Médicaliser pour ne pas soigner…

On observe actuellement une tendance à la médicalisation extensive de problématiques socio-politiques ou existentielles. Or, cette dynamique induit manifestement des effets d’occultation et d’invisibilisation ; mais aussi, paradoxalement, une véritable mise à mal du Soin.

« Le contrôle de la société sur les individus ne s’effectue pas seulement par la conscience et par l’idéologie mais aussi dans le corps et par le corps. La médecine est une stratégie biopolitique » Michel Foucault

Ce billet voudrait dénoncer un paradoxe apparent : d’un côté, il est fait le constat d’une surmédicalisation de certaines problématiques sociales et existentielles, qui ne devraient pourtant pas relever d’une approche strictement médicale ; et d’un autre côté, on peut observer, en parallèle, une situation intolérable de privation de soins pour des publics pourtant très fragilisés et nécessitant un accès à véritable prise en charge médicale.

La pandémie de COVID 19 est à ce titre particulièrement révélatrice. En effet, les mesures prises ont été essentiellement des mesures sanitaires d’urgence, tant sur le plan des interventions curatrices que prophylactiques. Cependant, il parait désormais évident que l’ampleur du phénomène épidémique était aussi en lien avec d’autres facteurs sociaux, démographiques, politiques, qui ont été absolument négligés en faveur d’une pure gestion médicale en flux tendue, rendue nécessaire par un démantèlement systématique des institutions soignantes depuis des décennies. Dès lors, il n’y avait plus le choix, et l’impératif indiscutable de préserver la vie justifiait sans équivoque une gouvernance autoritaire et le plébiscite d’un biopouvoir absolu entre les mains d’experts ayant une légitimité scientifique mais non démocratique.

Pourtant, en septembre 2020, Richard Horton, le rédacteur en chef de la prestigieuse revue Lancet, invitait déjà à ne plus considérer la situation sanitaire liée au COVID-19  comme une pandémie mais plutôt comme une syndémie, c’est-à-dire comme une rencontre entre une maladie virale provoquée par le Sars-Cov2 et un ensemble de facteurs épidémiologiques et environnementaux qui, par leur synergie, ont pu aggraver les conséquences de la diffusion virale sur l’ensemble d’une population déjà fragilisée par certains modes de vie, par certaines comorbidités préexistantes sur le plan collectif, ou surtout par certaines carences structurelles des systèmes de protection communs, tant sur le plan social que sanitaire.

Une syndémie est effectivement définie comme « l’agrégation d’au moins deux maladies ou problèmes de santé dans une population pour laquelle il existe un certain niveau d’interface biologique ou comportementale délétère qui exacerbe les effets négatifs de chacune des maladies impliquées ». A cela, il faut rajouter les conditions d’environnement au sens large qui peuvent contribuer à aggraver les effets physiologiques de telle ou telle affection : manque d’accès aux soins, isolement social, précarité, invisibilisation, etc. Dès lors, ces interactions s’entrelacent et se renforcent particulièrement pour certains groupes sociaux et, en conséquence, il peut être constaté une corrélation entre une dégradation de l’état de santé et la précarisation des conditions socio-économiques.

Ainsi, le virus a déferlé sur la population, en venant aussi révéler toutes les fragilités de notre « corps social » : pathologies chroniques en rapport avec certains effets cumulatifs des inégalités et de comportements socialement déterminés (obésité, hypertension, diabète, troubles cardio-vasculaires, etc.), démantèlement du système de soin, impréparation tragique du fait d’une politique gestionnaire en flux tendu, traitement indigne de la vieillesse, hyperindividualisme et délitement des solidarités, anomie sociale, etc. Les effets tragiques de l’épidémie ne peuvent ainsi être uniquement rabattue sur la seule virulence et contagiosité du virus.

Comme le rappelle David Harvey, « dans de nombreuses régions du monde prétendument « civilisé », les gouvernements locaux et les autorités régionales/étatiques, qui constituent invariablement la première ligne de défense dans les situations d’urgence de ce type en matière de santé et de sécurité publiques, ont été privés de financement du fait d’une politique d’austérité visant à financer des réductions d’impôts et des subventions aux entreprises et aux riches ».

