Les enfants sont-ils une propriété privée (1) ?

Les débats actuels autour du modèle républicain et du « séparatisme » soulèvent des questions de fond sur la place que nous donnons aux enfants. Entre repli sur la sphère privée et ouverture vers les Communs, les enjeux éducatifs contemporains portent effectivement en germe des modèles de société et des perspectives –ou non- d’émancipation collective…

Lors d’une discussion informelle récente, j’évoquai mon étonnement face aux atermoiements de l’Education Nationale concernant les chiffres de la rentrée scolaire de septembre. En effet, en Seine Saint Denis, le rectorat avait initialement annoncé qu’ « un peu plus de 4 000 enfants – 4 021 précisément, dont près de 500 pour la seule ville de Saint-Denis – n’auraient pas repris le chemin de l’école en cette rentrée ». Finalement, après plusieurs semaines de délai, un démenti officiel confirmait que seuls 170 écoliers n’avaient pas repris les cours sur ce département.

Ces incertitudes témoignaient, de mon point de vue, d’une certaine « légèreté » quant au suivi des enfants, et aux missions de l’Etat concernant l’obligation d’instruction.

Mon interlocutrice, médecin intervenant en PMI, exprima alors sa stupeur : « comment, il faudrait donc fliquer les enfants ? Chacun est libre de ne pas respecter la Loi ! ». Interpelé par cette vive réaction, j’évoquai le fait qu’en matière d’éducation, il y avait, d’une certaine façon, une responsabilité collective, et que les parents ne pouvaient s’arroger le droit de s’abstraire de tout cadre commun, en évoquant leur bon vouloir, leur irréductible liberté éducative, et leur incontestable légitimité. J’évoquai ainsi la nécessaire protection de l’enfance, les besoins de socialisation, d’instruction, etc. Mais, mon interlocutrice, revendiquant une posture libertaire, restait visiblement choquée de mes préoccupations autoritaires, voire fascisantes…Pourtant, de mon point de vue, une éducation authentiquement anarcho-libertaire ne peut s’extraire des enjeux collectifs, de l’horizon groupal, et d’une référence explicite à un projet commun, intégrant notamment les valeurs de décence commune, de reconnaissance de l’altérité, d’obligation réciproque, d’acceptation de la logique anthropologique du don-contre-don, d’investissement à l’égard de la communauté, de préservation des « milieux », tant humains qu’écosystémiques, etc. Il y a donc nécessairement une certaine forme de régulation collective, civique, institutionnelle - même si, dans l’idéal anarchiste, cela n’en passe pas par des normes officielles et hétéronomes, ou par des instances verticales et autoritaires de contrôle. Autrement, on bascule dans une forme de privatisation libertarienne de l’éducation, sur le mode du « je fais ce que je veux, et n’ai de compte à rendre à personne ; ce sont mes enfants, ma possession, mon Droit ».

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Nonobstant, au-delà de la caricature des points de vue, ce débat véhicule en soi des problématiques éducatives, politiques et anthropologiques majeures.

Car, indépendamment des enjeux privés et familiaux, il faut considérer que les modalités spécifiques d’investissement d’un enfant détermineront évidemment le type de citoyen qu’il pourra – ou non – devenir, et sa capacité future à se préoccuper – ou non – de la Chose Commune.

L’enfant est-il exclusivement appréhendé comme une possession sur laquelle le parent exerce une totale souveraineté – dans la restriction cependant des limites fixées par la protection de l’enfance ? Ou bien est-il d’emblée considéré comme un lien intergénérationnel, un passage, un devenir, dont la vocation sera de s’émanciper, d’affirmer son autonomie et de se tourner vers des groupalités extra-familiales ?

La finalité de l’éducation est-elle l’appropriation ou la désappropriation ? La reproduction aliénante ou le dégagement ?

Les positions ainsi énoncées sont évidemment très caricaturales ; la réalité ne peut certainement pas être circonscrite de la sorte, sans introduire un peu de complexité et de dialectique.

De fait, tout projet d’autonomie et de citoyenneté élargie à l’échelle individuelle suppose toujours une forme d’ancrage et d’enracinement initiale. On ne peut se désaliéner qu’à partir du moment où l’on a subi une forme d’aliénation primaire à l’Autre ; qu’on s’est inscrit dans une langue, une histoire, des rituels, des dispositifs institutionnels ; qu’on a été assigné à une place symbolique, générationnelle, familiale, narrative ; qu’on a été captif d’identifications et de projections, vecteurs d’affects, d’espoir et de désillusion ; qu’on a été parlé, raconté, rêvé, fantasmé ; qu’on a subi des contraintes et des mises en forme, tant psychiques que corporelles ; qu’on a été affilié, acculturé, amarré, infusé, déterminé par son époque, sa culture, ses appartenances…Il en faut des sédiments pour que des émergences de subjectivité et de réflexivité puissent bourgeonner….

