Des diagnostics pour catégoriser la divergence infantile
« L’aménagement nosographique permet de nommer, classer, inventorier, enregistrer, manipuler, ce qui était auparavant source d’angoisse existentielle. Le malade mental peut être parlé ; il est neutralisé, annihilé » Jean Sandretto[1]
L’enfant anormal introduit un flottement dans l’ordre de la Création et de la société. Le monstrueux, l’étrange, l’aberrant, le déviant mobilisent effectivement une angoisse et une menace, qu’il convient de contenir par une volonté de classer, véritable défense taxinomique.
Indéniablement, l’extension généralisée des assignations normatives constitue le symptôme de notre profond désarroi à l’égard de l’enfance. Nous les captons, nous les enfermons dans des cages épistémiques et épidémiques : enfance « irrégulière », « anormale », « déviante », etc.
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Malgré les variations socio-historiques et idéologiques, persiste ce besoin de désigner et de quantifier la marginalité infantile, dans des proportions somme toute assez équivalentes - environ 20% de la population enfantine. Selon les époques, ils sont estampillés de faibles d’esprit, de mésadaptés socioaffectifs, d’analphabètes fonctionnels…les termes se succèdent, se diffusent, se banalisent, deviennent stigmatisant, disparaissent, se transforment : enfance anormale et irrégulière à la fin du XIXème, puis déficiente dans les années 20-30, en danger moral durant le Front Populaire, inadaptée sous Vichy, handicapée à partir de 1975.
Il y a des modes et des préférences ; des polarisations et des œillères. Mais un même topos semble insister : à chaque fois, une catégorie diagnostique hégémonique vient enclore l’enfant troublant, vient agréger la majorité des mineurs déviants, proposer une façon univoque d’interpréter le défaut d’adaptation, et orienter finalement vers des dispositifs institutionnels en phase avec tous ces présupposés.
La terminologie dominante à un moment donné témoigne donc d’un croisement entre :
- Les représentations de l’enfance et de ses déviances
- Les significations imaginaires sociales dominantes
- Les dispositifs institutionnels prévalents, et l’offre sur le « marché de la divergence infantile »
Le diagnostic devient alors la caution scientifique du traitement politique de l’enfance déviante, une légitimation qui se pare des atours de la neutralité et de l’objectivité…
Par exemple, comme on l’approfondira par la suite, les dispositifs préférentiels pour prendre en charge les Troubles du Neurodéveloppement sont actuellement le repérage précoce par des réseaux experts, l’inclusion, la plateformisation, l’intervention de prestataires privés appliquant des protocoles rééducatifs marchandisés, et la prescription de psychotropes. Or, ces formes institutionnelles spécifiques justifient la désinstitutionnalisation, le définancement des services publics, l’ouverture de marchés, la privatisation lucrative, la dépolitisation et la décollectivisation des enjeux, la vente extensive de produits pharmaceutiques, etc. ; c’est-à-dire des axes politiques en phase avec le capitalisme néolibéral.
Les mêmes problématiques semblent toujours ressurgir, avec des éléments discursifs et idéologiques qui s’ajustent au métacadre institutionnel dominant, et varient en fonction des contextes socio-historiques. Ainsi, à partir d’une clinique relativement semblable, les dénominations changent, de même que la conception des facteurs étiologiques et des modalités de « traitement ». On oscille entre les incapacités inhérentes et fixées de l’enfant, des critères d’adaptation aux normes sociales et aux attentes du milieu, en passant par des préjudices essentialisés devant être compensés par une intervention sur l’environnement. Cependant, à chaque fois, il faut avant tout préserver la société des anormaux…
Au fond, les mêmes questions se posent toujours : cet enfant déviant est-il éducable ou irrécupérable ? Est-il en danger ou menaçant ? Doit-il avant tout être contenu et redressé, ou bien faut-il le laisser exprimer singulièrement ses affres et désarrois ? Doit-il être muselé, sédaté, ou accueilli et écouté ? Faut-il le réprimer, ou lui laisser des marges de subjectivation ? Ces troubles sont-ils réactionnels à des enjeux relationnels et sociaux, ou à des facteurs héréditaires et constitutionnels ? Doit-on naturaliser et neurologiser ses symptômes, ou appréhender sa trajectoire biographique ?
Chaque période historique secrète ainsi son paradigme de l’Enfant normal, et de son double maléfique et déviant, véritables attracteurs sémantiques qui viennent cristalliser certains enjeux politiques et idéologiques spécifiques. Là s’exprime aussi une certaine pulsion classificatoire, en tant que mécanisme de défense. Il s’agit de créer des catégories identitaires, en rassemblant les profils à trier. A travers cette classification, on rabat le contingent et le conjoncturel sur une ontologie essentialisée ; une étiquette en guise de destin. Car, à chaque fois, l’assignation diagnostique charrie une orientation institutionnelle spécifique, une filière qui vient non seulement entériner la catégorisation, mais façonner et enclore la subjectivité infantile afin qu’elle corresponde effectivement à son stéréotype nosographique.
