Résistances et complicités

Dans le contexte des réformes imposées aux CMPP par l'ARS, il parait essentiel de donner la parole aux critiques argumentées des praticiens engagés sur le terrain. Mais, il convient également de souligner les complicités de certaines associations de famille qui en viennent à soutenir le démantèlement du soin par rapport à une idéologie et à des intérêts très communautaristes

« L’objectivité dans les relations entre les hommes, qui fait place nette de toute enjolivure idéologique, est déjà devenue elle-même une idéologie qui nous invite à traiter les hommes comme des choses » Adorno


En ces temps de crises sanitaires et sociales, il parait bien dérisoire d’aborder d’autres sujets que celui de l’actualité épidémique et de notre désarroi collectif face à la menace qui nous astreint. Cependant, au-delà de la gestion nécessaire de l’urgence épidémiologique à courte échéance, il va être très important de rester vigilant sur certains points, particulièrement mis en exergue par cette pandémie de Covid-19 : il faut donc considérer non seulement la dimension socio-politique de la crise, avec des facteurs prédisposants en amont (globalisation débridée, facteurs écologiques favorisant l’émergence et la transmission virale, délitement des services publics et sanitaires par exemple ), mais aussi anticiper d’ores-et-déjà les éventuels effets d’après-coup. De fait, un état postcritique, à l’échelle individuelle ou collective, n’est jamais semblable à celui qui précédait l’ébranlement. Nous percevons actuellement la fragilité de notre système globalisé, de nos protections sociales, et de notre vivre-ensemble… Nous touchons du doigt l’inanité de certaines priorités, qui ont favorisé jusqu’à l’absurde le profit économique, la libéralisation forcenée, et le démantèlement des services publics. Nous éprouvons l’insignifiance de certains de nos modes de vie, centrés sur un consumérisme à outrance, sur l’abrasement de toute barrière, tant sur le plan économique qu’éthique…Nous constatons certains réflexes inquiétants, tels que le repli sur soi, l’hyper individualisme, l’abandon des plus vulnérables, la mise à mal de notre fonctionnement démocratique…Et nous réalisons à quel point certaines valeurs sont essentielles, précieuses et fragiles : le soin, l’entraide, la solidarité, le dévouement, l’appartenance à une humanité élargie…Les soignants mobilisés pour gérer la crise sanitaire sont actuellement applaudis par la population, le chef de l’Etat les désigne comme des héros. Et puis, après, seront-ils à nouveau empêchés d’exercer dignement leur mission auprès des plus fragiles, devront-ils souffrir toujours plus de l’abandon, voire du mépris de la part de leurs tutelles administratives, en faveur d’une « dynamique d’efficience médico-économique » ?
Il faut déjà se préparer à tirer les conséquences de ce drame collectif, même si, à l’heure actuelle, nous n’en connaissons pas encore l’ampleur. D’un côté, on peut effectivement envisager que cette crise constituera une nouvelle brèche dans notre système de solidarité collective, voire même dans notre fonctionnement démocratique. La stratégie du choc décrite par Naomi Klein pourrait effectivement conduire à un délabrement encore plus poussé de notre modèle social et de la solidarité collective, sous prétexte de la crise économique et de la « nécessité » de mener encore plus loin les politiques d’austérité et de privatisation – ou même d’en arriver à des modes d’organisation plus totalitaires…. D’un autre côté, on peut espérer une prise de conscience politique, avec une nouvelle hiérarchisation des priorités au niveau collectif : focalisation sur le lien, le soin, le service public, la décence commune, la transmission, le soutien transgénérationnel, la sobriété responsable, ou la justice sociale ; relocalisation des activités stratégiques (production de médicaments essentiels par exemple…), financement de la recherche fondamentale sur du long terme, au-delà d’impératifs de rentabilité immédiate, prise en compte de l’impact écologique, sanitaire, et éthique des politiques néolibérales, réinvestissement de temporalités pérennes dans l’intervention politique, etc.
Malgré le contexte d’angoisse et de confinement, il va falloir garantir la poursuite de la réflexion collective, maintenir l’élan des combats, et rester mobilisés face à certaines évolutions délétères qui concernent l’avenir de notre société…Il n’est donc pas superflu de s’extraire de l’immédiateté pour continuer, inlassablement, à entretenir la lutte, la critique et les propositions ; et pour réfléchir aux évolutions actuelles afin de préserver notre avenir commun.


C’est pourquoi il me semble juste de poursuivre mon engagement par rapport aux bouleversements en cours dans le champ de la pédopsychiatrie et du médico-social, et de continuer à faire écho aux mouvements de résistances, dans la continuité de mes précédents billets.
Avant d’essayer de comprendre les soubassements idéologiques, institutionnels et politiques qui ont pu amener aux réformes imposées par l’ARS Nouvelle-Aquitaine, il parait important de donner un aperçu des réactions suscitées par le cahier des charges concernant l’ « évolution de l’offre des CMPP »
A cette fin, nous vous présenterons les commentaires et critiques des acteurs du soin, ou du scolaire, qui ont pu légitimement s’insurger contre ces dérives « neuro-technocratiques ». Il est heureux de constater un élan de résistance face au rouleau compresseur managérial, autoritaire et doctrinal des politiques sanitaires actuelles ; et d’observer la persistance d’une capacité à penser et à s’insurger, ou encore l’émergence de dynamiques collectives et vivantes au niveau des acteurs engagés sur le terrain, en dépit des effets de sidération induits par la brutalité et par l’évacuation systématique de tout germe réflexif de la part de nos technocrates experts.
Mais il sera aussi important de prendre en considération les enjeux politiques, à travers notamment la réaction de certains mouvements d’association de parents. De fait, là se cristallisent des dimensions proprement clientélistes et des effets lobbying, mettant en évidence des « stratégies de coalitions de causes » entre pseudo-représentants de la société civile, intérêts privés et instances de tutelle politico-administrative.


