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Billet de blog 25 janv. 2022

Se libérer de l’institution (5) ? Anti-validisme et émancipation

La polémique attisée par Zemmour concernant la prise en charge institutionnelle des enfants handicapés a mobilisé un front uni d'indignation, sans aucune nuance ni prises en compte des réalités. On se gargarise donc de discours, d'effets rhétoriques, négligeant pathétiquement les responsabilités collectives et les dynamiques politiques...

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« Comment peut-on espérer soigner des enfants malades dans un endroit où des enfants bien portants auraient du mal à vivre ? » Bruno Bettelheim 

Comment accueillir des enfants "handicapés" dans un environnement au sein duquel des élèves sans difficulté particulière sont déjà mis à mal ?...


Je recevais très récemment le père d’un adolescent présentant un syndrome autistique atypique, avec d’importantes difficultés d’intégration et de socialisation. 
Cette famille, issue de l’immigration, avait subi, dans son parcours, beaucoup de rejets, de délaissements, de discontinuités – pour ne pas dire d’intolérance et de racisme décomplexé…Il faut dire également que cet adolescent avait été particulièrement éprouvé dans son inclusion scolaire ; se sentant en permanence en décalage, exposé à l’incompréhension, à l’agressivité, il avait pu réagir par une certaine violence, à la mesure de son vécu d’envahissement. Cette situation avait alors induit des spirales très délétères, aboutissant à des signalements, à des exclusions ainsi qu’à des sentences très surplombantes.
Initialement, les parents espéraient beaucoup de l’inclusion scolaire, de façon tout à fait convergente avec les discours hégémoniques contemporains, et manifestaient une certaine méfiance vis-à-vis des soins ; « on ne veut pas que notre fils soit enfermé, entravé, maltraité ». Effectivement, ce sont là les représentations dominantes qui circulent, sans aucun ancrage avec les réalités concrètes. Et puis, de déception en désillusion, leur regard a changé. Ils ont finalement accepté, après beaucoup de pédagogie et d’insistance de notre part, de rencontrer l’équipe d’un Hôpital de Jour spécialisé dans la prise en charge des adolescents et jeunes adultes autistes ; et se sont montrés très surpris que leur fils puisse y être accueilli, sans jugement, sans normes, sans catégorisation, sans injonction comportementale, etc. 
Ce père me dit alors qu’il n’était évidemment pas pour E. Zemmour – c’est le moins qu’on puisse dire…-, mais qu’il y avait malgré tout une part de vérité dans ses prises de positions polémiques vis-à-vis des mirages de l’inclusion. 
Petit rappel : à la mi-janvier, cet agitateur d’extrême droite cherchait sans doute à attiser un nouveau scandale médiatique en affirmant que, pour les enfants en situation de handicap, « il faut des établissements spécialisés qui s’en occupent. Sauf les gens qui sont légèrement handicapés évidemment, qui peuvent entrer dans la classe. Mais pour le reste l’obsession de l’inclusion est une mauvaise manière faite aux autres enfants, et à ces enfants-là qui sont, les pauvres, complètement dépassés par les autres. »
Aussitôt, un front généralisé se levait, indigné face à tant d’outrages et d’intolérance. Sophie Cluzel, secrétaire d’État chargée des personnes handicapées, dénonçait ainsi une « vision misérabiliste et excluante, qui prône qu’il y a des enfants capables et des enfants incapables ». Damien Abad, chef de file des députés Les Républicains, réclamait de son côté des excuses publiques, en ajoutant que « faire de la ségrégation, compartimenter, exclure » était « intolérable » et que l’inclusion était « une chance pour notre société ». Jean-Luc Mélenchon vilipendait une « bêtise blessante et méchante ». Fabien Roussel, le candidat communiste à la présidentielle, se disait « révulsé », par de tels propos, condamnant une « société d’apartheid ». 
Le président national de l'Association pour adultes et jeunes handicapés, Jean-Louis Garcia, s’émouvait de ce qu'il considérait être une "ségrégation", une "mise à part", tandis que la présidente de SOS autisme France, Olivia Cattan, s’indignait " de propos jugés "discriminatoires".
Le président de l'Association pour la prise en compte du handicap dans les politiques publiques et privées (APHPP) Matthieu Annereau, par ailleurs élu local LREM et non-voyant, estimait quant à lui que "l'exclusion des 12 millions de personnes handicapées en France évoquée par monsieur Zemmour [était] profondément nauséabonde".
Enfin, ce courroux généralisé se répandit jusque sur les hauteurs jupitériennes, puisque notre président, la main sur le cœur, y alla aussi de ses imprécations, tout en enrobant sa rhétorique démagogique de son habituel vernis dégoulinant de générosité : « on ne peut se prétendre amoureux de la France et nier à ce point ce que nous sommes : une nation solidaire, humaniste, qui ne divise ni ne stigmatise », en ayant également la morgue de défendre son action « pour permettre aux enfants handicapés d’aller à l’école comme et avec les autres. » -il est vrai qu’actuellement la norme est à une telle misère scolaire que les handicapés sont effectivement logés à la même enseigne que n’importe quel élève : un délaissement général institué…. Pas de discrimination en Terre macronienne ! Tous dans la merde…