C’est tout de même étrange que jamais ne soient questionnées ces vagues épidémiques, qui surgissent à tel ou tel moment, en fonction des canevas interprétatifs prédominants. Et que ce déroulement historique soit à ce point semé d’anathèmes, d’exorcismes et de diffamations. Ceux d’avant, ils étaient forcément aveugles et incompétents ; mais nous, nous possédons enfin la vérité scientifique, les bons diagnostics, les bons traitements, les bons dispositifs. Il faut donc brûler tous les archaïsmes résiduels !
Il faut dire que, dès l’origine, l’institutionnalisation de la psychiatrie s’est imposée en tant qu’opération de tri, de classement et de catégorisation, face à l’invraisemblable imbroglio qui pouvait régner jusque-là. Voici par exemple la description, faite par le Duc de La Rochefoucauld-Liancourt, de la « maison de Bicêtre », trois ans avant l’arrivée de Pinel[2] : elle « renferme des pauvres reçus gratuitement, des pauvres payant pension (et l’on distingue quatre classes différentes de pensions), des hommes, des enfants épileptiques, écrouelles, des paralytiques, des insensés, des hommes renfermés par ordre du roi, par arrêts du Parlement, et ceux-là encore sont avec et sans pension ; des enfants arrêtés par ordre de la police, ou condamnés pour vol ou délit, des enfants sans vice et sans maladie et admis gratuitement ; enfin des hommes et des femmes traités du mal vénérien. Ainsi cette maison est à la fois : hospice, Hôtel-Dieu, pensionnat, hôpital, maison de force et de correction ». Les enfants se retrouvent donc mélangés à toute une population informe et marginalisée. Et, selon Robert Castel, l’acte fondateur de Pinel ne sera pas l’enlèvement des chaînes aux aliénés, mais un ordonnancement de l’espace hospitalier. La priorité est effectivement de distinguer pour séparer, et de faire alors émerger une population infantile spécifique, soit victime d’adversité sociale, soit précocement aliénée. En ordonnant ainsi le « chaos », il s’agit à la fois d’instituer un savoir (les classifications nosographiques), une pratique (le traitement moral) et des trajectoires existentielles. Dès lors, l’expertise psychiatrique, légitimée par son mandat social, revient à catégoriser, à trier, à dépister, à orienter, et à inaugurer un destin institutionnel. Peu importe si ce « savoir » nosologique est largement fictif sur le plan épistémique, puisque l’essentiel est sa performativité en termes de contrôle social. Nonobstant, en deçà du vernis médical, ce sont bien les mêmes catégories normalisatrices empruntées aux valeurs dominantes qui fournissent les critères de jugement et de condamnation de la non-conformité. En l’occurrence, médicaliser la déviance revient à l’appréhender exclusivement sur un mode technique, relevant de la compétence d’un spécialiste « neutre », venant ainsi recouvrir sa signification socio-politique.
L’enfant arriéré
« L’idiot type est un individu qui ne sait rien, ne peut rien, ne veut rien et chaque idiot se rapproche plus ou moins de ce summum d’incapacité […]. L’imbécile se trouve dépourvu des instruments rationnels de l’entendement, mais non pas des incitations aux passions égoïstes et sociale comme la haine, la cupidité, la vengeance, le fanatisme […]. A la débilité intellectuelle s’associent quelque fois des tendances perverses, avec un minimum d’affectivité et surtout des tendances malignes à faire le mal » Georges Heuyer[3]
A la fin du XIXème, l’arriération est ainsi le paradigme médical dominant de l’irrégularité infantile - en parallèle de la délinquance juvénile qui concerne la justice des mineurs.
La théorie de la dégénérescence est alors appliquée de manière extensive aux troubles mentaux de l’enfant, avec une taxinomie calquée sur les modèles adultes. L’affirmation péremptoire d’une absence d’évolutivité légitime la carence de proposition de soins. Selon Valentin Magnan, « le principe de la prédisposition héréditaire de l’aliénation est absolu ». On se contente donc de rechercher les traces anatomocliniques de cette constitution tarée pour valider le modèle dominant. Avec cette unification des causes, on détricote ce que les aliénistes précédents avaient patiemment tenté de faire, à savoir essayer de discerner, de comprendre, de différencier, avec l’espoir de proposer des traitements ajustés.