Commençons donc par aborder les résistances : début février, un Collectif interprofessionel médico-social de la Nouvelle-Aquitaine (CIPMSNA) a vu le jour, afin d’organiser une lutte collective par rapport aux injonctions autoritaires, méprisantes et destructrices de l’ARS. Dans cette dynamique, une manifestation a été organisée pour le 13 mars devant les locaux de l’ARS à Bordeaux, les responsables du fameux cahier des charges ayant refusé de s’exprimer jusqu’à cette date. Je n’ai malheureusement pas trouvé beaucoup d’échos médiatiques de cet événement (effet coronavirus ? …).
Voici cependant ce que la CGT a pu transmettre du climat de la rencontre entre la délégation représentative des manifestants et les responsables de l’ARS : « Le moins qu’on puisse dire est que le ton donné à la rencontre par l’ARS a été glacial …Après un temps d’écoute où les représentants des salariés ont demandé le retrait et la renégociation d’un cahier des charges (…) le DG de l’ARS nous a déclaré tout bonnement que nous ne vivons pas dans le même monde (!) et qu’il s’agit de respecter trois principes non discutables : Respect de la loi (inclusion) ; Recommandations de bonnes pratiques ; Respect de l’usager ». « Nous nous heurtons à un mur de mépris et de volonté de ne rien négocier sur le fond ». « L’ARS se targue du soutien explicite des grandes associations gestionnaires (PEP, assos autour de l’autisme, APAJH…), sans bien sûr aborder le fait que ces assos, pieds et poings liés à l’ARS pour leur survie et leur financement, n’ont pas vraiment le choix ??? ». « La rencontre aura duré un peu plus d’une heure où manifestement les hauts fonctionnaires qui nous ont reçu ont eu de la peine à accepter d’entendre « la base », du haut de leurs certitudes … ».
Une pétition a également été lancé, dans le but de relayer la révolte, et de susciter un mouvement de refus plus généralisé. En voici quelques extraits : « Nous, professionnels du médico-social en Nouvelle-Aquitaine, avons décidé de nous constituer en collectif régional pour résister à la dégradation programmée de nos actions auprès des usagers et de leurs familles ».
« Nous dénonçons le mépris avec lequel les acteurs de terrain, soucieux de prendre soin des usagers et de leurs familles, sont traités par une administration publique régionale qui impose sans concertation et discussion des procédures formatées par des « experts » hors sols, réduisant les acteurs de terrain à de simples exécutants et menaçant les structures médico-sociales qui n’appliquent pas leurs directives »
« Depuis plusieurs mois, le champ du médico-social est confronté à des bouleversements de ses missions et de ses moyens, sous tendus par une idéologique technocratique qui, sous couvert d’intentions louables dans ses principes (visée inclusive, amélioration des pratiques, coopération locale, bientraitance, prévention des risques psychosociaux, évitement des ruptures de parcours...), impose de manière souveraine des orientations et des pratiques professionnelles sous formes d’injonctions normées et rigides qui dénaturent les principes qu’elle édicte pourtant en règles ». Dénonçant « la gestion centralisée, verticale et réductrice des problématiques complexes », les revendications vont tout simplement dans le sens de « redonner la parole aux professionnels et de leur permettre d’être acteurs de l’avenir du médico-social en Aquitaine ».
La Fédération des CMPP a également réagi par un communiqué. Ce texte critique d’abord la forme du cahier des charges : « le ton, très marqué par l’autoritarisme, est menaçant », « il s’adresse uniquement aux associations gestionnaires avec des délais de mise en œuvre extrêmement courts et un chantage financier insupportable ». Puis, sur le fond, il s’agit de dénoncer une « idéologie qui procède par torsion et utilisations partielles des textes ». Par exemple « la référence aux RBPP les présente comme obligatoires, alors qu’il s’agit, comme leur nom l’indique, de recommandations qui ne sont ni obligatoires ni opposables », et qui ne « sauraient dispenser le professionnel de santé de faire preuve de discernement, dans sa prise en charge du patient qui doit être celle qu’il estime la plus appropriée, en fonction de ses propres constatations ».
Par ailleurs les conséquences concrètes en termes d’accessibilité aux soins et d’égalité sont pointées : « on peut s’interroger sur l’injonction faite de ne plus prendre en charge certains enfants et leurs familles dont les pathologies sont qualifiées de pathologies « légères ». A ce sujet, la FDCMPP rappelle que « la souffrance psychique est un ressenti subjectif, à respecter chez chaque patient et chaque famille, et ne préjuge en rien de la pathologie en cause ou de sa gravité. Vouloir limiter la durée des prises en charge est également en contradiction avec la complexité du psychisme humain qui peut demander, quelle que soit l’origine de la souffrance, un tact et une temporalité bien différents des autres domaines de la médecine ». L’attribution de la plupart des moyens humains, financiers, et l’orientation exclusive des dispositifs de santé publique vers les Troubles Neurodéveloppementaux posent des questions éthiques, de solidarité et de justice, mais aussi de prise en compte des réalités et des besoins sanitaires sur le territoire. En effet, « les chiffres rapportés par l’enquête IGAS, même s’ils ne reposent eux non plus sur aucune enquête scientifique, pourraient être pris comme base de référence ; ils indiquent une répartition de 20% de TND et de 80% pour l’ensemble des autres troubles ». Ainsi, « ces dispositions posent un grave problème de santé publique et mettent à mal la cohésion sociale. Nombre d’enfants et de familles que nous recevons, et qui ne relèvent pas des TND, sont dans une grande précarité sociale ; leur conseiller d’aller consulter dans le privé est d’un irréalisme qui interroge ». « Il en va de même pour les enfants accompagnés par l’Aide Sociale à l’Enfance (ASE) et qui consultent pour des troubles qui, le plus souvent, ne relèvent pas des TND ». De surcroit, le rapport IGAS se montrait défavorable à des stratégies basées sur des dispositifs de soins par pathologie….
Au-delà des stratégies concrètes en termes d’accès aux services sanitaires publiques, la FDCMPP aborde des enjeux plus épistémologiques par rapport à la conception des troubles psychiques véhiculée par l’ARS Nouvelle-Aquitaine, avec une « définition des troubles neurodéveloppementaux qui absorbe tous les éléments psychopathologiques en les réduisant à des facteurs annexes modulateurs ». « Le rabattement de la souffrance psychique et psycho-sociale comme automatiquement équivalente à des « cas légers », du seul fait que ces enfants n’émargent pas dans le champ du handicap est, pour le moins, problématique ».
Enfin, sur les modalités pratiques des politiques inclusives, les critiques sont également pertinentes, avec la dénonciation d’une confusion des places, des espaces, des fonctions, des responsabilités, des expertises, etc. « L’école n’a pas vocation à devenir un lieu de soin où des équipes mobiles pourraient intervenir (où et comment ?) et les praticiens de CMPP ne sont pas des conseillers pédagogiques, cette profession existant déjà au sein même de l’éducation nationale ». « De même, l’école ne peut en aucun cas devenir un prescripteur de traitement ou de prise en charge ».
Au total, ces réformes autoritaires ne peuvent avoir que des effets désastreux, tant pour les enfants en souffrance, que pour la qualité de travail et l’investissement des praticiens : « on peut se demander si ce cahier des charges, et la méthode avec laquelle il est question de l’imposer, ne risque pas d’entraîner une certaine maltraitance pour des enfants et des familles qui vont être probablement exclus des CMPP, et pour les professionnels auxquels il s’agit d’imposer, sans leur demander leur avis, un fonctionnement qu’ils n’auront pas co-construit ».
De son côté, l’association des Psychiatres de secteur infanto-juvénile a exprimé ses vives critiques quant aux réformes autoritaires de l’ARS Nouvelle-Aquitaine, rappelant que l’abord ciblé des troubles émaillant du développement infantile est « inséparable d’un véritable abord global de la vie de l’enfant, en particulier de sa construction psychique et de son identité, elle-même en lien avec un éco-système large qui dépasse de beaucoup sa propre famille. La raison de ce double abord est simple : chez la plupart des enfants, les troubles sont multiples et réclament une évaluation minutieuse afin de déterminer si la souffrance psychologique, presque toujours associée est secondaire, primaire, ou sans lien causal ». Outre le fait que les injonctions de l'ARS Nouvelle Aquitaine ne considèrent pas "la dimension globale de la vie psychique de l'enfant" » l'API pointe également une "mainmise administrative inadmissible sur la liberté de prescription du médecin", rentrant en conflit avec le code de déontologie médicale. 
Le collectif des 39 a également pu joindre ses commentaires : « Les CMPP (comme les CMP enfants) reçoivent, sans à priori, toutes les familles qui les contactent, le plus tôt possible après qu’elles en aient fait la demande. Ces centres ont malheureusement subi des baisses importantes du nombre de professionnels au cours des dernières années, des structures ont été déplacées, fermées… et les listes d’attente se font alors de plus en plus longues. C’est une nouvelle attaque que subissent les CMPP en Nouvelle-Aquitaine : l’ARS exige (sans concertation) la transformation radicale de ces lieux de consultation généraliste en « centres experts » de diagnostic d’un seul type de pathologie dite « du neuro-développement » (concept dont les bases scientifiques sont controversées et la pertinence clinique non-confirmée, mais qui sert d’alibi pour gommer l’existence des dimensions psychodynamiques et psychosociales des pathologies pédopsychiatriques) ». « L’ARS somme les CMPP de renoncer au soin psychique individualisé au profit d’une « gestion » de cohortes de cas : les enfants devraient se voir attribuer automatiquement un diagnostic et être dispatchés, selon leur « neuro-pathologie », à des rééducateurs ». « Ce document de l’ARS est une nouvelle tentative de la part des tenants d’une vision orientée et excluante du développement des enfants d’imposer une approche réductrice, purement neuro-éducative des « troubles », au détriment de la vision globale de l’enfant ».
