterie, à la flagornerie et au consensus envers les courants hégémoniques – ce qui suppose également autoritarisme et mépris à l’égard des réfractaires sur le terrain….

 

 « Le secteur de la pédopsychiatrie doit faire cet effort de prendre en compte la santé mentale, et pas seulement les soins, par un approfondissement du diagnostic précoce, la rééducation et le soutien aux familles, souvent seules. Des parents se sentent aussi parfois stigmatisés par certaines théories »


« Plus les moyens sont contraints, plus il faut délester l’hôpital... »

« Pour moi, l’homogénéité n’implique pas la conformité. On ne doit pas traiter la maladie mentale, le handicap psychique ou le mal-être de la même façon sur tout le territoire. En revanche, il y a un fond commun. Ainsi, la réhabilitation sociale et le mouvement pro-famille sont tellement documentés qu’il faut les retrouver sur tout le territoire »

 

 A l’issue de la rencontre du 21 septembre, les représentants ministériels ont néanmoins consenti à ne plus qualifier de « cas légers » toutes les manifestations de souffrance psychique ne rentrant pas dans la catégorie des troubles neurodéveloppementaux. Quel compromis ! Quelle largesse d’esprit ! Par contre, tous ces rebus non catégorisables, ces souffrances non étiquetables, ces cas plus si légers que ça, mais gênants, resteront donc marginalisables, invisilisables, négligeables au fond…Qu’ils se débrouillent seuls ces inclassables, ces impurs, ces indignes. Nous, on s’occupe des « cas » sérieux, labellisés, par la science, rééducables ; des cas où les gènes et le cerveau sont en cause, et non pas l’existence, les liens, les drames et les traumatismes, toutes ces scories que nous ne pouvons protocoliser – et qui doivent donc être éliminés. Des cas soutenus par des mouvements militants puissants, que nous nous devons de satisfaire, quitte à mettre au ban certaines réalités non politiquement correctes.

Pour cela, il faut affirmer notre neutralité, notre dépolitisation : nous agissons au nom du Bien et de la Science ; l’idéologie est forcément du côté de ceux qui résistent sur le terrain, qui s’acharnent à rappeler les faits, la réalité, et qui ne prennent pas en compte nos rapports et nos audits – là se situe le Vrai.

 

Par exemple, une étude récente estime la prévalence de l’autisme à 0,48% dans le sud-est de la France, et à 0,73% dans le sud-ouest – tout en soulignant que cette prévalence serait de 3,13% en Islande. Les auteurs soulignent alors que ces variations traduisent les grandes disparités en termes de repérage, mais aussi de critères diagnostiques utilisés et de représentations sous-jacentes, c’est-à-dire de référentiel clinique et théorique par rapport à une entité nosographique extrêmement imprécise, et déterminée par des enjeux épistémologiques, mais aussi socio-historiques et anthropologiques. Pour certains militants, l’autisme est avant tout un enjeu identitaire, voire culturel. Pour d’autres associations, il s’agit d’une constitution purement génétique, innée, invariable, indépendante de toute dynamique environnementale – une réalité scientifique, intangible par essence, inscrite dans des classifications infaillibles, et qui ne devrait évidemment pas être questionnée.

Dès lors, certaines affirmations deviennent des prophéties performatives, auxquelles la réalité doit se plier. Par exemple, 15% seulement des enfants autistes seraient diagnostiqués selon la Cour des comptes ; et 90% des adultes resteraient non diagnostiqués. Sur quelle base se situent ces statistiques, en dehors d’une assertion de ce qui devrait être ? Il faut donc que les chiffres deviennent conformes à des énoncés a priori, et non pas que l’on prenne en compte ce qui est observé dans les faits, sur le plan clinique et épidémiologique. Dès lors, le réel ne peut être acceptable qu’à partir du moment où il vient confirmer une allégation de principe.