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De fait, l’analyse d’une crise épidémique doit toujours être restituée dans son contexte socio-historique, avec ses déterminants politiques, écologiques, anthropologiques, en termes de représentations collectives et d’orientation des conduites individuelles et groupales. Toute intervention biomédicale, qui plus est à l’échelle populationnelle, possède en soi une dimension politique et exerce une forme de violence symbolique, qui sollicite inévitablement des affects, des fantasmes, et des actes. Comme le souligne Alessandro Baricco, outre ses dimensions épidémiologiques concrètes, la pandémie est aussi une « créature mythique », une « construction collective », c’est-à-dire une représentation à travers laquelle « une communauté de vivants organise la matière chaotique de ses peurs, convictions, souvenirs ou rêves, qui habitent un espace mental que nous appelons mythe ». Par-delà la réalité tangible, il s’agit aussi d’un événement historique, qui « concerne l'imaginaire collectif avant même le corps des individus ».

 

Par ailleurs, la gestion médicale univoque, autoritaire, et uniforme de la crise pandémique traduit sans doute le besoin, tant sur le plan concret que symbolique, de scotomiser les facteurs politiques ayant participer et contribuant à entretenir la crise « sanitaire ».

Nonobstant, les discours officiels ont contribué à complètement « naturaliser » et « dépolitiser » la pandémie, en occultant de façon systématique les enjeux socio-politiques ayant contribué à l’émergence, à la diffusion, et à l’impact sanitaire du COVID 19, des dérèglements anthropiques au niveau des écosystèmes jusqu’à la casse de l’hôpital public, en passant par la globalisation des échanges et par les profils spécifiques de morbidité caractéristiques de nos économies modernes. Le « gouvernement des catastrophes » se présente ainsi comme une doctrine instrumentale de gestion des crises dans l’ici-et maintenant, venant nier la part politique de leur production et refusant d’infléchir certaines orientations à même de favoriser leurs résurgences.

« Insister sur la dimension « naturelle » de la catastrophe pandémique permet de passer sous silence la responsabilité gouvernementale de la mauvaise gestion de la crise sanitaire (...). Cette naturalisation légitime immédiatement la gestion sanitaire désastreuse de la pandémie, en réaction plutôt que par anticipation ».

Ainsi, cette pandémie vient se déployer dans un contexte spécifique, avec des conditions socio-historiques tout à fait contingentes et caractéristiques de certaines évolutions contemporaines imputables au capitalisme néolibéral. Néanmoins, la scotomisation de ces dynamiques profondes contribue à venir sacraliser un certain type de gouvernance, basée sur la « raison sanitaire », sur la mainmise des experts officiels, au détriment d’une réflexion politique plus globale, délibérative, démocratique, pluraliste, etc.

Comme le souligne Jean-Paul Gaudillière, Caroline Izambert et Pierre-André Juven dans leur ouvrage « Pandémo-politique, réinventer la santé en commun », « la crise du SARS-CoV-2 a montré que le triage clinique n’était qu’une des dimensions et conséquences d’un triage systémique façonné par les politiques néolibérales et une technocratie sanitaire qui a, de longue date, négligé la santé publique ». Ces orientations politiques délibérées ont ainsi contribué à mettre à mal les services publics de santé, en privilégiant les flux et la rentabilité financière, ont soutenu des modalités de gestions sanitaires hors-sols et déconnectées de la réalité du terrain, et ont également fragilisé la santé collective des populations, à travers notamment une précarisation généralisée des modes de vie. Ainsi, ce sont nos capacités collectives de « résilience », nos puissances communes pour faire face et résister, qui ont été consciencieusement restreintes en faveur des profits indécents d’une minorité de privilégiée –  d’ailleurs, entre le 1er janvier 2020 et le 30 mars 2021, 1800 lits d’hospitalisation ont encore été supprimés, et les restructurations hospitalières se poursuivent à marche forcée (Beaujon-Bichat, Fondation Vallée – Paul Guiraud), ainsi que les fermetures et les démantèlements (Raymond Poincaré, Jean Verdier, etc.).

 

Or, comme le soulignait George Canguilhem dans La Connaissance de la vie (1952) : « La santé, c’est le luxe de pouvoir tomber malade et de s’en relever. Toute maladie est au contraire la réduction du pouvoir d’en surmonter d’autres. » Ainsi, « vivre pour l’animal déjà, et à plus forte raison pour l’homme, ce n’est pas seulement végéter et se conserver, c’est affronter des risques et en triompher ». A contrario, nos maladies sociales nous contraignent de plus en plus à investir un milieu rétréci, un monde confiné, avec la survie comme horizon exclusif….