A travers la généralisation de l’arriération, l’objectif principal est bien de mettre à l’écart, de confier ces irrécupérables à des structures asilaires, en tant que forme institutionnelle consubstantielle à la dégénérescence. « Le dégénéré contrarie la société et pèse sur elle ; il convient donc d’exercer une prophylaxie » (Bénédict Augustin Morel[4]). Car le concept d’arriération ne correspond pas seulement à une atrophie de la sphère intellectuelle, mais également à des comportements déviants en termes de moralité : instincts vicieux, sexualité débridée, violence, dépravation, etc. Il est donc prioritaire de protéger l’ordre bourgeois de cette dissémination de déviances, d’autant que la descendance de ces dégénérés verra leurs tares s’aggraver de génération en génération…
Aux États-Unis, dans un contexte puritain, l’arriération mentale atteint jusqu’à 15 % de la population infantile au début du XXème siècle, et justifie une politique eugénique très active, avec enfermement, stérilisation voire élimination. Comme toujours, cette ségrégation touchait principalement les classes populaires et les minorités racialisées…D’ailleurs, comme le rappelle Jacques Hochmann[5], « c’est dans les contrées où la condition des idiots avait été prise en considération de la manière la plus généreuse et où les institutions d’accueil s’étaient le plus développées que les mesures de stérilisation, voire de castration avaient été le mieux acceptées »…Ce qui souligne à nouveau que, pour appréhender le niveau éthique d’une civilisation, il faut toujours se tourner vers les marges - et quoi de plus marginal que l’enfance irrégulière…
Ainsi, il fallait prioritairement dépister précocement les imbéciles à tendance criminelle, les écarter de la société et les enfermer à vie dans des institutions surveillées, avec un programme tacite d’élimination passive. ...Et puis, il convenait également, par pure philanthropie, de castrer les indésirables, les faibles d’esprit ou les épileptiques…
Au fond, le déficient se voit enfermé dans un stade infantile, ou dans une forme d’animalité, qui entravent son accès à la civilisation. D’un côté, il peut susciter des postures de miséricorde et de charité, car sa différence irréductible le rapproche d’une forme de sacralité divine, en deçà de la condition humaine. Mais, de l’autre côté, ses tares pourraient aussi trouver leurs sources dans une faute originelle, que l’arriéré devrait expier par le truchement de sa déficience et d’un tempérament intrinsèquement vicieux, envisagés comme une condamnation. Cette dimension morale contribue à rejeter davantage l’altérité de l’idiot en dehors du champ de l’humain. A la fois ange et démon, il incarne la double figure de l’élu et du déchu[6]. Déterminé exclusivement par son fonctionnement sensoriel et par ses pulsions corporelles débridées, il constitue une menace pour l’ordre civilisationnel. Ainsi, il peut susciter, en réaction, un hygiénisme et un activisme forcenés, à la mesure de l’effroi éprouvé à l’égard de sa sauvagerie. Dès lors, des exigences drastiques peuvent être érigées, avec une volonté de surnormalisation, non dénuée de violence : utilisation de l’humiliation comme levier thérapeutique, procédés de contrainte, chantage, culpabilisation et menace de rétorsion…
On perçoit à quel point les conceptions héréditaires et biologisantes, non dénuées d’une forte couche de moralité, font le lit des idéologies les plus fascisantes…Or, nous ne sommes pas si loin des actuels troubles neurodéveloppementaux, n’en déplaise aux progressistes convaincus…
Pendant le XIXème, quelques tentatives d’éducation émergent tout de même, timidement. Point ultime du même processus dégénératif, « l’idiot est un enfant privé d’intelligence dont il faut, si on ne se contente pas de le laisser en état, développer les maigres potentialités, ouvrir les canaux sensoriels fermés, asseoir et renforcer la volonté, en lui donnant des modèles et en s’appuyant sur ses capacités restantes » (Hochmann[7]). Le médecin Désiré Magloire Bourneville tente notamment de déployer des soins à destination des « arriérés d’asile », faisant le pari d’une forme d’éducabilité et de socialisation possibles. Cet aliéniste défend alors la perspective de soins pour des enfants réputés incurables, en fondant notamment des asiles-écoles.
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Classer, trier, rentabiliser
Mais le début du XXème siècle met un terme à ces émergences, non rentables et dispendieuses. Dans un rapport de 1907, Alfred Binet assène que « le traitement médico-pédagogique coûte cher pour une rentabilité médiocre ». La classification de l’enfance débile doit désormais s’intégrer dans un projet politique pragmatique, avec un souci prioritaire de rendement.