Considérons par exemple ces déclarations de l’association « Autisme France » : « la stratégie autisme fait la part belle sans le moindre esprit critique à tous ceux qui se sont acharnés contre les familles et ont imposé leurs délires sur l’autisme : CAMSP, CMPP, Hôpitaux de jour, jusqu’aux ITEP, dont ce n’est pas l’agrément, dont le public est constitué de 30 à 40% d’enfants autistes, ce dont nos tutelles ne se soucient absolument pas ». Ces chiffres sont évidemment extraits d’études épidémiologiques rigoureuses, ouvertes à une discussion scientifique, à des réévaluations, voire à des réfutations ; cela va de soi…D’ailleurs, d’après une étude de l’ARS Nouvelle-Aquitaine, la proportion d’enfants autistes reçus sur les CMPP n’étaient que de 2% (et devaient impérativement passer à 5%...).

Le même genre de controverses et de débats pourrait être transposable en ce qui concerne le trouble hyperactivité avec déficit d’attention. Ainsi, une étude récente publiée par un chercheur de l'université de Rouen-Normandie, à partir des bases de données de l'assurance maladie, indique que les enfants atteints de TDAH sont 17 fois moins nombreux que ne le disent les discours officiels. «D’après notre étude, la prévalence de l’hyperactivité /TDAH en France peut être estimée à 0,3% des enfants d’âge scolaire, avec 0,2% pour la prescription de psychostimulants, explique Sébastien Ponnou. Ces données sont particulièrement robustes car elles se basent sur la réalité des pratiques cliniques et sur les prescriptions des médecins auprès de l’ensemble de la population ».

Pourtant, officiellement, cette prévalence devrait être de 4%, avec une médicalisation systématique de ce trouble…. Si un syndrome n’est pas aussi fréquent qu’il le « faudrait » selon certains spécialistes, est-ce forcément le fait d’un sous-diagnostic, d’un manque de repérage, d’une méconnaissance des cliniciens ? Ou bien, peut-on aussi imaginer que les objectifs abstraits, fixés en amont, ne correspondent tout simplement pas à la réalité observée ? Et que, ces chiffres officiels sont infiltrés de biais épistémologiques, de conflits d’intérêts, d’effets de lobbying, voire d’enjeux de profits pour l’industrie pharmaceutique ?  «Ces pratiques sont dommageables car elles orientent les représentations du grand public, les demandes, mais aussi les pratiques. Elles induisent surtout un risque de surmédication et de surdiagnostic des enfants, et empêchent des pratiques alternatives aux seules approches biomédicales ».

Désormais, pour être reconnu dans une forme de souffrance ou d’entrave existentiel / développemental, il faudrait systématiquement en passer par un trouble circonscrit sur le plan nosographique, établissant la réalité scientifique du préjudice, la labellisation exclusive des processus neuronaux en jeu, l’inscription dans une filière rééducative, et l’octroi de prestations et de compensations conformes et normées – voire d’un traitement psychotrope homologué en bonus. En dehors de cette validation, point de salut, mais la garantie d’être invisibilisé, bafoué, négligé, oublié, tant par le milieu associatif, que par les services experts, ou par le secrétariat d’Etat aux Handicapés ; et désormais, également par les institutions soignantes qui devront prendre en charge en priorité les troubles « nobles » et adoubés, en respectant les procédures normatives fixées par les instances officielles.

Comme le souligne Delphine Glachant, « le travail de réseau si important en pédopsychiatrie devient très difficile car toutes les structures sociales, médicosociales et l’école sont priées de se mettre au pas de nouvelles normes prônant l’inclusion mais ne respectant en rien la temporalité et la subjectivité de l’enfant ».

De fait, c’est bien l’essence même du travail institutionnel, d’une orientation émancipatrice et humaniste de l’engagement psychiatrique qui se trouve ainsi dévoyée sans états d’âme.