Puisque la loi de 2005 garantit l’égalité des chances pour les enfants handicapés, c’est que c’est ainsi que cela doit se passer, et que cela se passe, malgré les contradictions du réel ; n’en déplaisent aux voix divergentes, qui sont forcément du côté du mal, du faux, du nauséabond. 
Face au tollé, l'ancien polémiste s’est senti obligé de revenir sur ses propos, de crainte d’une diabolisation par trop préjudiciable – l’incitation à la haine raciale, ça va, mais la discrimination inepte des enfants handicapés constitue définitivement une limite à ne pas dépasser. 
"Bien sûr, il y a des cas où le fait de les mettre dans un établissement ordinaire est une bonne chose car ça leur permet de progresser, de se socialiser. Et puis il y a d'autres cas, réels, plus nombreux qu'on ne le dit, où c'est une souffrance pour ces enfants. Ce que j'ai voulu dire, c'est que je ne veux pas que l'obsession de l'inclusion nous prive et nous conduise à négliger la nécessité d'établissements spécialisés". Invité sur un plateau de télévision, E. Zemmour a à nouveau dénoncé ce qu’il qualifie d’ «idéologie égalitariste », en reprécisant sa prise de position : "Qu'est-ce que j'ai voulu dénoncer ? Sous le prétexte de l'inclusion à tout prix, on ferme de nombreux établissements spécialisés" et "l’Éducation nationale fait des économies sur le dos des enfants qui souffrent le plus".


Bon, autant vous dire qu’à travers ces prises de position polémiques, Zemmour a sans doute contribué à malmener encore davantage les représentations collectives concernant le soin institutionnel – un coup de plus, alors même que les institutions thérapeutiques agonisent déjà…En effet, au-delà de la forme et de l’intention, ce représentant de la haine et de l’entre-soi énonce pourtant quelques vérités indéniables : l’inclusion systématique et univoque est une idéologie qui ne prend pas en compte la singularité des situations et des besoins. Néanmoins, compte-tenu du rejet légitime que le personnage induit, cet énoncé se trouve aussitôt taxé de réactionnaire, insupportable, discriminant, etc. Dès lors, tous les discours se drapant d’un progressisme libérateur se voient sommés d’affirmer sans ambages leur offuscation et de pousser des cris d’orfraie pour dénoncer une telle vilénie, dans un front uni et convaincu d’être du côté du Bien triomphant. En définitive, s’opposer à Zemmour suppose alors de désavouer absolument les institutions spécialisées, à travers un court-circuit sidérant. Et oser questionner ce systématisme, nuancer, réfléchir, ramener du réel, des antagonismes, des processus dialectiques, tendrait finalement à nous inscrire dans le champ de l’obscurantisme, sans autre forme de procès. 
Penser que certains enfants « handicapés » pourraient effectivement bénéficier d’une prise en charge institutionnelle adaptée reviendrait désormais à s’affirmer en faveur d’un validisme discriminatoire, d’une ségrégation éhontée, d’un système d’apartheid, d’un eugénisme décomplexé…Bigre ! 
Quel déni de la complexité, de la diversité des besoins, de l’indépassable hétérogénéité des situations ; quel désaveu du travail mené par des professionnels engagés pour soutenir et porter la détresse, dans un climat d’hostilité généralisée…Nimbé dans son incontestable indignation, on brandit alors des grands mots, pathétiquement, mobilisant des comparaisons très problématiques et calomnieuses – non seulement par rapport aux personnes qui ont véritablement subi et qui subissent encore des oppressions systémiques, des violences instituées, des invisibilisations systématiques, mais aussi par rapport aux enfants handicapés qui sont effectivement pris en charge sur des institutions soignantes, et qui se trouvent assimilés, de facto, à une position de rejet voire de maltraitance…