« Ce ton et cette démarche pourraient s’apparenter à un « harcèlement moral institutionnel » que véhiculent certaines démarches managériales, qui se développent également à l’Hôpital, à l’École, à l’Université… »
Les syndicats se sont aussi organisés pour réagir collectivement, à l’instar du Collectif intersyndical CMPP 86, s’indignant de « décisions venues “d’en haut”, sans concertation, dans la plus pure tradition des politiques macronistes ».
A nouveau les professionnels déplorent la transformation des CMPP en plateformes, « où l’enfant ne sera plus que “bilanté” et “orienté” sous le prisme unique des neurosciences ». « Réduire uniquement la conception de l’être humain au seul fonctionnement biologique est peut-être tentant face à sa complexité. Ainsi il est plus simple de penser que tout est éducable, rééducable de manière fonctionnelle afin de « guérir » et ainsi vaincre le symptôme clairement identifié par un diagnostic « fiable ».
« Ce cahier des charges oppose les troubles neuro développementaux à tous les autres troubles nommés « légers ». Le terme "trouble léger" ne relève d'aucune classification actuelle (DSM5 ou CIM10) à notre connaissance. N'est-ce pas un terme disqualifiant, méprisant pour le patient, la famille et le professionnel ? Nous supposons que vous qualifiez ainsi les troubles dits anxieux (troubles que l’on retrouve par exemple chez les enfants maltraités, agressés, harcelés, en proie à des idées suicidaires…) qui représentent actuellement la majorité de notre file active. On peut rappeler que les recommandations de bonnes pratiques monopathologiques ne peuvent s'imposer à une file active présentant majoritairement des polypathologies ».
Les professionnels du soin dénoncent ainsi cette « remise en cause de la polyvalence de la structure CMPP pourtant réaffirmé dans le rapport de l'IGAS, qui tend également à invalider la liberté de choix des parents ». « Exclure une partie des patients de l'accès aux soins revient à faire de la discrimination et donc contredire les valeurs associatives de l'ensemble des CMPP et de la République Française. Pour rappel et en référence au code de déontologie médical, il ne peut y avoir de discrimination dans le public accueilli sur le critère des troubles ou pathologies présentés ».
Le Collectif souligne que, pour le cahier des charges, « l’approche psychologique est réduite à une approche neuropsychologique exclusive ». Par ailleurs, le caractère irréaliste des délais imposés (9 mois en tout et pour tout) est légitimement questionné : « ce délai si court ne permettra pas d'accéder à des formations correctes et de former 100% du personnel comme exigé. Pour exemple, nos collègues neuropsychologues seront heureux d’apprendre qu’une spécialisation de 2 ans peut être condensée en si peu de temps. Pourquoi une telle urgence ? »
Quant aux possibilités concrètes d’intervention sur les établissements scolaires, le Comité souligne quelques enjeux déontologiques largement occultés par les technocrates hors-sol de l’ARS : « Vous effacez d’un revers de manche toutes les conditions nécessaires pour le droit à une confidentialité que les enfants et leur famille sont en droit d’exiger. L’école ne peut garantir cela ».
D’ailleurs, les syndicats impliqués dans l’éducation nationale manifestent également leur atterrement face aux diktats de l’ARS Nouvelle-Aquitaine : « Effectuer des bilans, poser des diagnostics neuro-développementaux, coordonner, préconiser des recommandations éducatives : telles sont les nouvelles missions affectées au CMPP. C’est donc la disparition du SOIN ! ». A ce sujet, il est parfois bon de rappeler que l’école n’a pas vocation à devenir une institution soignante, nonobstant les velléités inclusives et de réduction budgétaire des hautes sphères : « Les RASED auraient donc vocation à apporter du Soin ? Ce n’est pas leur mission ». « Dans un contexte de déstructuration des établissements médico-sociaux, le CMPP est lui aussi réquisitionné au nom de l’école inclusive, perdant ainsi sa mission première : accompagner les enfants/élèves en souffrance psychique ». « Qui peut imaginer une enfant harcelée ou présentant une phobie scolaire être suivie à l'école !!! »
La prise en compte de la réalité est décidément le parent pauvre de la gouvernance neuro-technocratiques…
« POUR L'ARS, LES ENFANTS NE SONT QUE DES CHIFFRES DANS DES TABLEAUX EXCEL…
LES INSTITUTIONS? PAS CONCERTÉES! LE SANITAIRE? PAS CONCERTÉ! L'EDUCATION NATIONALE? PAS CONCERTÉE! »
L’Union syndicale de la psychiatrie souligne que, derrière « ce charabia bureaucratique », se profile une nouvelle attaque contre la pédopsychiatrie et la psychiatrie comme disciplines. Ces nouveaux coups de boutoir se situent dans « le prolongement de la circulaire de 22 novembre 2018 de la ministre de la Santé [relative à la mise en place des plateformes d’orientation et de coordination] et dans la suite de l’Instruction interministérielle du 19 juillet 2019 envoyée par cette même ministre, mais il s’agit ici d’une accélération brutale de la mise en œuvre de ces injonctions » ….
Enfin, du côté de la CGT et de la « Nouvelle Vie ouvrière », la prise en otage des usagers et le dévoiement de la déontologie sont à nouveau dénoncés, notamment en ce qui concerne les modalités de mise en œuvre des réformes : « Les professionnels ont l'interdiction formelle d'informer les familles et ce serait une faute grave s'ils le faisaient. C'est-à-dire que, pour l'instant, ils reçoivent des gens dont ils savent pertinemment qu'à partir du mois d'avril ils n'auront plus de rendez-vous mais ils ne peuvent pas leur dire. Bonjour l'éthique ! »
La presse a également pu se saisir de cette situation préoccupante, par exemple Rachel Knaebel pour Bastamag : « Le soin en voie d’extinction » : voilà ce que signifie ce nouveau cahier des charges pour des salariés de CMPP, réunis en collectif intersyndical dans le département de la Vienne ». « Ce qu’ils appellent les cas légers, les "non-TND" [troubles du neuro-développement], ne seront pas soignés, ou alors renvoyés vers le privé. Les cliniques privées vont avoir le champ ouvert », alerte de son côté Martin Pavelka, pédopsychiatre en hôpital public ».
« Une instruction ministérielle de juillet dernier donne à penser que la volonté du gouvernement est de fondre, à terme, dans tout le pays, les CMPP et les autres centres d’accompagnement psychologique et médico-social destinés aux enfants et adolescents (les centres d’action médico-sociale précoce, Camps, et les CMP infanto-juvéniles) dans ces plateformes d’orientation ».
« C’est un virage dogmatique et idéologique violent, qui vient mettre à mal l’humain dans nos soins, se désole aussi la psychologue aquitaine. Mon outil de travail, c’est la parole. Là, ils veulent juste faire de l’évaluation, faire de nous de simples rééducateurs. La question, c’est comment on va soigner les enfants demain ? »
« Soigner les enfants devient déjà de plus en plus difficile depuis plusieurs années au sein des CMPP et CMP du territoire, faute de moyens suffisants. Entre 2011 et 2019, plus de 200 CMP pour enfants et adolescents ont fermé à travers la France. Alors même que la demande de soin augmente… ».
Mediabask relaie la métaphore suivante pour décrire la situation des soignants : "On est dix dans une barque, en pleine mer face à la houle. Deux rament, nous. Et les huit autres, l’ARS, vous disent comment ramer"…"Sous couvert d’améliorer la prise en charge des enfants autistes et de faire de l’inclusion, on remet en cause tout le fonctionnement actuel des CMPP". « Les professionnels craignent de passer leur temps à "faire des bilans". Catégoriser les troubles à outrance participerait à sectoriser la pratique des soins. Et à exclure les enfants qui n’entreraient pas dans telle ou telle case ».
Yann Dienner n’est pas en reste dans sa rubrique de Charlie Hebdo : « que s’est-il passé ? Il se trouve qu’Emmanuel Macron avait fait la promesse électorale de s’occuper des autistes. Alors les ARS sont sommées de faire quelque chose. Et comme aucun argent n’est débloqué pour créer les établissements dont les autistes ont effectivement besoin, les ARS vont détourner des structures considérées tout d’un coup comme luxueuses : les CMPP » …
Même France 3 région a pu transmettre l’indignation des praticiens de CMPP et souligner les enjeux éthiques posée par une inclusion imposée aux forceps : « autre problème induit par ce repositionnement au sein des écoles : celui du secret professionnel. Les enfants et leurs familles n'ont pas forcément envie que cette prise en charge soit révélée. Certains professionnels s'interrogent donc sur la validité juridique d'un tel changement. Être clairement identifié et pris en charge au sein même de l'école peut entraîner une stigmatisation de l'enfant ».
Par ailleurs, des soignants ont pu exprimer leurs réactions personnelles par rapport au déroulement des faits, comme par exemple cette psychologue atterrée : « les conséquences de l'ensemble de ces mesures ne peuvent être que dramatiques : inégalités devant le soin, discrimination, ruptures de soin, enfants non TND en déshérence, enfants avec TND identifiés à leur trouble, étiquetés handicapés sans aucune dimension subjective, enfants faussement «  fichés » TND pour pouvoir bénéficier des forfaits de soin ou abusivement diagnostiqués TND dans ce grand fourre-tout où les troubles sont regroupés par ressemblance symptomatique ».
« La réforme des CMPP s’inscrit dans la vague des réformes actuelles. Elle est une preuve de plus de la non-reconnaissance des professionnels de terrain, d’une suspicion insidieuse à leur égard et d’un mépris pour leur travail, une énième manifestation de l’hégémonie d’une idéologie technocratique et scientiste uniformisante qui ne s’accorde pas avec l’incontournable complexité de l’être » …