Une récente tribune parue dans « Le Monde » et signée par de nombreux responsables d’unité de soins dénonce par exemple les dérives induites par la prochaine réforme du financement de la psychiatrie. Ainsi, seront favorisés les services qui voient le plus grand nombre de patients, de façon sérielle, ce qui consacrera toujours plus « les pratiques de consultations (très) ponctuelles, l’« expertise » et les programmes thérapeutiques courts connus pour être sélectifs et peu adaptés aux personnes les plus en souffrance ». Dans ces conditions, il ne faut pas trop s’appesantir, mais produire du diagnostic et des prescriptions à la chaîne. Dès lors, la réalité existentielle du patient sera toujours plus à évacuer, en faveur d’une démarche classificatoire expéditive et réifiante. En outre, une partie du financement sera également dévolu à des « compartiments complémentaires : qualité, codage, transformation, nouvelles activités et recherche ». Ce type d’activité contribuant à l’évidence à accentuer le décalage entre la réalité clinique « incarnée » et la production d’indicateurs aussi abstraits qu’abscons ayant comme vocation d'être insérés dans de jolis tableaux Excel.

Toutes les institutions engagées dans le soin, et non pas dans l’évaluation, perdront finalement une part substantiel de leur financement. En revanche, les centres experts, les services hospitalo-universitaires seront largement favorisés, alors même qu’ils « n’ont pourtant pas vocation à accueillir et soigner les personnes présentant les plus grandes difficultés mais à prioriser la recherche, l’expertise diagnostique et l’évaluation fonctionnelle ».

« Si l’on suit la logique de la réforme, doit-on privilégier des prises en charge courtes, normées, sélectives, et délaisser une partie de la population ? ».

Le fantasme de maîtrise procédurale, la prégnance des procédures managériales et technocratiques tendent finalement à nous faire oublier que le soin ne peut se tisser qu’à travers une attention singulière, prenant à chaque fois en compte les enjeux spécifiques et le sens des pratiques. Et ceci apparait encore plus explicitement à l’aune des restrictions instaurées en vue de contrer la diffusion épidémique. En effet, des mesures s’imposent, de façon standardisées, sans aucune considération quant à l’activité réelle, et aux conséquences de préconisations déconnectées des réalités, tant sur le plan épidémiologique que des dynamiques institutionnelles et soignantes. A partir du moment où des restrictions viennent entraver des rituels fondateurs, aussi bien au niveau individuel que collectif, il faudrait évidemment être très prudent, et toujours chercher à préserver ce qui nous constitue dans nos ancrages et nos liens – ce qui d’ailleurs n’est pas forcément contradictoire avec les précautions nécessaires sur le plan de la diffusion virale.

Que penser des mises au monde qui se sont réalisés avec une mère masquée, et un père en visioconférence car exclu de la salle d’accouchement ? Est-ce vraiment ainsi que l’on peut contrer les chaînes de contamination ? Quel impact traumatique pour le couple parental, et éventuellement pour l’enfant ?

La situation épidémique peut-elle justifier une aggravation de la violence faite aux femmes dans les maternités ? Une augmentation des déclenchements non médicalement justifiés ?

Une enquête souligne par exemple l’augmentation des signes de dépressions du post-partum et des éléments de stress post-traumatique en l’absence d’accompagnant au moment de l’accouchement. Marie-Hélène Lahaye rappelle également que «le port du masque est corrélé à une augmentation du pourcentage d’actes médicaux ou de complications : expression abdominale, fièvre, péridurale alors que le projet était de s’en passer, expression utérine, extraction instrumentale (forceps, cuillère, ventouse), perfusion d’ocytocine pour augmenter les contractions, déchirure du périnée ».

Ne pas penser aux conséquences concrètes des protocoles conduit ainsi à des effets iatrogènes tout à fait significatifs. Pourtant, je suis convaincu qu’il est possible de concilier mesures de prévention sanitaire et respect du bien-être des usagers, à partir du moment où on s’intéresse à la spécificité des pratiques, à ce qui doit absolument être préservé en termes d’accueil, de présence, de liens, d’attention, de considération, de reconnaissance, de temps, d’empathie, etc.

Et ceci, non seulement à l’occasion des périodes les plus « critiques » (décès, naissance, rituels de passage, etc.) , mais également sur les modalités mêmes de l’accompagnement « habituel ».

Cela éviterait peut-être ce genre de dérives banales, trop banales : « Vous venez pour un Entretien Prénatal Précoce ? Le monsieur ne peut pas rester. » Nous nous regardons, nous avons du mal à comprendre. « C’est à cause de la crise du COVID, les accompagnants ne sont pas autorisés ». 