Alors précisons d’emblée : on peut être définitivement aux antipodes politiques d’un Eric Zemmour, et néanmoins ne pas être dans un rejet systématique et une diabolisation de toute position, sur un mode réflexe, viscéral et passionnel.
On a déjà insisté sur le fait que ce discours anti-institution a été largement récupéré par l’agenda du capitalisme néolibéral, cherchant à démanteler les institutions publiques, les collectifs, et à ouvrir des marchés à la prestation, fluidifiés et lucratifs, sous le vernis progressiste de « l’inclusion pour tous ». Alors, ne nous laissons pas berner, regardons les réalités en face, et revenons-en aux faits afin de pouvoir juger sereinement. 
Peut-il exister des institutions anti-validistes, émancipatrices, qui ne soient pas des impasses ségrégatives et discriminantes ? Le diktat de l’inclusion pour tous est-il forcément libérateur, ou peut-il aussi constituer une forme de maltraitance insidieuse ? 
Pourrait-on simplement avoir l’honnêteté intellectuelle de considérer que, dans certains cas, une inclusion scolaire inadaptée peut être susceptible de mettre en danger l’épanouissement et le bien-être tant individuels que collectifs, et qu’elle constitue alors une perte de chances en termes de pronostic, de possibilités évolutives, et de perspectives d’autonomisation à plus long terme ? Ou faut-il céder aux diktats idéologiques et légalistes qui dénient le réel en faveur de principes, aussi justes soient-ils dans l’absolu ?

En tout cas, dans cette optique, les personnes handicapées et leurs familles devraient de plus en plus se démerder toutes seules, en bons auto-entrepreneurs, et mobiliser par eux-mêmes des stratégies efficientes pour déployer les moyens individuels de leurs projets – la liberté et les droits formels, au détriment de la protection et du soin. Ainsi, il n’y aurait qu’une seule aspiration pour s’accomplir comme les autres : « le milieu ordinaire » - c’est-à-dire le marché, la concurrence, « le mérite », la violence des échanges en milieu tempéré…

Nonobstant, au-delà de ces positions de principe et de ces caricatures, il conviendrait avant tout de permettre à chacun d’élargir au maximum son champ de possible, de pouvoir se confronter progressivement à certaines réalités en dehors d’un espace restreint de sécurité, de dépasser la perception de ses limitations, de gagner en puissance d’agir et en autonomie, sans référence à une norme a priori, mais en considérant les potentialités évolutives et désirantes d’une personne incarnée, tout en essayant évidemment d’intervenir sur l’environnement au sens large.
Il faut donc agir aux deux niveaux, à la fois sur l’accueil social, sur l’ajustement spécifique des conditions concrètes d’inclusion, mais aussi sur les interventions qui peuvent contribuer à faire évoluer intrinsèquement les troubles à l’origine du handicap, sans illusion ni faux semblant. Car ces approches thérapeutiques visent justement à élargir les potentialités de réalisation d’une personne singulière, à lui permettre d’accroitre son champ d’autonomisation, à investir des espaces sociaux plus élargis. Dès lors, différencier, ou diversifier, ou singulariser les parcours ne signifie pas forcément stigmatiser, mais permettre à chacun de développer sa créativité instituante dans le meilleur environnement possible, ajusté à ses possibilités et à ses limitations du moment - oui, il y a parfois des entraves… Comme le dirait Marx, « de chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins ».

