Le management dans le médico-social (1): en rire?

Dans le champ du médico-social, la gouvernance managériale s'impose de plus en plus, sans égard pour la réalité des pratiques de terrain. Désormais, ce sont des slogans, des mots d'ordre publicitaires qui s'imposent, sans aucune concertation avec les acteurs. Sur la forme, la prégnance de cette mutation idéologique peut faire sourire. Quant aux conséquences sur le fond...

Suite aux multiples dysfonctionnements des organismes bureaucratiques à l’occasion de la crise sanitaire et dans la continuité du mouvement de résistance contre les réformes imposées aux CMPP par l’ARS Nouvelle Aquitaine, je voudrais proposer quelques illustrations tragi-comiques de la gouvernance managériale sévissant actuellement dans le champ du médico-social…

Certaines tendances peuvent apparaitre tout à fait risibles, si l’on considère les effets de langage et la rhétorique aussi moderne qu’obscure, la conviction illuminée des technocrates, et la dimension pathétiquement comique de leurs innovations disruptives…
Cependant, si l’on prend en considération les effets concrets de ces injonctions managériales, tant sur les équipes de terrain que pour les publics concernés - c’est-à-dire des personnes vulnérables, précaires, en souffrance, entravées par de multiples empêchements – les sourires ne peuvent que se crisper ; et l’on peut légitimement se mettre à ressentir du dépit, de la rancœur, voire un sentiment de colère : ras-le-bol ! Donnez-nous les moyens de travailler dignement et efficacement, ou foutez le camp !

Voici les tendances actuelles dans le champ médico-social :
La politique des ARS consiste désormais à favoriser la gouvernance par des associations gestionnaires de taille importante, en vue d’organiser un management par « appels d’offre ». Il s’agit donc d’en passer par des manifestations d’intérêt pour aller chercher plus d’innovations de la part des offreurs médico-sociaux que sont les associations… En effet, l’idée est de pouvoir mettre en concurrence quelques entités suffisamment dimensionnées pour s’ajuster « à la demande » et s’adapter avec « fluidité » à l’agenda politique prioritaire, à travers notamment la « plateformisation » des dispositifs – et leur désinstitutionalisation…

J’évoque là un autre temps, pré-COVID, en espérant que certaines orientations seront réévaluées à l’aune de la crise - même si l’on peut également craindre une accentuation de ces tendances lourdes, du fait notamment des processus de « dématérialisation » du soin psychique…

Un des CMPP sur lequel j’exerce appartient à une association qui dirige une cinquantaine d’établissements, dans le champ du handicap, de l’enfance et de l’accompagnement familial, ainsi que dans l’accueil des personnes âgées. Cette association reconnue d’utilité publique avait été fondée au tout début du XXème siècle, avec la finalité de soutenir des familles démunies en termes d’intégration sociale. Le nom et le logo associatifs avaient un certain charme désuet, qui provoquait une forme d’attachement affectif spontané – en ce qui me concerne en tout cas…
Oui, mais voilà ; les temps changent, il faut être résolument moderne et audacieux, surfer sur les tendances, et innover…Il y a quelques mois, nous apprenons donc qu’une fusion avec une autre association va avoir lieu. Et puis, nous recevons simultanément, par un hasard du calendrier, deux courriers, adressées à l’ensemble des salariés.

Le premier s’intitule « Découvrez l’identité visuelle de votre association ». On y apprend donc que le regroupement associatif va changer de nom, mais qu’il bénéficiera désormais d’un « logotype conçu afin de créer une identité visuelle forte et capable de faire rayonner notre nouvelle association ». Qu’à travers cette nouvelle identité va se transmettre « sa personnalité et ses valeurs de respect, d’inclusion et d’engagement ». Car, « la typographie allie modernité et émotion, comme gage de qualité, tandis que les nuances de couleurs se diffusent progressivement pour gagner en chaleur en en intensité au fil des lettres ». On en chialerait presque… Comme c’est beau. Enfin, sur le papier, il s’agit, de mon humble point de vue, d’une dénomination qui fait surtout penser à un yaourt au bifidus ou à un service de distribution d’eau courante, avec une stylisation tellement épurée qu’elle flirte avec le vide et l’insignifiance…Bon, il faut dire aussi que la filiale immobilière de l’association – sans lien directe avec le médico-social - était entachée d’une enquête judiciaire ayant bénéficié d’une certaine publicité médiatique, suite à une plainte pour « escroquerie en bande organisée »… Et hop, un petit « renaming » pour tourner la page : nouveau baptême, innocence retrouvée, blancheur immaculée…