« Nous, futurs parents, nous ne sommes pas inconscients, nous comprenons bien que le coronavirus (ou la COVID, comme vous préférez) est une maladie grave, qu’il faut à tout prix enrayer pour sauver des vies, pour contrer la mort. Si l’un de nous deux devait subir une opération aujourd’hui, il puiserait dans tout son courage pour s’y rendre tout seul, en citoyen responsable, et l’autre se contenterait de lui envoyer de doux textos de réconfort. Mais nous ne sommes pas malades. Nous sommes en train de créer une vie humaine, et nous voulons que cela se passe dans les meilleures conditions possibles ».

« Quelle est votre réponse à la question : « Qu’est-ce qui est important ? ». Est-ce qu’il est important que la mère et le bébé soient en bonne santé ? Est-ce qu’il est important que la mère comme le père vivent la naissance de leur enfant comme une expérience satisfaisante et positive ? Ou est-ce qu’il faut se contenter que la mère et le bébé soient juste vivants ? La crise du coronavirus est-elle si grave que l’on sépare les pères des mères dans un moment où leur présence est si désirée, voire indispensable ? »

Il faudrait donc toujours penser aux conséquences concrètes, aux effets induits, et ajuster les décisions en connaissance de cause, à partir des réalités singulières « du terrain », sous peine d’induire des contrecoups bien plus problématiques que les éventuels risques évités.

Voici une autre illustration : le 18 septembre dernier, le ministre de la Santé Olivier Véran annonçait, parmi toute une panoplie de mesures contre l’épidémie, le port obligatoire du masque dans les crèches. Ce décret gouvernemental a été pris sur la base d’un avis rendu par le Haut Conseil de la Santé Publique (HCSP), une dizaine de jours avant.

Dès lors, les interactions avec les enfants ne se feront plus qu’à travers un masque, à longueur de journée, sans aménagement plus spécifiques. De surcroit, les parents ne peuvent plus accompagner leur enfant, et ménager une transition ou communiquer sereinement avec l’équipe de la crèche.

Sur le plan épidémique, certaines données relativisent pourtant les risques de transmission à partir des très jeunes enfants. Ainsi, le Dr Pauline Penot se base-t-elle sur une étude récente pour confirmer le « rôle mineur joué par les tout-petits dans la circulation du virus Sars-Cov-2 dans une communauté ».

De fait, dans cette étude, «la transmission du virus s’est faite sur le lieu de travail, dans des salles de repos souvent de petite taille et mal aérées. Le message est important pour les professionnels de l’enfance. C’est entre adultes, pendant les temps de pause, lorsqu’ils retirent leur masque pour souffler, que le risque de contamination est le plus important».

Dès lors, rien n’empêcherait d’établir quelques temps d’interaction adulte / enfant sans masque, aussi restreints soient-ils, à partir du moment où on réfléchit à une organisation en rapport avec un objectif prioritaire : le bien-être et l’épanouissement des enfants…Ou alors, pourquoi ne pas mettre à disposition du personnel de crèche des masques spécifiques qui recouvrent la bouche avec un plastique transparent ?

Comme le soulignent les psychologues Célia du Peuty et Anna Cognet, « les inquiétudes autour de la transmission vers, ou par les bébés ne doivent pas nous faire perdre de vue l’importance de ce temps précoce de leur développement. Une réflexion devrait être menée par les professionnels de la petite enfance, structure par structure, pour trouver et créer des dispositifs permettant que les mesures mises en place ne deviennent pas préjudiciables à la construction psychologique de ces enfants ».

Il n’est sans doute pas nécessaire d’être un expert en développement infantile pour comprendre l’importance des interactions en face à face dans la petite enfance, afin de pouvoir intégrer les mimiques ainsi que les significations émotionnelles et infraverbales des messages adressés. Dès lors, « priver le bébé de plus de la moitié du visage de son interlocuteur plusieurs heures par jour entraîne un risque d’incompréhension relationnelle, car le bébé ne peut plus utiliser les canaux habituels pour lire dans le visage de l’adulte la tonalité émotionnelle de l’interaction ».