Affirmer le contraire en évacuant les limitations intrinsèques liées au « handicap » consisterait à entretenir un déni, à la fois individuel et collectif, à se bercer d’illusions hypocrites, de façon à ne surtout pas heurter tant les sensibilités que les courants militants hégémoniques – largement instrumentalisés par des intérêts politiques tout à fait manifestes. Il faudrait en conséquence transformer la réalité afin de se persuader qu’il n’y aurait de « contraintes » que dans des effets organisationnels et extérieurs au sujet, susceptibles d’être traités sur un mode managérial. Pourtant, cela ne semble ni respectueux pour la personne handicapée, ni pour les institutions sociales qui se voient sommer d’abandonner leur fonction primaire pour devenir des espaces de mise en pratique d’un discours idéologique – l’école par exemple....
Le droit formel doit-il donc se substituer de façon univoque au soin ? Étrange changement de paradigme – très en phase avec l’idéologie néolibérale -, alors même que l’anthropologie nous confirme que l’émergence de l’humain va de pair avec la prise en charge collective de la vulnérabilité. Le soin, dans son acception la plus large, est justement ce qui permet la co-construction de l’autonomie, d’une appropriation désirante et subjective de soi, de la capacité acquise à affirmer et à revendiquer des droits. En tout cas, il s’agit de reconnaitre que le sujet ne s’auto-engendre pas, qu’il est inévitablement traversé par des courants de dépendance, par des dettes d’altérité, par la « violence » maturative des liens, des histoires et des signifiants qui le constituent. Ainsi, prôner la priorité d’un Droit formel et abstrait est-il une fatale, et bien irénique, erreur d’appréciation, non sans conséquence concrète, malheureusement. En effet, un tel référentiel est une porte ouverte à des formes d’aliénations très insidieuses, à savoir qu’une personne dont les conditions concrètes de subjectivation et d’autonomie n’auront pas été garanties aura évidemment plus de propension à être « captive » de certains discours ou pratiques, et à s’aligner de façon conforme à ce que l’on attend implicitement d’elle, dans une mise en scène fallacieuse de liberté.

En-deçà de la séduction exercée par ce type de discours propagandiste et pseudo-libérateur, il y a néanmoins des individus réels, aux prises avec un quotidien difficile, des aidants esseulés et en souffrance, mais aussi des personnes qui réussissent à progresser dans leur autonomie psychique et sociale, du fait des accompagnements spécifiques dont ils bénéficient encore au sein d’institutions spécialisées.
De façon plus ou moins consciente, les familles et certaines associations de malades ont finalement été instrumentalisées pour justifier la destruction systématique des structures d’accueil et de soins, au nom d’une idéologie qui, se parant des atours de la tolérance, de la modernité, et de la liberté, consiste en réalité à privatiser, à rentabiliser, à profiter et à délaisser. Tout le monde doit être logé à la même enseigne, mis en concurrence, exploitable. A cet égard, rappelons que la notion de handicap renvoyait initialement à une action visant à rendre plus équitable une confrontation…

Mais revenons un peu sur les enjeux du soin institutionnel.


Les courants les plus créatifs de cette mouvance ont systématiquement cherché à redonner la parole, à restaurer l’implication subjective, en intervenant aussi sur le cadre même du soin, en rapport avec des enjeux collectifs. Car c’est à partir de cette double utopie originelle, désaliéniste et sociale, que l’institution a pu se distinguer de l’établissement, à travers notamment la mobilisation de tous ceux qui participent du soin. La prise en compte permanente des mouvements institutionnels contribue effectivement à maintenir des processus dynamiques au sein des collectifs, à la différence de l’établissement qui est un canevas administratif normatif, inerte et potentiellement sclérosant. De fait, une institution ne peut devenir soignante qu’à la condition de traiter au préalable son propre cadre, de penser ses résistances, ses tâches aveugles, d’intégrer la temporalité, l’amont et l’aval, la transmission, etc..

Dès lors, sous l’influence de la psychothérapie institutionnelle et des approches psychodynamiques, les soins se sont de plus en plus adressés à la singularité de la personne, considérée en tant que sujet traversé par une histoire, des désirs, des émotions, des refus, des représentations, des empêchements, etc. Et progressivement, les institutions se sont ouvertes vers le social, avec des perspectives d’intégration et des projets d’autonomisation sur le long terme. Ces spécificité du modèle français ont ainsi persisté pendant plusieurs décennies : « les pédopsychiatres ont moins utilisé de solutions médicamenteuses et durant la seconde moitié du XXème siècle, ils ont développé les approches multidimensionnelles offrant au quotidien pour ces enfants des temps d’éducation, de pédagogie, mais aussi de thérapie afin de leur donner la possibilité d’acquérir des compétences sociales et scolaires et de développer leurs capacités d’imagination et de symbolisation », comme le rappelle le manifeste pour une prise en charge plurielle et éthique de l’autisme de la CIPPA.