Dans son « Tract » « De la démocratie en pandémie », Barbara Stiegler rappelle que « si nous ne changeons pas de modèle économique, social et politique, si nous continuons à traiter le virus comme un événement biologique dont il faudrait se borner à "bloquer la circulation", les accidents sanitaires ne vont pas cesser de se multiplier ». En effet, « le caractère extraordinaire de cette épidémie est moins endogène au virus comme entité biologique qu'aux circonstances sociales et politiques qu'il révèle et que le confinement a d'ailleurs durablement aggravées, en augmentant les inégalités, en accélérant le délabrement du système de santé et en abandonnant à eux-mêmes une grande partie des patients ». Par ailleurs, la crise sanitaire peut même devenir une opportunité pour officialiser et pérenniser une gouvernance politique autoritaire, un pouvoir des experts mettant à mal les institutions démocratiques sur le mode de la « stratégie du choc » (Naomi Klein). Comme le soulignait d’ailleurs le président de la Ligue contre le Cancer sur une radio publique : " en contexte de pandémie, la démocratie est un inconvénient". Ainsi, « la vieille tendance des néolibéraux à faire la leçon à une population jugée inapte et à lui asséner la "pédagogie des réformes", cédait la place à une infantilisation générale de tous les actes de la vie, publique et privée ». Et, afin d’enfoncer le clou, la stratégie d’inversion des responsabilités a pu être utilisée à outrance, avec un toupet assez indécent, dès lors qu’il s’agissait de se laver les mains et d’accuser : « alors que les citoyens étaient les victimes d'une politique qui avait désarmé le système sanitaire, le gouvernement inversait la charge en l'imputant aux citoyens eux-mêmes ».

Mais les experts savent, laissez-les faire, obéissez, taisez-vous ; si vous critiquez, c’est que vous êtes inconscients, covido-sceptiques, meurtriers… « Migrant brutalement des prétendues "lois de l'économie" vers celles des épidémies, leur "savoir" a repris un mode de fabrication déjà éprouvé dans le domaine de "l'expertise" économique. Il s'est fabriqué au jour le jour en hybridant quelques données médicales parcellaires (courbes et recommandations) et de nouvelles techniques de gouvernement, nées de la rencontre entre les neurosciences et l'économie comportementale ».

Quant à notre système de santé, démantelé depuis des années pour des raisons d’austérité et d’ouverture de marchés lucratifs, la crise sanitaire n’aura été qu’une occasion d’aller encore plus loin : poursuite inébranlable de la politique de fermeture des lits, dématérialisation et promotion de la télémédecine, sacrifice des soignants, abandon de franges entières de patients négligés dans leurs besoins de soins, attaque et mise au banc des lanceurs d’alerte, hégémonie renforcée du pouvoir managerio-technocratique venant étouffer dans l’œuf les quelques émergences d’autonomie des acteurs du soin, etc.

‌« Pour beaucoup de soignants, ce fut une nouvelle occasion d'obéir et de s'adapter, en faisant preuve de "résilience" et d'"agilité". Mais pour beaucoup d'autres, ce fut la trahison de trop, celle qui déclencha une vague sans précédent de dépressions et de démissions, désarmant un peu plus le système sanitaire pour la prochaine vague ».

Ainsi, la Pandémie a accentué la tendance à la désinstitutionnalisation généralisée ; elle « a accéléré un programme politique théorisé de longue date : celui d'une virage ambulatoire universel, où chacun serait désormais renvoyé à son foyer ». Vive la société inclusive !

‌Dès lors, « on put se demander si ce virus ne réalisait pas finalement le rêve ultime des néolibéraux : chacun, confiné seul chez soi devant son écran, participant à la numérisation intégrale de la santé et de l'éducation, tandis que toute forme de vie sociale et d'agora démocratique était décrétée vecteur de contamination ».

« En Pandémie, la "santé" n'était plus un objet de discussion rationnelle soumis aux arbitrages de la démocratie. Elle s'imposait comme un nouveau pouvoir transcendant ou sacré, interdisant toute profanation par une discussion éclairée, qu'elle soit politique ou scientifique ».

Nos grands experts se sont donc drapés de l’obligation morale et indiscutable de sauver des vies, sans pouvoir reconnaître que les politiques qu’ils soutiennent depuis des décennies étaient aussi responsable de ce drame, et qu’il aurait fallu en tirer des conclusions à la mesure du désastre…

Voilà par exemple ce que pouvait affirmer Jean-Pierre Dupuy - penseur catholique, ancien ingénieur des Mines, professeur émérite à l’école Polytechnique, professeur titulaire à l’université de Standford- dans le Télérama du 15 mai 2021 ; toute critique de la gestion autoritaire et exclusivement biomédicale de la crise syndémique devait être balayée comme une faute morale et scientifique : « non contents de relativiser la catastrophe, ces intellectuels - et derrière eux nombre d'artistes, essayistes ou journalistes plus ou moins aptes à construire un raisonnement - ce sont insurgés contre l'"Etat Léviathan" : cet Etat qui, lui-même asservi à un "biopouvoir" (celui des médecins et des autorités sanitaires), nous a privés de nos libertés fondamentales ». Le cœur sur la main, Mr Dupuy affirmait alors avec émotion sa miséricorde à l’égard des « masses populaires » : « ces gens-là n'ont que leur vie pour eux ! Leur vie "nue", "biologique", celle-là même que méprisent nos intellectuels covidosceptiques dans leur mépris de classe assumé. Au nom de leur liberté à eux, gens d'esprit, cette vie "animale" devrait être sacrifiée ? ».