En néonatologie, les pédiatres s’inquiètent des effets observés en termes de développement relationnel, alors que des nourrissons prématurés peuvent passer des mois à interagir exclusivement avec des adultes masqués, parents ou soignants. Ce caractère systématique dans le port du masque peut par exemple induire des retards dans l’acquisition du sourire-réponse, une restriction de la diversité des vocalises. En effet, les bébés développent beaucoup de leurs compétences interactives par imitation des mouvements labiales et des expressions émotionnelles associées aux verbalisations. Ainsi, la systématisation des protocoles, sans prise en compte des enjeux spécifiques des liens avec un bébé, peut conduire à une altération de la communication émotionnelle, à une entrave dans le développement de l’oralité, à une forme de confusion et d’insécurité relationnelle, voire à des retraits interactifs préoccupants.

Là encore, il faut toujours en revenir à la réalité et au sens des pratiques, et adapter les mesures de prévention aux priorités de tel ou tel secteur d’activité.

Peut-on accepter de contraindre le développement de nourrissons fragiles, ou de jeunes enfants, sous prétexte de mesures standardisées, sans véritable justification scientifique dès que l’on prend en compte une situation dans sa globalité et sa complexité ?

Faut-il, en tant qu’acteurs, s’autoriser à revendiquer des adaptations à partir du vécu, du contexte, là, ici et maintenant, ou diluer toute la singularité de nos interventions dans des procédures hors-sol ?

Faut-il lutter contre les contradictions des agences de tutelle, afin de préserver ce qui fait notre engagement concret auprès des publics accueillis ?

Petite illustration :

Sur un CMPP, voici ce que l’ARS peut transmettre comme message un jour : « la crise sanitaire exceptionnelle impacte à la baisse les taux d’activité des établissements et services médico-sociaux. Afin de ne pas pénaliser votre structure, le niveau de dotation sera garanti quelle que soit l’activité réellement réalisée et sans tenir compte de la sous-activité ou des fermetures temporaires résultat de l’épidémie de Covid-19. Le principe retenu est celui de la neutralisation de la sous-activité liée à l’épidémie de Covid-19 ».

Merci ! C’est effectivement raisonnable de ne pas appliquer de sanction financière et de prendre en compte le contexte sanitaire – car il faut savoir, par exemple, que toutes les interventions dématérialisées ne sont pas comptabilisées, et que de nombreux praticiens sont en arrêt, ou en télétravail du fait de suspicion de contact virologique.

Cependant, quelques temps plus tard, voici comment l’ARS se positionne, alors que la direction du CMPP confirme l’impossibilité d’atteindre l’objectif d’actes initialement prévu avant la crise épidémique et demande en conséquence une reconduction du budget malgré ce déficit conjoncturel d’activité : « afin d’examiner votre proposition, je vous remercie de bien vouloir me communiquer un argumentaire détaillé du cadre contextuel ayant entraîné la non-réalisation de l’activité » -euh, ils ont vraiment besoin d’une explication ?... Par ailleurs, de façon très incisive, il est également demandé « quelles actions envisagez-vous de mettre en place pour l’année 2021 afin d’atteindre les objectifs fixés par le Rapport Régional d’Orientation Budgétaire ? Quelles sont les mesures que le CMPP compte mettre en œuvre pour atteindre l’équilibre budgétaire ? » - bah, je sais pas moi, des mesures cohérentes au niveau national pour endiguer l’épidémie, des protocoles qui nous permettent de continuer à exercer notre activité, une réévaluation des modalités de financement des CMPP, un peu de bon sens, etc.

 

A croire qu’à force d’être vraiment perchés en très haute altitude, de survoler de très loin les réalités bassement terrestres, nos dévoués technocrates sont manifestement en hypoxie cérébrale…le fameux mal des bureaucrates….

Nous, qui sommes ancrés dans le quotidien de nos pratiques, de nos valeurs, de nos engagements, nous revendiquons de rester embourbés, de nous débattre avec l’humus du réel, mais d’être toujours inscrits dans des contextes et des rencontres.

A bon entendeur !

 

 

 

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