A travers ce florilège de réactions critiques, on perçoit bien la convergence qui s’opère entre les acteurs du soin et de l’éducation pour dénoncer des réformes technocratiques et autoritaires, iniques sur le plan de l’accompagnement et de l’éthique, sans aucune connaissance de la réalité des pratiques soignantes et de la souffrance infantile, mais se drapant d’un vernis idéologique et démagogique d’une pauvreté accablante…Quand le scientisme, la bureaucratie, et le management néolibéral s’hybrident monstrueusement…
Comment les familles concernées, qui vont subir de plein fouet ces « évolutions de l’offre » vont-elles se positionner ?


A l’initiative d’ « Autisme France », certaines associations (par exemple « Dysparithé », « Als’Asperger", ou « HyperSupers ») ont co-signé un communiqué pour exprimer leur satisfaction par rapport aux réformes initiées par l’ARS Nouvelle-Aquitaine, au nom de toutes les familles : « Les usagers des CMPP se réjouissent de la montée en compétences des CMPP ». N’y-at-il pas une certaine arrogance à prétendre ainsi représenter l’intégralité des « usagers des CMPP », et à affirmer péremptoirement « une montée en compétences » ? « Toutes les familles soutiennent la valorisation des CMPP dans ce cahier des charges : participation sociale des personnes et visée inclusive des accompagnements (dans tous les domaines de la vie et notamment la scolarisation), approche populationnelle et technicité des interventions ; coopération locale et forte intégration des services afin de prévenir, éviter et gérer les ruptures de parcours ». Toutes les familles ? Valorisation ? Quelle prétention ! Qui peut ainsi s’arroger le droit de s’exprimer au nom de tous et de clamer de façon univoque un satisfecit sans aucune nuance, ni humilité, ni prise en compte d’éventuelles divergences ? Certes, on peut comprendre que, pour certains intérêts privés et idéologiques, ce cahier des charges soit du pain béni. Mais de là à instrumentaliser le désarroi des familles, et de prétendre pouvoir définir ce qui est pertinent pour tous… « Les associations souhaitent que les CMPP puissent fonctionner en plateformes avec des prestations directes, et chaque fois que la nature du trouble le légitime, en plateforme médico-sociale de ressources, en particulier pour les troubles neuro-développementaux ». Etrange consensus entre l’ARS et ces associations de famille auto-érigées comme représentatives…
Dans ce communiqué, les CMPP sont décrits comme un « service essentiel pour les familles », comme le « premier recours » pour « les parents avec un enfant pour lequel on repère un trouble des apprentissages ». Déjà, les CMPP n’ont pas pour vocation à prendre uniquement en charge les difficultés scolaires sur le plan instrumental ; en cas de « troubles d’apprentissage » ne relevant pas d’une simple intervention pédagogique du fait de la complexité des empêchements, il s’agira toujours de comprendre les enjeux intriqués, sur le plan cognitif, affectif, relationnel, etc. D’autre part, « Autisme France » fait preuve d’une hypocrisie et d’un opportunisme tout à fait abjects, si l’on considère certains propos que cette association à prétention représentative a pu régulièrement proférer sur les institutions soignantes…Par exemple : « la stratégie autisme fait la part belle sans le moindre esprit critique à tous ceux qui se sont acharnés contre les familles et ont imposé leurs délires sur l’autisme : CAMSP, CMPP, Hôpitaux de jour, jusqu’aux ITEP, dont ce n’est pas l’agrément, dont le public est constitué de 30 à 40% d’enfants autistes, ce dont nos tutelles ne se soucient absolument pas » (d’après l’ARS Nouvelle-Aquitaine elle-même, cette proportion est en réalité de 2 à 5% ; il est toujours bon de rappeler les faits)…Il faut souligner que cette Association militante n’en est pas à une contradiction près, comme en témoigne à nouveau certaines prises de position antérieures : « oser dissoudre les TSA dans les troubles neuro-développementaux au motif qu’il faut être équitable est une honte ». Il ne faudrait donc pas mélanger les serviettes et les torchons, même si Autisme France n’a eu aucune vergogne à mobiliser des associations militant dans le registre des troubles dys ou de l’hyperactivité dans son dernier communiqué de soutien à l’ARS Nouvelle Aquitaine. Par rapport à la politique sanitaire des plateformes, « Autisme France » n’a pas toujours été aussi dithyrambique : « les plateformes forfait précoce qu’on nous vend, de manière peu honnête, comme la réforme du siècle, sont des plateformes TND », « elles ne sont pas accessibles aux familles qui devront subir le filtre de deux médecins (non formés) pour y accéder, pour une année seulement, éventuellement 18 mois, afin d’y obtenir un premier bilan diagnostique et quelques interventions (dont le contenu n’est pas défini), dans des structures, CAMSP, CMPP, CMP, notoirement incompétentes en autisme et TND, et pourvoyeuses d’informations préoccupantes »….