"Vie animale" ?…A vous de voir où se situe véritablement le méprise de classe….

Mr Dupuy s’insurge-t-il des effets de la pauvreté, de la précarité, des inégalités, sur la « vie nue » de ces « masses populaires » ? Se préoccupe-t-il des effets de son confort international sur les serfs captifs de la glèbe, n’ayant que leur force de travail à proposer pour survivre ? Juste un petit rappel « scientifique », en espérant tirer quelques larmes à notre expert si dévoué pour préserver la survivance de la plèbe : Une étude internationale évalue à 1,5 million le nombre de décès dus aux disparités de revenu dans les pays riches. Quelle que soit la quantité globale de richesse distribuée, une inégalité trop importante - lorsque l’indice Gini dépasse les 0,3 point- devient mortifère et dégrade la santé publique, pour toutes les classes sociales, à travers notamment ses effets de division, de délitement social, etc. Il y a quelques années, une autre étude de l’université d’Oxford affirmait également que l’on pouvait « vraisemblablement » établir un lien entre l’austérité budgétaire dans tous les secteurs et la hausse de la mortalité. Ainsi, les chercheurs chiffraient la surmortalité provoquée par la politique menée par le gouvernement conservateur anglais à 30.000 décès pour la seule année 2015 par rapport à l’année précédente …Quant à la durée de vie moyenne d’un SDF, elle est de 48 ans….

Néanmoins, seuls les scientifiques officiels et adoubés devraient avoir leurs mots à dire, car, malheureusement « en France la science ne fait pas culture ». Et, ces penseurs qui osent critiquer cette gestion de crise polarisée sur la survie « sont qui plus est animés par cette conviction que les "humanités" sont un contre-poison à la société de plus en plus dominées par la science et la technique », ils sont donc hémiplégiques – contrairement à la puissance de pensée et à l’humanisme de nos éminents spécialistes parcourant le monde…. « Leurs sophistications intellectuelles, énoncées au nom d'un prétendu humanisme - voire des Lumières - résonnent étrangement avec les discours des forces politiques parmi les plus nauséabondes » - point Godwin ? -, « ces intellectuels font preuve du plus grand incivisme », et « inciter à la défiance envers les gouvernants et leurs mesures "liberticides" me parait gravement irresponsable ».

Ainsi, « la bêtise est le mal. Le mal dans son affligeante, sa terrifiante banalité ». Car, en plus des intellectuels critiques, Mr Dupuy s’en prend également à la jeunesse, qui a pourtant été tellement considérée et préservée par les différentes mesures de restriction : « les jeunes, par leurs rassemblements ont fait preuve et continuent à faire preuve d'irresponsabilité » - alors que les gouvernants déclinant avec obstination un programme de réformes néolibérales ayant détruit nos institutions soignantes et démocratiques font, eux, preuve d’une responsabilité remarquable, à la hauteur de l’opportunité.

Mr Dupuy est prêt à tout pour préserver le seul bien des petites gens, leur corps, leurs fonctions physiologiques, « cette vie nue que nous devons défendre à tout prix ».

Personnellement, je serais davantage enclin à vouloir protéger le caractère inaliénable de la vie digne…Question de point de vue.

Mais, si l’on suit le raisonnement de notre éminent penseur scientifique et humaniste, il faudrait en arriver à favoriser une gestion de la vie humaine sur le modèle du camp, à même de garantir la préservation des fonctions organiques de façon optimisée. D’ailleurs, comme le rappelle l’ouvrage « Un monde de camps », « loin d’être l’« exception » que l’on évoque généralement dans un cadre humanitaire ou sécuritaire pour en justifier l’existence, les camps font durablement partie des espaces et des sociétés qui composent le monde aujourd’hui ». « Longtemps confinées aux pays du Sud, ces structures prolifèrent et se banalisent en Europe depuis quelques années, s’ajoutant aux centaines de centres de rétention administrative qui servaient déjà à enfermer les migrants clandestins ».