Récemment, les prises de position d’Emmanuel Macron pour lutter contre le « séparatisme » ont mis sur la sellette les modes de scolarisation « atypiques », et notamment l’école à domicile. Les vives réactions des défenseurs de ce type de socialisation témoignent sans doute de certaines évolutions socio-anthropologiques tout à fait significatives, qu’il conviendrait de pouvoir décrypter. Effectivement, que faut-il penser de ces revendications d’une scolarisation intrafamiliale ? Qu’est-ce que cette tendance vient dire de l’appréhension contemporaine de la relation éducative et du social ?

A ce propos, autorisons-nous un aparté concernant les débats actuels autour du « séparatisme ». Considérer que cette problématique concerne exclusivement quelques fanatiques religieux - de tous bords-, sécessionnistes et réfractaires à l’esprit de la République, constitue sans doute un détournement aussi méprisable que démagogique. Car, dans la réalité, ce fameux « séparatisme », qui mine toujours plus le vœu pieu de l’égalitarisme républicain, n’est autre que la résurgence du même ver dans le fruit depuis les origines de la IIIème République ; à savoir le maintien institué d’un clivage social au bénéfice d’une caste de privilégiés préservant cyniquement leurs préséances et cultivant l’entre-soi ; l’oligarchie bourgeoise. Le séparatisme, ce sont les filières scolaires pour favorisés, la ségrégation territoriale, la privation des Droits ; toutes les stratégies de contournement de la mixité sociale, de la solidarité collective, de la redistribution, de la contribution aux Communs ; l’optimisation fiscale, les établissements d’élite moyennant finance, le contournement de la carte scolaire, la relégation de toute forme d’altérité ; le séparatisme, c’est la suppression de l’ISF, l’héritage, le mépris des travailleurs, c’est la financiarisation et les dividendes…Le séparatisme, ce sont les beaux quartiers et les bidonvilles ; la ghettoïsation et l’ostracisme ; le repli, le retrait, le rejet, l’indifférence ; la démantèlement de l’école publique, de l’hôpital public, des services publics ; l’illettrisme, la malbouffe, la réduction de l’espérance de vie en bonne santé…L’opulence indécente et l’indigne pauvreté (d’après le Secours Catholique, 8 millions de personnes font actuellement appel à l’aide alimentaire, soit 12% de la population française – 8 fois plus que dans les années 80…Le rapport de la Fondation Abbé-Pierre recense également 300 000 Sans-Domicile-Fixes dans notre pays, avec un doublement depuis 2012…).

Le séparatisme, c’est la hiérarchisation des vies, leur appréhension monétaire…Que vaut l’existence d’un migrant désespéré tentant la grande traversée ?...

Le séparatisme, c’est la marchandisation des Communs, de ce qui devrait appartenir à tous, de ce qui devrait être préservé de l’appât du gain et des profits abjects.

Le séparatisme est le symptôme d’une société qui ne se vit plus comme un tout, mais comme un archipel d’intérêts privatisés.

Le séparatisme, c’est aussi lorsque les enfants ne sont plus appréhendés que comme des propriétés privées, des biens personnels, à consommer exclusivement entre soi, et à préserver de l’altération induite par la confrontation aux autres et au social.

A ce titre, l’idéal républicain n’est effectivement qu’un leurre, une chimère cherchant à justifier le maintien d’inégalités et de clivages sociaux aussi iniques qu’injustifiables. Cette fable est belle dans les discours, mais terriblement inexistante sur le terrain. Dès l’origine, l’école républicaine, outre ses potentiels émancipateurs, avait aussi été pensé par ses initiateurs comme un instrument de contrôle, de régulation, de normalisation et d’uniformisation – comme un moyen pour apaiser les luttes sociales et les velléités d’émancipation ou de sécession à l’égard du projet libéral / bourgeois. Il suffit d’ailleurs de considérer la manière dont la laïcité républicaine peut être instrumentalisée comme un instrument de rejet et d’intolérance.

Cependant, malgré ces insuffisances criantes, n’est-il pas légitime de repenser le modèle républicain, à l’aune des enjeux de justice sociale, d’égalité, de préservation des Communs ? Ne faut-il pas restaurer un idéal de participation de tous à la Chose Publique, et relancer un véritable projet collectif d’autonomie et de réflexivité démocratique ?

Assurément, de telles perspectives ne pourront émerger qu’à travers une prise en compte des enjeux éducatifs et pédagogiques contemporains : quelle place donner à nos enfants, au-delà de la sphère privée et des enjeux de reproduction ou de transmission ? Est-il envisageable d’investir les générations à venir comme un bien commun, dont il conviendrait de prendre soin, collectivement ?

Afin de mieux cerner les contours de ces questions complexes, il parait nécessaire d’en revenir sur les enjeux historiques, anthropologiques et politiques qui sous-tendent le statut que nous accordons à nos enfants.

Je me propose donc, en plusieurs « épisodes », d’analyser certains de ces enjeux, dans l’idée de pouvoir mieux définir des perspectives d’émancipation collective à même de préserver nos dignités et nos espérances. A suivre...

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