En pratique, cette politique de destruction des CMPP a été préparée de longue date par un travail insidieux de lobbying, de diffusion idéologique dans l’opinion publique, d’instrumentalisation inique de faits isolés, de diffamation et de condamnation. Voilà le genre de bons mots qui peuvent se trouver ressassés de façon quasi incantatoire par ces pseudo-représentants des familles et des usagers : « Que veut dire CMPP : Culpabiliser la Mère et Peut-être le Père »….En mars 2019, un groupe de parents a initié une nouvelle enquête, en diffusant un questionnaire dans son propre réseau, à laquelle 509 familles concernées par l’autisme ont répondu. Ce collectif, aidé par l’Association francophone des femmes autistes (AFFA), s’est intéressé aux témoignages de familles dont les enfants sont suivis en CMP (centre médico-psychologique), CMPP (centre médico-psycho-pédagogique), CAMSP (centre d'action médico-sociale précoce) ou en hôpitaux de jour. On peut évidemment penser que, sur le plan méthodologique, de la conception des questions, jusqu’au procédé de diffusion et d’analyse des données, il n’y avait aucun biais, et que les résultats ainsi extirpés ne pouvaient être que tout à fait neutres, objectifs, et traduisant la situation réelle, sans a priori idéologique ni militant – en tout cas, c’est comme cela qu’ils ont été relayés dans les médias…« On avait par exemple des remontées de terrain nous disant que les professionnels continuent dans certains endroits de privilégier une approche psychanalytique, alors que l’autisme n’est pas un trouble psychiatrique », explique Magali Pignard, cofondatrice de l’AFFA (il faudrait alors vraiment m’expliquer ce qu’est un « trouble psychiatrique », puisque, jusqu’à preuve du contraire, ces associations réclament un diagnostic basé sur les critères du DSM-5, Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux de l'Association Américaine de Psychiatrie ; visiblement, pour Mme Pignard, psychanalyse = trouble psychiatrique et réciproquement, mais un diagnostic psychiatrique n’implique pas forcément la reconnaissance d’un trouble psychiatrique…). Surprise : seuls 24% des familles (sur un échantillon « représentatif » de 509 questionnaires) seraient satisfaites de la prise en charge (à titre de comparaison, plus de 95% des familles exprimaient leur satisfaction sur la dernière enquête réalisée sur un des CMPP où j’exerce, sans spécification « diagnostique », il est vrai…). « Refus de diagnostic avec des outils adaptés, culpabilisation des parents et en particulier des mères, et absence de projet éducatif arrivent en tête des critiques ». Etonnamment, les éternels poncifs reviennent toujours :
- « Abus de pouvoir » (des soignants expérimentés qui prétendent avoir un avis clinique qui n’est pas forcément celui des parents, qui osent même rédiger une information préoccupante pour demander une évaluation quand ils estiment qu’un enfant subit une forme de maltraitance, quel scandale !)
- « Croyances obsolètes » (c’est-à-dire non-alignement avec une Science d’Etat aussi réductrice qu’idéologique et clientéliste, avec prise en compte des enjeux épistémologiques spécifiques, de l’histoire et des conditions sociales de production des connaissances ainsi que des évolutions en cours au niveau de la recherche internationale et de la grande hétérogénéité des publications)
- « Dévalorisation du rôle parental » (il faudrait savoir : en général, les soignants sont âprement vilipendés pour oser aborder les dynamiques relationnelles et familiales et pour prendre en compte les interactions parents/enfants, ce qui est d’ailleurs appréhendé comme une communication culpabilisante…)
- « Non application des recommandations de la Haute Autorité de Santé » (à ce sujet, il peut être utile de rappeler que, pour l’ANESM, les Recommandations de bonne pratique « représentent l’état de l’art qui fait consensus à un moment donné. Si elles ciblent des pratiques précises, les recommandations n’ont pas pour but d’apporter des solutions « clé en main » (…). Elles ne sauraient dispenser le professionnel de santé de faire preuve de discernement dans sa prise en charge du patient, qui doit être celle qu’il estime la plus appropriée, en fonction de ses propres constatations et des préférences du patient ». Par un arrêt du 8 novembre 2018, la Cour de cassation rappelait d’ailleurs aux autorités sanitaires françaises que le rapport de la Haute Autorité de Santé concernant l’autisme (2012) n’avait émis que des « recommandations » destinées à l’information des professionnels de santé et du public, n’ayant pas de caractère obligatoire et n’interdisent nullement la prise en charge par des méthodes « non consensuelles ». Le législateur précisait d’ailleurs que la recherche de « l’intérêt supérieur de l’enfant » doit être « une considération primordiale » primant sur des recommandations générales. Rappelons également que, dès les phases de consultations publiques, les mobilisations des associations représentant des usagers ou des familles (78) ont été presque aussi importantes que celle des professionnels (89) ; c’est ainsi que l’on construit la Science, en l’inscrivant ensuite dans un cadre politico-normatif…).
- « Absence de concertation avec la famille et les professionnels » (dans chaque établissement médico-social, les parents doivent signer avec le consultant un document individuel de prise en charge, précisant les modalités du suivi, les indications mises en œuvre, avec des réévaluations régulières. Les consultations familiales ont justement pour finalité d’aborder avec la famille les difficultés de l’enfant et d’envisager les propositions de soins, en prenant en compte sa situation globale, en concertation avec les parents. Mais comment faire si ceux-ci se sentent attaqués dès qu’on propose de les recevoir pour ouvrir un dialogue, et non pour être instrumentalisés en tant que prestataires de service devant appliquer leurs prescriptions ?)
- « Résistance des professionnels à évoquer l’autisme, par dogmatisme » (la démarche diagnostique suppose effectivement d’envisager tous les diagnostics différentiels, sans valider a priori « l’expertise parentale ». Le « dogmatisme » consisterait au contraire à ne pas envisager toutes les hypothèses cliniques, et à imposer un schéma univoque, imposé en amont : vous devez valider mon diagnostic, ou sinon vous me faites violence !)
- « Refus de proposer une évaluation diagnostique » (c’est-à-dire d’en passer systématiquement par des échelles standardisées et des bilans quantitatifs ? Une évaluation clinique fine et pertinente peut tout à fait se déployer en consultations, avec une observation « participante » prenant en compte des aspects dynamiques et qualitatifs. Les médecins ont appris la sémiologie et ils ne devraient pas faire appel de façon automatique à des examens complémentaires, d’autant plus que, dans le domaine du psychisme, aucune exploration ne peut prétendre mettre en évidence tel ou tel trouble de manière assurée et définitive…)
- « Menaces de ces professionnels lorsque des familles souhaitent changer de type de suivi » (je me permettrais de suggérer qu’il s’agit là d’un pur fantasme, à moins d’être détrompé par des éléments tangibles – c’est-à-dire des données objectives émanant des Cellules de Recueillement des Informations Préoccupantes ou d’études statistiques et épidémiologiques sérieuses sur le plan méthodologique. Des soignants exerceraient des formes de chantages au signalement ? Sérieusement…Les faits concrets évoquent plutôt un défaut de transmission des informations préoccupantes, d’après la Haute Autorité de Santé ou les services de la protection de l’enfance. « Il est curieux que de manière itérative soit évoquée, dans les forums, la crainte d’un signalement administratif ou judiciaire, voire d’un retrait d’enfant si d’aventure une famille s’avisait de refuser les soins psychothérapiques proposés à leur enfant. Quand on sait la réticence des équipes soignantes à faire ce genre de signalements et la prudence ou la temporisation des services sociaux, même en cas de maltraitance avérée, le risque semble infime » souligne Jacques Hochmann. Par ailleurs, les institutions soignantes sont absolument débordées, et il n’y a pas lieu de contraindre les familles pour maintenir l’activité et la file active, contrairement à ce qui peut être parfois suggéré…. A l’évidence, un refus de prise en charge peut effectivement constituer une négligence au vue de la situation clinique d’un enfant et de ses besoins, avec un risque non négligeable de préjudice quant à son potentiel de développement et de perte de chance ; ce qui, pourtant, ne mènera ni à un signalement systématique, ni encore moins à un placement… Enfin, ce n’est pas parce qu’un enfant est supposé appartenir au spectre de l’autisme qu’il ne peut subir des formes de maltraitance insidieuse de la part de ses parents… Nous reviendrons sur cette question délicate et polémique dans un prochain billet…