Aux « camps de réfugiés ou de déplacés, campements de migrants, zones d’attente pour personnes en instance, camps de transit, centres de rétention ou de détention administrative, centres d’identification et d’expulsion, points de passage frontaliers, centres d’accueil de demandeurs d’asile, « ghettos », « jungles », hotspots », on pourra peut-être ajouter des camps d’isolement, voire un vaste camp généralisé de confinement pour préserver la vie nue.

Selon Michel Agier, « les camps ne sont pas seulement des lieux de vie quotidienne pour des millions de personnes ; ils deviennent l’une des composantes majeures de la « société mondiale », l’une des formes de gouvernement du monde : une manière de gérer l’indésirable ».
« Le phénomène d’« encampement » a pris des proportions considérables au XXIe siècle, dans un contexte de bouleversements politiques, écologiques et économiques. On peut désigner par ce terme le fait pour une autorité quelconque (locale, nationale ou internationale), exerçant un pouvoir sur un territoire, de placer des gens dans une forme ou une autre de camp, ou de les contraindre à s’y mettre eux-mêmes, pour une durée variable ».

D’ailleurs, cette extension généralisée du modèle du camp peut s’avérer très rentable sur le plan économique, avec l’ouverture d’un véritable marché lucratif et l’association de plus en plus systématique du secteur privé à l’action humanitaire….

Nous voilà donc arrivés au règne de « l’Homo Sacer », « le pouvoir souverain et la vie nue » (Giorgio Agamben). Il s’agit désormais de se préoccuper exclusivement de la vie biologique, le Zôë, le simple fait de vivre, au détriment de l’existence politique et sociale. C’est l’état d’exception permanent qui doit régner, quitte à rogner sur certains droits inaliénables et sur les conditions de la dignité ou de la reconnaissance. « Ce que l'on appelle les droits inaliénables et sacrés de l'homme semblent n'être plus invocables au moment très précis où il n'est plus possible de les caractériser comme des droits des citoyens d'un État ». Ainsi, l’« homo sacer » se trouve-t-il exposé sans médiation à l’exercice, sur son corps biologique d’une force de correction, d’enfermement, à une « politisation de la vie nue » devenue l’ordinaire du pouvoir, et au modèle extensif du camp, « nomos de la modernité ». Les vies sont alors exposées, administrées, enregistrées, normalisées, médicalisées, etc.

En conséquence, toutes les affres de la condition humaine doivent trouver une solution instrumentale, technique, officialisée. On médicalise le genre, la procréation, les difficultés d'apprentissage, le deuil, les souffrances professionnelles, le délitement social, les refus d’adaptation à une logique compétitive ubiquitaire, les violences, les troubles du comportement, les déviances, les écarts, les singularités, les protestations, etc.

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De plus en plus, le mal-être collectif tant à s’instituer sur un mode médical univoque, venant ainsi occulter tous les enjeux socio-politiques sous-jacents.

En conséquence, toute inadaptation aux contraintes économiques actuelles ne devrait surtout pas être interprétée en termes de « réaction », de « résistance », de « protestation », de « dénonciation », de « refus », ou tout simplement comme une forme de stigmate voire de sacrifice. Non, il faut impérativement appréhender ses déviances comme une simple dérive biologique et neurocomportementale, devant être corriger par des médications ou des remédiations lucratives.

Ainsi, non seulement la dimension sociale de la souffrance psychique semble complètement niée, mais en plus les enjeux de la « santé mentale » apparaissent également comme un outil de normalisation particulièrement efficace.

Dès lors, on invente des catégories nosographiques, pour toujours plus étendre un certain pouvoir médical, complice des politiques de catégorisation, d’enrégimentement, d’arraisonnement, de filiarisation, de normalisation des populations, captif de l’idéologie de certains groupes d’intérêts et d’affinités mercantiles, coupable de dépolitiser les enjeux du soin, de se désengager de la rencontre. Plutôt que de soutenir les conditions effectives du soin, on crée des marchés, des niches à rentabiliser, et on délaisse les personnes qui auraient vraiment eu besoin d’interventions médicales.

 

Par exemple, dans le champ de la pédopsychiatrie, on peut légitiment s’interpeller quant à la pertinence de certains critères diagnostics, amenant à une forme de médicalisation à outrance de toutes les expressions comportementales « anormales » de l’enfance, des troubles des apprentissages en passant par les problèmes de conduites. De plus en plus de profils « médicalisables » sont donc identifiés dans la population infantile, avec des enjeux éthiques et civilisationnels tout à fait préoccupants. De fait, cette inflation semble s’apparier à des intérêts politiques et financiers (notamment pharmaceutiques), ainsi qu’à un désir social de diagnostic ou de reconnaissance de handicap, comme s’il y avait là une attente collective, voire une forme de fantasme, à pouvoir inscrire toute déviance de conduite dans une catégorie nosographique évacuant de facto la question complexe de la responsabilité, au niveau individuel et collectif.