Ainsi, les pratiques soignantes ne sont pas systématiquement « perverties » par des dérives de pouvoir, de domination, de paternalisme, etc. – même si c’en est certes un écueil omniprésent. Le travail institutionnel permet justement de « traiter », autant que faire se peut, ces périls. Mais pour cela, il faut aussi pouvoir reconnaitre, accepter et accueillir la souffrance et le mal-être – au-delà du handicap ; il faut pouvoir s’adresser à un sujet singulier, incarné – au-delà de l’usager -, en tant que personne susceptible d’être affectée et altérée, engagée dans une éthique du lien – au-delà du prestataire de service. Il faut pouvoir mobiliser des ressources institutionnelles vivantes et créatives pour définir des perspectives d’émancipation ; qui revendiquent l’hospitalité et la rencontre ; qui sécrètent du commun et du collectif ; qui protègent, sécurisent et prennent en compte des besoins spécifiques, sans souci immédiat de rentabilité ; qui ne se résignent pas face à la fatalité d’un présumé destin neurodéveloppemental, ou de déterminismes génétiques inamovibles ; qui prennent en compte les avancées de la science, dans ses dimensions de complexité et d’interdisciplinarité, tout en ne lâchant jamais la dynamiques des expériences et des pratiques concrètes  ; qui s’inscrivent dans des perspectives longues, à la fois sur le plan du devenir individualisé, mais aussi sur le plan d’un fonctionnement rationnel du point de vue économique ; qui ne font pas l’impasse sur une clinique véritable, sur l’intersubjectivité, sur la compréhension, sur la prise en compte d’un contexte existentiel élargi ; et qui veulent soigner pour soulager, pour soutenir, pour relancer, et non pour appliquer des procédures anonymes…
Le soin institutionnel doit également pouvoir se dégager des préjugés, des catégorisations, des normes validistes à l’adaptation, à la performance, au rendement…
Dans un écosystème capitaliste, toute institution court ainsi le risque de s’organiser par rapport à certaines injonctions anthropologiques d’arrière-plan – par exemple celles de l’homo economicus ou de l’auto-entreprenariat -, venant radicalement transformer ses finalités et son organisation. Par ailleurs, Elliott Jaques soulignait aussi que le dispositif institutionnel peut se trouver captif de l’objet central de sa tâche primaire, avec un fonctionnement en miroir. Dès lors, une institution qui ne viendrait plus questionner ces procédures, ces protocoles, ces routines, qui ne serait plus à même de subvertir ces ritualisations systématiques, risquerait effectivement de s’insulariser et de se « ghettoïser ».

Dans sa dimension la plus subversive, la psychanalyse a justement comme perspective de restaurer une parole subjective, intégrant l’histoire et ouverte sur le devenir ; de faire émerger les désirs et les refus, en prenant en compte l’intime et la singularité ; d’appréhender le sens à travers une relation incarnée et sensible ; loin, très loin, des contraintes imposées inlassablement par les méthodes comportementalistes intensives « qui marchent », des injonctions à la réhabilitation, aux développements des habiletés, des compétences et des capacités…