En conséquence de tous ces « abus » et de ce niveau insupportable d’ « incompétence », l’AFFA recommande par exemple de « conditionner l'obtention de financement » à la mise en adéquation du fonctionnement des CMPP à leurs revendications et à leurs représentations tout à fait neutres du point de vue idéologique, et tout à fait objectives du point de vue scientifique…Et de citer des témoignages poignants à l’appui de la fiabilité de leur évaluation : « des progrès extraordinaires quand nous avons réussi à nous libérer de cet enfer CMP » (sous-entendu, notre enfant allait mal à cause du CMP ?). Internet est un pourvoyeur intarissable de calomnies voire de haine à l’égard des institutions pédopsychiatriques : par exemple, « l'administration et les organisations para-étatiques comme les CMP, les CMPP ou les CAMPS, naviguent en large ignorance de la loi, avec des niveaux d'incompétence qu'on n'a pas encore suffisamment dénoncés (…). Ce futur énorme scandale a une conséquence directe : la psychiatrisation de l'enfance. Les enfants passent entre les mains des psychologues, ce qui est contraire à toute déontologie stricte, d'ailleurs », sur un site en faveur de l’école à la maison, donc tout à fait impartial. Ou encore, « autant être franc : La plupart du temps les CMPP ne sont pas efficaces. Vous n'obtiendrez aucun diagnostic, ou alors un diagnostic parcellaire. Vous n'aurez pas de TCC, mais des thérapies orientées analytiques. Aller dans un CMPP, c'est l'assurance de perdre de précieuses années. D'être estampillé de manière pernicieuse de "mauvais parent". D'être écarté des soins : vous n'aurez aucune idée de ce que 'la psy' peut raconter à votre enfant dont VOUS êtes responsable ! De dégoûter votre enfant des psy ! », émanant d’une association d’aide aux familles d’enfants et d'adolescents ayant un trouble de l'humeur Hypersensibilité - Cyclothymie – Bipolarité.