D'après Thierry Delcourt - "La fabrique des enfants anormaux" - " le champ du handicap s'élargit au point d'absorber des enfants présentant des difficultés personnelles, familiales et scolaires qui ne relèvent pas d'une pathologie. Ce champ est si élargi et les catégories de troubles tellement simplifiées qu'on y fait entrer un nombre exponentiellement croissant d'enfants. Quatre fois plus d'enfants dits handicapés sont inclus à l'école"

Les classifications officielles et « scientifiques » en viennent ainsi à proposer de nouveaux troubles, ou à évoquer des oscillations entre différents diagnostics : les enfants « diagnostically homeless » circuleraient ainsi entre différentes catégories nosologiques, du trouble déficitaire de l’attention avec hyperactivité (TDAH), au Trouble Oppositionnel avec Provocation (TOP), en passant par le trouble des conduites, le Multiple Complex Developmental Disorder, ou encore le Disruptive Mood Dysregulation Disorder….

Dans cette opération de médicalisation, tous les enjeux relationnels, éducatifs, sociaux, l’influence des « perturbateurs développementaux », les conditions d’environnement, les conséquences concrètes de certaines orientations politiques sur les dynamiques familiales et sur l’investissement du lien aux enfants, le délitement des institutions collectives d’accueil infantile, la précarité des conditions d’existence, le délitement des solidarités, etc., se trouvent totalement occultés.

A contrario, on observe une logique néolibérale classique : création d’une problématique sociale du fait de stratégies politiques délibérées de précarisation => naturalisation / médicalisation / dépolitisation => accentuation des orientations à l’origine du problème, avec aggravation secondaire => dénonciation de l’incompétence des institutions en responsabilité, en rapport avec un empêchement de fonctionner rendu structurel = > démantèlement et ouverture de marchés lucratifs de prise en charge.

De fait, dans le sillage du modèle américain, l’accès aux soins et le remboursement des prises en charge ou des traitements nécessitent de plus en plus un diagnostic médical établi en amont. Dès lors, le serpent se mord la queue : il faut déjà valider le caractère médical de la problématique avant de pouvoir accéder à une reconnaissance et à une prise en compte, sur un mode uniquement médicalisé. Et si cela ne « résout » pas le problème, il faut aller encore plus loin dans la médicalisation, cumuler les bilans, les traitements médicamenteux, les remédiations…Et si cela s’aggrave encore, hop, on éjecte, on invisibilise, retour au bercail paré des mots d’ordre inclusifs ; par la même occasion, on créée du flux et de l’illusion, du turn-over, de l’activité, des financements, on fait circuler le profit, on produit des cohortes, on publie. Et au pire, si vraiment cela devient ingérable, on renvoie finalement vers les institutions publiques qu’on aura bien désavouées, dépecées, entravées, au préalable, de façon à confirmer leur incurie.

D’ailleurs, « jamais la psychiatrie publique n'a été aussi méprisée et maltraitée". De fait, « l’ensemble de la Psychiatrie Publique se trouve dans une situation dramatique. Sous financement chronique, suppression constante et non compensée de lits, fermeture des structures ambulatoires, poids exponentiel des tâches administratives, dérive technocratique et sécuritaire des Soins Sans Consentement, baisse continue de l’attractivité (près de 20% des postes d’internes en psychiatrie non pourvus) conjuguée à la crise démographique médicale sans précédent (30% des postes de PH non pourvus) rendent de plus en plus difficile l’organisation et l’offre des soins »

Voilà d’ailleurs ce que dénoncent des soignants de l’hôpital du Vinatier : « après 40 ans de fermetures de lits à l’hôpital psychiatrique public, en pleine période de développement de la précarité économique et d’exclusion sociale, abandonnant sans soins des dizaines de milliers de patients, hospitalisés jusqu’alors en psychiatrie, les envoyant souvent en prison ou les laissant errer, se clochardiser et se mettre en danger de mort, sous prétexte de leur éviter une « chronicisation institutionnelle stigmatisante » (…), après avoir quasiment rendu impossible l’hospitalisation classique en psychiatrie, les gouvernements successifs ont attaqué l’extrahospitalier et le médico-social. Longtemps ces deux secteurs se sont crus plus à l’abri, souvent utilisés comme justificatifs à la fermeture de l’intra. Il s’agissait alors de rassurer et de camoufler une réduction en redéploiement ». « Il s’agit réellement là, d’exclusion du champ du soin, d’abandon et de rupture, d’introduction des règles de la concurrence et du commerce, du ‘bénéfice/risque’  comme ils disent, en vue.......de la diminution des coûts par le triage des patients ».