Le même jour, donc, nous recevons une deuxième lettre du siège ; que d’amour épistolaire ! Objet du courrier : « dénonciation d’usages ». On y apprend, entre autres, que nous n’aurons plus le droit de nommer un délégué syndical si l’effectif de l’établissement est inférieur à 50 salariés ; qu’en cas de maladie, le maintien de salaire à 100% ne se fera plus au-delà du délai strict prévu par la convention collective ; que la comptabilisation des congés d’ancienneté se fera désormais en jours ouvrés ; que le maintien des congés trimestriels ne sera plus garanti en cas d’absence ; qu’il n’y aura plus d’octroi de jours de congés enfants malades rémunérés…Dans le même temps, un changement de mutuelle d’entreprise est imposé de façon unilatéral, via un courtier en assurance, et le comité d’entreprise ne participe plus à son financement.
Tout cela peut paraitre bien anecdotique, mais la coïncidence est particulièrement troublante…Quelques temps plus tard, nous assistons, médusés, à la présentation officielle par la direction de notre nouvelle identité associative, de notre signature novatrice : « l’audace solidaire ». On nous décrit donc un « rapprochement synergique d’acteurs de référence osant la démarche d’une transformation audacieuse pour donner naissance à un nouvel ensemble d’avenir », avec comme ambition de « défendre la conception d’un monde plus inclusif et bienveillant », à travers une « nouvelle impulsion dynamique ». On nous explique la procédure de « renaming » ayant mobilisé un cabinet spécialisé. Il s’agissait de « créer une belle identité », avec un nom « court, mémorisable, dans l’émotion », associé à un logotype évoquant la fraîcheur et la modernité…En deux mois, 600 noms ont été créés, réduits à 42 pour être présentés à un comité de 7 personnes, en charge du choix définitif ; avec l’ambition d’innover via une formulation synthétique et hardie. Pour couronner la présentation, nous recevons un magnifique kit, avec sac, badge, carnet et stylo, aux nouvelles couleurs de l’entreprise !

De notre côté, sur le CMPP, nous faisions face à des situations cliniques de plus en plus lourdes et, pour en rajouter, nous subissions le départ concomitant de notre directeur administratif et de notre directeur médical. Apprenant que le siège, dans sa politique d’embauche, privilégiait largement le temps de direction administrative par rapport au temps de direction médicale, nous décidâmes en équipe d’écrire un courrier afin de souligner les priorités institutionnelles en termes de soins et notre crainte d’une approche par trop gestionnaire. Visiblement, notre démarche de dialogue fut perçue comme une insupportable ingérence par le siège, comme un abus de pouvoir, et le signe d’une indiscipline déplacée…Et nous fûmes vertement rappelés à l’ordre.
Quelques semaines plus tard, notre équipe est reconstituée avec une nouvelle co-direction administrative et médicale qui semble bien fonctionner. Mais notre directrice administrative souhaite diminuer son temps d’activité, et propose une redistribution en faveur du temps médical. Refus nette du siège : « sinon, ils auraient l’impression d’avoir gagné ! » ; démission dans la foulée de notre directrice, qui ne pouvait envisager de travailler dans ces conditions…Une équipe décapitée, mais audacieuse pour faire face à la situation épidémique !

Il faut sans doute mieux en rire qu’en pleurer… Mais au-delà de la novlangue managériale, les conséquences concrètes sur nos possibilités d’intervenir sont très préoccupantes, à mesure que le modèle entrepreneurial tend à s’imposer de façon plus ou moins insidieuse ou agressive au niveau des institutions soignantes.

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