Chacun voit donc le problème par le bout de sa lorgnette, en toute objectivité évidemment ; mais un consensus inébranlable semble exister pour dénoncer des travers sempiternels, ceux-là même qui seront repris sans aucun recul ni vergogne par l’ARS Nouvelle-Aquitaine dans son désir de satisfaire les intérêts des certaines associations de famille, plutôt que de soutenir la qualité réelle des soins, pour tous.
Certaines associations, notamment le CLE-autistes, ont un positionnement plus nuancé : « CLE Autistes rejoint la mobilisation du 13 MARS  pour manifester sa crainte de voir disparaître un lieu de santé de proximité, qui accueille les publics les plus vulnérables et les moins fortunés. Le CMPP est actuellement une étape incontournable dans le parcours d’une personne neuroatypique ». Cependant, là aussi, des prises de position communautaristes et orientées par des conceptions très situées alimentent les critiques adressées aux CMPP : « Non les enfants TND ne sont pas minoritaires dans les CMPP, ce sont les professionnels qui ont une vision trop étroite de ce qu’est l’autisme et ne reconnaissent pas le TDAH. Non les TND n’ont pas besoin de traitement par les neurosciences ou par la psychanalyse ». « En effet, pour les membres de CLE Autistes et de leurs familles, l’expérience en CMPP a rarement été à la hauteur des recommandations de la Haute Autorité de Santé en matière de santé mentale…En plus d’être psychophobes, ces centres peuvent produire une psychiatrisation accrue des personnes neurodivergentes ». « Dans l’optique d’une désinstitutionnalisation de la psychiatrie, le modèle des “plateformes” mutualisant les ressources MISES A JOUR de toutes les structures médico-sociales existantes sur le territoire, pour proposer une gamme de services de proximité adaptés aux besoins des personnes, constitue une évolution nécessaire ». « Les enfants handicapés ne sont pas des objets de soins, ce sont des sujets de droit ». Du coup, on a du mal à percevoir ce qui est réellement soutenu par rapport à la mobilisation du 13 mars, à part cependant ce type de revendications : « Nous refusons toute usine à diagnostiquer ce qu’on appelle “troubles” pour ensuite proposer des interventions normalisantes et validistes »…


Point commun de toutes ces critiques virulentes : une dimension à la fois très abstraite et redondante, un refus systématique d’appréhender la globalité et l’hétérogénéité des situations reçues sur les CMPP, une méconnaissance tragique des pratiques réelles, et des pseudo-statistiques assénées comme des faits prouvés… Ces associations s’arrogent le droit de s’exprimer au nom des Enfants, des Familles, de la Science, de la Vérité, du Droit, sans humilité, ni prise en compte de la partialité de leur regard, et du caractère parfois illégitime de leurs attaques, en dehors de leur point de vue militant. En réalité, il s’agit surtout de revendiquer des bénéfices privés, en excluant les « usagers » qui ne rentreraient pas dans leur communauté restreinte d’intérêts. L’approche généraliste et ouverte des CMPP, accueillant tous les enfants et leurs familles, quelle que soit leur situation et la nature de leur mal-être ou de leur difficulté, ne peut donc que déplaire ; et doit finalement être démantelée.


Cela fait déjà un certain temps que les praticiens engagés sur le terrain essaient de résister à cette campagne de dénigrement, de calomnies, et de revendications catégorielles allant à l’encontre des principes mêmes du soin. Voilà par exemple ce qu’affirmait par un communiqué de presse la Fédération Française de Psychiatrie et le Conseil National des Universitaires en Pédopsychiatrie en mai 2016 : « La psychiatrie, dans le système de santé et de protection sociale français a, depuis des décennies, assuré deux fonctions. D’une part, elle réalise et accompagne des prises en charges actives, désaliénantes, basées sur les acquisitions scientifiques pertinentes et successives. D’autre part, elle est un recours et un accueil ultime, par défaut, quand les carences de places ou le rejet social aggravent le sort, la dépendance et les co-morbidités des personnes autistes, notamment les plus dépourvues de moyens ». « Avec une extrême violence polémique, certains courants hostiles au système de soins et à la protection sociale se targuent d’avoir droit de cité dans les cabinets de nos ministères. Des lobbyistes s’expriment dans les instances de la République comme s’ils étaient des sous- ministres ou leurs superviseurs. Sous prétexte de désaliénisme, des intérêts privés se sont imposés dans des domaines qui relevaient jusqu’ici du service public et de l’université́. Des organismes en conflit d’intérêt remportent des appels d’offres sans concurrence. Les Recommandations de Bonnes Pratiques de la HAS sont détournées de leur esprit et de leur lettre pour justifier des détournements scientifiques ».
De son côté, Jacques Hochmann a également pu dénoncer certaines « associations de parents, probablement minoritaires et peu représentatives, mais qui ont su conquérir par leur entregent, leur habileté dans la communication et leur utilisation adroite de la légitime compassion due à leur situation difficile, une place prépondérante d’interlocuteurs des pouvoirs publics et d’informateurs de l’opinion ». « Crispés autour de leur diabolisation de la psychanalyse et de leur foi dans les seules méthodes comportementales, opposant ce qui devrait être complémentaire, voyant dans toute tentative de rapprochement entre la psychanalyse et les neurosciences une manœuvre maligne de dévoiement pour maintenir un empire du Mal, certains parents adoptent un fonctionnement de type sectaire, source peut-être pour eux d’une reconnaissance et d’une identité continuellement mise à mal par la cohabitation avec un enfant autiste ».