Car, de surcroit, on va introduire la tarification à l’acte dans le champ du soin psychique, histoire d’être vraiment sûr de bien achever la bête.

Et, en amont, on aura également induit une véritable crise des vocations, en détruisant de façon systématique le sens et l’intérêt du travail.

Ainsi, Christian Muller, Président de la Conférence des Présidents de commission médicale d’établissement de CH spécialisés (CME-CHS) a-t'il pu alerter sur « l’effondrement de la psychiatrie publique ; alors que les besoins (…) ne cessent d’augmenter. » Il dénonce également « la pénurie médicale gravissime » en psychiatrie, avec une « hémorragie sans précédent » des psychiatres, et une « attractivité de la discipline nulle voire négative », un désarroi, une résignation. Une des causes de cette désaffection est également imputée à « une absence de pensée de la psychiatrie qui structurait une dynamique d’ensemble des équipes autour de valeurs humanistes et scientifiques » - car désormais, la santé mentale doit surtout être appréhendée comme un marché devant être rentabiliser à travers l’innovation des pratiques, la plateformisation et la dématérialisation – c’est-à-dire le délitement du soin institutionnel et relationnel. Cependant, il est important de souligner que ce désengagement à l’égard du soin touche aussi d’autres disciplines médicales, à l’instar des services ayant été particulièrement éprouvés durant la crise pandémique. Ainsi, à l’hôpital Bichat, les internes ont littéralement fui le service de réanimation, avec seulement cinq postes pourvus sur dix.

Il faut dire qu’en parallèle l’ARS encourage l’ouverture de postes d’interne sur des structures privées à but lucratif reversant des dividendes à leurs actionnaires…Ou comment démanteler toujours plus le service public…

Pour en revenir à la question de la psychiatrie, les perspectives consistent désormais à prendre en compte la « Santé Mentale », c’est-à-dire à favoriser l’adaptation d’un individu flexibilisé, « résilient », capable d’être performant et interchangeable en toutes circonstances. Un individu captif, normalisé, enregistré et analysé par une batterie d’applications, de plateformes, d’imageries…Totalement hors-sol, « désencastré » des réalités concrètes de l’existence, des conditions socio-politiques, de la vie. Au soin défini à travers un processus intersubjectif, se substitue de plus en plus une approche individualiste et consumériste : l’usager est désormais sommé de gérer de manière responsable son capital santé, de rentabiliser ses investissements médicaux afin de maximiser sa productivité et son adaptation.

Or, comme le souligne Judith Butler, « l'idée de «résilience» est comme une plaisanterie cruelle, un jargon néolibéral qui sert à finalement nier à quel point il est invivable d'être apatride, pauvre, ou sans logement, d'être incarcéré ou détenu sans espoir de sursis ».

D’ailleurs, à propos des perspectives thérapeutiques dans le champ psychiatrique, voilà ce que peut par exemple revendiquer un éminent psychanalyste très médiatique : « les technologies du virtuel offrent aussi de grandes opportunités pour certaines pathologies ». « C'est à cela que nous travaillons avec quelques collègues, avec qui nous avons fondé le 5 octobre 2013 L’Institut pour l’Etude des Relations Homme Robots, y compris les robots virtuels ;  puis en Septembre 2019  le premier Diplôme Universitaire de cyberpsychologie ( (Université de Paris) ; puis en mars 2020 le Site CyberPsyCO pour aider les thérapeutes (individuel et de groupe) qui découvraient les thérapies en ligne ; puis en Janvier 2021 L’Ecole française de cyberpsychologie et cyberpsychologie clinique (EF3C) et que nous avons publié en Avril 2021 le premier Manuel de cyberpsychologie  «Comprendre et soigner l’homme connecté», qui donne une place à toutes les approches de ces technologies, dont l’approche psychodynamique ». Sans commentaire….

Dès lors, il ne s’agit évidemment plus de soigner la souffrance, la détresse, et de prendre en compte les désarrois singuliers d’un sujet, inscrit dans une histoire et une situation, dans un drame irréductiblement personnel. Il ne s’agit plus d’accueillir de façon inconditionnelle, de rencontrer, de partager, d’être éprouvé et affecté ; d’aller au contact, de façon incarnée, engagée ; de témoigner toujours de la dignité de l’autre et de son droit inaliénable à être reconnu dans sa douleur, ses aspirations, ses blessures, ses refus ; de protéger, d’offrir l’asile, de tendre une main….