Par ailleurs, la prise en charge en institution est avant tout un travail d’équipe, avec une dimension collective absolument primordiale. Comme le rappelait Roger Misès, « au cours d’une approche de ce genre, on n’est jamais tous ensemble, au même moment, sur le même terrain. Par exemple certains se trouvent plutôt dans un accompagnement en profondeur, à un niveau archaïque, tandis que d’autres sont dans une position de soutien à l’émergence de potentialités de réintégration, qui se situent sur un registre plus évolué. À d’autres moments, dans le travail en commun, se manifestent des convergences qui, en rassemblant tous les membres de l’équipe, possèdent une fonction (…) de relance du processus curatif ».
De fait, il est particulièrement important de pouvoir partager et élaborer collectivement les éprouvés, les affects, les désarrois, de façon à pouvoir se dégager de contre-attitudes négatives et de garantir la dynamique des processus. Il faut donc pouvoir se rencontrer très régulièrement, ajuster les interventions, prendre en compte les différenciations dans le devenir d’un enfant en fonction des personnes et des activités proposées, etc. Ceci suppose évidemment une cohérence d’équipe, une organisation coordonnée et supervisée du travail à plusieurs, mais aussi la possibilité d’aborder les conflictualités, les doutes, les blessures et les malentendus. L’institution est aussi un lieu où, à partir des coups de gueule et des espérances, des amertumes et des solidarités, des représentations vivantes et incarnées peuvent émerger …Une équipe, ce sont des regards croisés, des échanges contradictoires et complémentaires, qui permettent d’appréhender la façon dont une personne singulière va investir des interactions différenciées, dont elle va habiter son corps, explorer l’environnement, à travers des contextes spécifiques mais reliés entre eux. 
Le travail institutionnel nécessite également une ouverture permanente sur des espaces tiers, avec un tissage permanent de liens et d’allers-retours avec l'extérieur : l'école, le domicile, ou d'autres espaces de socialisation. Ainsi, de plus en plus de prises en charge s’inscrivent dans la séquentialité ; dès lors, elles ne constituent qu’un temps partiel qui s’articule avec d’autres types d’intervention.
Et tout cela va pouvoir, pas à pas, se raconter, se partager, s’inscrire dans un fil narratif. Les échanges réguliers, les élaborations communes tissent en effet des histoires, qui d’une façon ou d’une autre, vont pouvoir se restituer à la personne, et l’aideront à développer ses propres processus narratifs, à organiser ses vécus, à articuler des morceaux épars de son existence et à se réapproprier ses éprouvés personnels. L’expérience cliniques des soignants, leur créativité ainsi que leurs propres références théoriques peuvent favoriser l’émergence de ces matrices de sens qui soutiennent le déploiement d’un récit intersubjectif, à partir du creuset des liens éprouvés au quotidien. Mais pour que cela puisse advenir, il faut déjà que ces moments partagés puissent être vectorisés par le plaisir du jeu et de la pensée. Il faut restaurer une appétence à découvrir, à ressentir, à apprendre. Il faut faire émerger un désir à communiquer, une curiosité pour le lien et la parole.


Outre ce cadre collectif, il convient de rappeler ce qui devrait être une évidence : le soin ne pourra émerger qu’à travers une véritable éthique de la rencontre. Au-delà d’un trouble, ou d’une constellation de symptômes et d’empêchements, il s’agit surtout de nouer un lien particulier, ouvert, respectant la singularité d’une personne, dans toutes ses dimensions. Et ceci impose déjà une forme d’humilité : pour vraiment être dans la rencontre, il faut effectivement pouvoir se détacher de ses schémas trop réducteurs, de ses certitudes et de ses propres défenses par le savoir. Rencontrer suppose une prise de risque, car elle implique de maintenir une certaine indécidabilité, de revendiquer de l’imprévu, et de s’engager personnellement, au-delà de son identité professionnelle. Là se situe la possibilité d’une clinique authentique, et d’une véritable évaluation, susceptible de laisser une place à l’altérité et au lien. Car on peut être tout à fait rigoureux, sans pour autant mettre sa subjectivité ou sa sensibilité de côté en se réfugiant derrière des grilles ou des questionnaires. De fait, les éprouvés, les vécus du clinicien font éminemment partis des enjeux à appréhender, au-delà d’un relevé purement comportemental. Mais ce type de posture suppose un engagement, une responsabilité et une confiance, qui peuvent d’autant plus se déployer si l’arrière-plan institutionnel est vécu comme soutenant.
C’est donc dans ce partage commun des ressentis, des impressions, des scènes vécues, que va pouvoir se co-construire, une histoire commune et partagée, à même d’ouvrir des horizons de désir, et des revendications de droits.
L’objectif de toute « institutionnalisation » ne devrait pas être de répéter une ségrégation, mais de viser à une relance de la fonction instituante ; de donner, autant que faire se peut, l’opportunité à un sujet de pouvoir se (ré)instituer, à travers l’altérité et la singularité…