La plupart des familles reçues sur les CMPP, quand elles ne se trouvent pas instrumentalisées, désirent tout simplement des soins adaptés pour leur enfant, avec un souci légitime de prise en compte de leur irréductible singularité, de leurs désirs et de leurs refus ; elles souhaitent tout simplement être entendues et comprises, au-delà de toute polémique ou idéologie communautariste…
D’autres associations ont justement voulu faire entendre des voix plus divergentes par rapport à « l’orthodoxie » militante, ouvertes sur le pluralisme et la dimension subjective des soins, au-delà du lobbying ou de la revendication de représentation exhaustive de toutes les familles… Par exemple « La Main à l’Oreille », association « créée par des parents et amis de personnes autistes, avec pour objectif de promouvoir une approche qui prenne en compte leur subjectivité et accueille leurs inventions. Nous considérons qu’une place doit être faite, dans la Cité, au mode d’être autistique, sans se référer à une norme sociale ou comportementale. Nos parcours et vécus très différents nous permettent de témoigner de l’apport de la psychanalyse dans une approche respectueuse du sujet, qui permette l’émergence de la personne ». Ce type de mouvement associatif ne cherche pas faire triompher une idéologie ou des intérêts privés, mais veut surtout « s’assurer du respect de la subjectivité des autistes dans les institutions – spécialisées ou non – qui les accueillent ; et défendre une approche interdisciplinaire de la prise en charge et de l’accompagnement, à partir de la singularité de chaque personne, impliquant une diversité de praticiens ». Ou encore le « Rassemblement pour une Approche des Autistes Humaniste et Plurielle » : « la majorité silencieuse des familles sait bien que, même s’il n’y a pas de méthode miracle, les enfants, adolescents et adultes autistes peuvent néanmoins s’apaiser et faire d’énormes progrès lorsqu’on met а leur disposition, au cas par cas, tout ce qui a été élaboré dans les différents champs de connaissance. Encore faut-il reconnaitre que ce qui est bon et bien pour l’un а un moment donné ne l’est pas nécessairement pour l’autre et que tous ne peuvent pas emprunter le même chemin ». Patrick Sadoun, le président du RAAHP a d’ailleurs pris position dans une tribune pour dénoncer « l’absence de concertation et la brutalité des injonctions de la direction de cette ARS qui sont inacceptables et contreproductives », en appelant à « faire une pause dans la guerre idéologique ».


Un jeune étudiant, traversant une période existentiel douloureuse, me disait récemment : "j'ai été reconnu HPI (haut potentiel intellectuel) dans l'enfance, mais cela ne m'a rien apporté en termes d'aides concrètes, à part confirmer mon capital familial en termes de transmission culturelle. Je me demande si je ne vais pas me faire diagnostiquer autiste, car cela m'ouvrirait des perspectives de reconnaissance, d'aménagements et de prestations spécifiques, voire d'allocations". Cet étudiant savait pertinemment qu'il n'était pas réellement dans le spectre autistique ; mais il avait tout à fait compris qu'il était possible de se faire très facilement reconnaitre comme tel par un Centre Expert, en "jouant le jeu" lors des différents questionnaires standardisés. De surcroit, il avait finement saisi une réalité sociale contemporaine, à savoir que le sentiment de différence et de singularité doit désormais être configuré et reconnu via un diagnostic médical. Du point de vue stratégique et pragmatique, cette catégorisation nosographique ouvre effectivement des Droits et octroie un statut. Pourquoi ne pas manier ce "signifiant social" à des fins personnels, à partir du moment où on a effectivement intégré la part de jeu social, et qu'on ne s'enferme pas dans une identité désubjectivante?
Pour rappel, la prévalence de troubles du spectre autistique aux Etats-Unis était d’1 enfant sur 59 en 2014, avec une augmentation de 123% du taux de prévalence entre 2002 et 2010. En France, les dernières études confirment plutôt une prévalence de 1%, avec d’importantes disparités territoriales ; certains chiffres ont tout de même doublé en 7ans. Par ailleurs, les profils cliniques actuels ne sont plus les mêmes, avec 70% de diagnostics d’autisme sans déficience. Outre l’influence de certains facteurs environnementaux, il est rarement fait mention d’une augmentation de la prévalence en rapport avec un nivellement des critères diagnostics, une reconfiguration anthropologique du sentiment de différence et des difficultés personnelles et sociales à l’aune du spectre autistique et d’une forte demande sociale, tant individuelle que familiale.
Cependant, quels peuvent être les effets d'un tel « surdiagnostic » sur un enfant ? De fait, celui-ci, en dépit de sa dynamique développementale et ouverte, se trouve dès lors assigné, identifié, catégorisé, sans marge de manœuvre. On peut évidemment comprendre l'intérêt pour les parents : reconnaissance officielle de la différence de leur enfant, pour ne pas dire de son exception, évacuation de toute implication éducative, relationnelle et affective dans son devenir, obtention de Droits et prestations matérielles spécifiques voire d’un statut de victime, accès prioritaire aux services sanitaires et scolaires, avec aménagement à la carte, soutien communautaire et politique, impunité absolue par rapport à la moindre intervention d'un tiers, qui sera au mieux taxée d'incompréhension, d'incompétence, ou d'intrusion...


Dans le contexte de l’épidémie de COVID-19, les CMPP ne peuvent plus accueillir normalement les enfants et leurs familles, sauf en cas d’urgence. Cependant, dans un souci de continuité de l’accompagnement, de poursuite des soins et de gestion des crises, les praticiens ont dû s’adapter : organisation de permanences, maintien du lien à domicile par des entretiens téléphoniques réguliers, téléconsultations, intervention auprès des familles pour éviter le recours aux services d’urgence, soutien des parents confinés, etc….Les soignants se sont montrés extrêmement engagés, solidaires, dévoués, avec un souci éthique manifeste à l’égard de leurs patients en dépit des circonstances angoissantes…
Cette situation ne pourra évidemment être que transitoire, sous peine de constater des dégradations cliniques certaines, malgré tous nos efforts ; aucun dispositif ne peut effectivement venir remplacer le lien incarné….
Espérons que l’ARS saura considérer le contexte tout à fait particulier de mise en place de ce dispositif éphémère d’accompagnement au domicile. Le risque serait en effet que l’ARS cherche a posteriori à entériner ce qui n’avait de pertinence que dans cette situation spécifique de crise sanitaire ; et que les tutelles en profitent pour accélérer leur volonté de démanteler les CMPP en plateformes…pour la plus grande satisfaction de certaines associations défendant leurs intérêts privés, et au grand damne de la majorité silencieuse des familles…

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