Pourtant, le soin devrait toujours supposer de reconnaître la personne derrière ses « troubles » ou sa maladie, de la soutenir dans l’expression de sa singularité, de son appartenance, et de son « invention normative » (Georges Canguilhem) - c’est-à-dire dans sa capacité à affirmer ses propres particularités vitales en lien avec les conditions environnementales. Soigner implique d’accepter la fragilité, la nôtre et celle de l’autre, nos impuissances, tout en préservant toujours l’intimité, le secret, la confiance, et la décence….

Tout le contraire des dispositifs actuels, qui organisent de façon systématique le tri, l’inégalité d’accès et les discriminations….

On surmédicalise, on agit dans l’urgence et l’éphémère, et on détruit toujours plus le soin…

Pour conclure, voici un exemple rapporté par une professionnelle engagée dans un réseau de soins à destination des femmes enceintes en situation de grande précarité. Il s’agit de la situation d’une femme à la rue, enceinte de 8 mois, accompagnée de son enfant de 2 ans et demi. En l’absence de proposition d’hébergement par le SAMU Social, elle se débrouille pour bricoler des abris éphémères à travers son propre réseau de sociabilité.

A l’issue de son accouchement, il n’y a plus de relais d’hébergement, et la famille se retrouve ponctuellement sans domicile, avant que les services sociaux départementaux ne puissent trouver une solution temporaire en hôtel social. Malheureusement, la famille se retrouve rapidement contrainte de passer à nouveau plusieurs nuits à la rue, en dépit des démarches initiées par la mère pour trouver un hébergement d’urgence. Le réseau se mobilise, mais cette famille ne peut alors bénéficier que de quelques nuits au sein d’un lieu de mise à l’abri, avant d’être à nouveau rejetée dehors. Évidemment, l’épuisement, tant physique que psychique, de cette jeune mère est de plus en plus intense. Finalement, le réseau contacte une unité mobile d’accompagnement aux personnes en situation de rue, qui trouve une place dans un centre d’hébergement. Cette maman, se sentant enfin en sécurité, s’autorise à s’endormir sur le canapé d’une salle commune, avec son nouveau-né dans les bras, qu’elle laisse rouler au sol pendant son sommeil. L’enfant reste alors à terre plusieurs minutes. Pendant ce temps, l’aîné, également plus rassuré, en profite pour explorer les lieux, avec le dynamisme et l’excitation d’un enfant de son âge soumis régulièrement à un manque de contenance. Il entre en interaction de façon quelque peu abrupte avec les autres familles du lieu d’hébergement, dans une recherche très active et intrusive de liens.

Lorsque le personnel du centre se rend compte de la situation, l’unité mobile d’accompagnement aux personnes en situation de rue contacte immédiatement l’Aide Sociale à l’Enfance en vue d’organiser un placement des enfants. A l'évidence, cette jeune mère proteste, s’oppose, crie, s’agite, résiste…On fait alors appel à l’unité mobile de psychiatrie, qui organise un placement en urgence pendant 24h dans une unité psychiatrique, d’où cette maman ressortira sans traitement ni suivi, et sans possibilité de réintégrer le centre d’hébergement….

Ainsi, on voit bien comment, dans l’urgence, des « normes parentales et comportementales » servent de vecteurs de pathologisation, sans aucune prise en compte du contexte et de la situation de maltraitance vécue par cette famille. A travers de tels passages à l’acte, on en vient donc à médicaliser une situation sociale intolérable -en rapport avec des choix politiques sous-jacents - ce qui contribue non seulement à occulter les responsabilités des pouvoirs publics mais tend aussi à instrumentaliser les services médico-sociaux en les rendant complices de ces orientations. Par ailleurs, on favorise ainsi une catégorisation désubjectivante d’un parcours singulier : en effet, cette jeune mère se voit désormais inscrite dans une « carrière » de « parent négligent » et de « patiente psychiatrisée », avec des effets d’auto-renforcement et de pérennisation….

Au final, cette médicalisation à outrance tend à empêcher la rencontre, les liens, conditions sine qua non du Soin. Dès lors, on tend à fonctionner à travers des « prêt-à-penser », des catalogages réflexes, dans une logique de filières et de flux.

Et, dans cette dynamique, ce sont tant les « soignés » que les « soignants » qui risquent de perdre leur dignité et leur humanité…

 

 

 

 

 

 

 

 

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