Avant de s’arc-bouter sur des postures idéologiques, il est essentiel d’en revenir aux pratiques, aux témoignages, aux récits des faits. C’est ce que se propose l’ouvrage collectif coordonné par Jean-Michel Carbunar « Le quotidien d’un hôpital de jour pour enfants »  : « Dans un récit vivant et actuel, l’équipe d’un hôpital de jour témoigne du quotidien, de l’intime, de la rencontre et de l’échange d’une clinique engagée. En suivant la temporalité d’une journée ordinaire, s’y expose une pratique qui allie éducation, pédagogie et thérapeutique, non pas « contre » une pathologie, mais avec l’enfant en souffrance psychique et sa famille. Tous les acteurs – éducateurs, infirmière, institutrices, assistante sociale, secrétaire, pédiatre, psychologues, pédopsychiatres, directeurs, psychanalystes, psychomotriciens et cuisinière – racontent leur idée du soin qui s’inscrit dans une expérience collective et plurielle de quarante ans, fière de ses résultats thérapeutiques au long cours. Cet essai de transmission vise à rendre de l’espoir aux enfants, aux familles et aux professionnels à partir des valeurs humanistes orientées par la psychanalyse et la psychothérapie institutionnelle d’aujourd’hui, loin d’une psychiatrie dogmatique et culpabilisante qui, associée à une baisse constante des dotations budgétaires, remet en cause tout l’édifice institutionnel du soin psychique destiné aux enfants ». 


Dans ces récits incarnés, il est question de seuils, de passages, de traversées, et d’accueil ; de contre-temps, de dissonances, de polyphonies, de fugues et de contrepoints ; de rituels et de jeu ; de recommencements et d’inédits ; de cadre, de stabilité et d’interstices ; de trous, de pleins ; de doutes et d’espoirs…
« Même lorsque les entraves sont importantes, on considère qu'un geste, un cri, l'apparition d'une phase stéréotypée, possède une valeur signifiante même si le sens nous en échappe ». 

Il est aussi question de partage, de paroles, de temps et d’histoire…


« Parler ensemble, dans une mise en pluralités de nos langues singulières, est notre méthode de travail. Avec le temps, nous ne diagnostiquons pas de mieux en mieux, nous ne décrivons pas plus précisément la vie psychique de l'enfant en souffrance, nous acceptons, à chaque fois, encore, de ne pas savoir, de relire l'histoire et d'y trouver un autre sens, entraîné par une autre association qui vient d'un autre que moi... »


Et voilà ce que peut réaffirmer le Pr Pierre Delion dans sa postface : « Les lieux de soins de votre sorte sont menacés tout simplement de disparaitre si ceux qui les font vivre, voire survire, ne sont pas dans une position (…) de montrer que le travail qui y est accompli est ce qui peut arriver de mieux aux enfants accueillis. Mais pour cela, il ne suffit pas de faire de grands discours théoriques, et même trop souvent idéologiques, encore faut-il permettre aux enfants d’évoluer favorablement, même au prix de difficultés développementales considérables, vers un avenir meilleur pour eux et leur famille. 
Cela ne se décide pas dans des protocoles déduits de calculs statistiques, fussent-ils mis en forme par une quelconque autorité de santé, si haute soit-elle, cela passe par une logique radicalement différente, sachant conjuguer l’humanité d’un accueil singulier avec la construction, après expérience partagée avec l’enfant, d’un costume sur-mesure plutôt que l’achat du prêt-à-porter, avec les différents approches nécessaires à sa reprise développementale (éducatif toujours, pédagogique si possible, thérapeutique si nécessaire) et en accord partagé avec ses parents, soutenus lorsqu’ils en ont besoin par les rencontres fréquentes avec l’équipe soignante de leur enfant ».

Libres à tous ces progressistes convaincus d'y voir de la ségrégation ou de l’apartheid dans le seul but de confirmer leurs propres convictions idéologiques et démagogiques - ou leur ignorance crasse….
Au-delà de ces effets discursifs, il faudra pourtant s’attacher à comprendre la réalité des enjeux, et des dérives actuelles... A suivre.

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Billet de blog
Violences faites aux femmes : une violence politique
Les révélations de Mediapart relatives au signalement pour violences sexuelles dont fait l'objet Damien Abad reflètent, une fois de plus, le fossé existant entre les actes et les discours en matière de combat contre les violences sexuelles dont les femmes sont victimes, pourtant érigé « grande cause nationale » par Emmanuel Macron lors du quinquennat précédent.
par collectif Chronik