Dès lors, il faut trier plus efficacement, catégoriser davantage pour mieux répartir. Ainsi, le recours aux tests psychométriques introduits par Binet et Simon facilite une orientation optimisée en fonction de l’âge mental - sachant que l’évaluation « scientifique » des capacités intellectuelles inclut une forte participation de jugement moral et d’évidents biais sociologiques ou culturels…On peut alors séparer les anormaux d’école, partiellement rééducables et susceptibles d’être rentabilisés, et les anormaux d’asile, à ségréguer définitivement. De fait, les débiles perfectibles pourront constituer une ressource exploitable pour certaines activités de production, répétitives et fastidieuses. Une nouvelle forme institutionnelle émerge alors : les classes et internats de perfectionnement, qui accueillent autant qu’elles créent et instituent les idiots éducables. Ces « annexes de l’école primaire obligatoire où elle va pouvoir déverser ses instables, ses débiles, ses pervers, ses revendicateurs souffrant de troubles du caractère » (Jacques Donzelot[8]) deviendront finalement des instituts médico-pédagogiques (IMP). Au fond, le marché de l’enfance déviante s’élargit par « l’irruption du contingent des « indomptables » et des « incapables », de l’école, par la reconversion des organismes de renfermement dans le service du milieu ouvert ». En définitive, la référence neuropsychiatrique permet d’unifier ce nouveau champ, en légitimant son expertise et en alimentant ses filières, via une grande frénésie de redressement médical. De fait, à partir de 1930, émerge le secteur des institutions spécialisées, issu de l’initiative privée, chrétienne le plus souvent.
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Caractériels et pervers
« Ce que Mendel avait fait avec la couleur des petits pois, Dupré, au début du siècle, avait rêvé de l’accomplir avec les vices de l’enfant de l’homme. Sa description « classique » de « l’enfant pervers constitutionnel », inéducable, inaffectif, et surtout « inamendable », avait scellé pour longtemps le destin de ces jeunes » (Stanislas Tomkiewicz[9])
La systématisation des bilans permet également de différencier débiles et caractériels, en dépit de la persistance d’une même unité, constitutionnaliste et organiciste, sur le plan étiologique.
Car les caractériels n’apparaissent pas d’emblée comme déficients, en dépit de la faiblesse de leur moralité (sexualité précoce, mensonges, fugues). Ils se rapprochent davantage de la notion de perversité, dérivée en ligne droite de la dégénérescence morale. Il s’agit de mineurs anémotifs, inaffectifs, insincères, inintégrables, inamendables… Cette catégorie des pervers s’inscrit dans une certaine continuité, puisqu’elle joue le rôle de la catégorie repoussante par excellence, comme l’était l’idiot monstrueux du XIXe siècle.
En l’occurrence, l’enfant inadapté présente un trouble caractériel, dans tous les « cas où il y a inadaptation ou […] réaction anormale de l’enfant vis-à-vis de son milieu, tous les cas, si vous voulez, où il y a trouble du comportement » (Dr G.-C. Menut[10]) susceptible d’être médicalisé.
Ce type de profil infantile peut présenter les traits suivants : « hypersensible », « émotif », « instable », « mythomane », « apathique », « impulsif ». Ce sont des enfants nonchalants, passifs, ayant un « faible développement de la sphère morale ». Tout semble glisser sur eux. Ils sont « mous, veules, suggestibles, ils se laissent mener ». De surcroit, ils sont rêveurs, des « raconteurs » imaginatifs, des affabulateurs. Ils font preuve de « Bovarysme », attitude qui caractérise une personne « poussée à des comportements spectaculaires ou délictueux par inacceptation de sa propre infériorité et d’une réalité qui lui paraît trop terne » (Dr André Gamet[11]).
A l’époque, si l’enfant inadapté ne présentait pas un trouble du caractère amendable par un traitement médical, il rentrait sans doute dans la catégorie des pervers constitutionnels ; des mineurs insensibles, cyniques, ayant un attrait pour « tous les actes qui sentent la malignité ». Leur déséquilibre émotionnel inné les mène soit à une instabilité permanente et agressive, avec un risque de violence, soit à une indifférence passive mêlée d’apathie et de paresse. Le pervers constitutionnel est censé se caractériser par « un arrêt du développement de l’affectivité et du sens moral et la perversion des instincts, qui contraste avec l’intégrité relative des facultés intellectuelles et détermine des réactions anti-sociales permanentes. ». Du fait de la perversion innée de ses instincts, le pervers est, selon le Professeur Ernest Dupré, inaccessible à la rééducation et à toute forme de traitement. Cet enfant dégénéré, vicié, présente « une armature rigide, un cadre fixe, un syndrome d’acier qui fait peur » (Dr Gilbert Robin[12]). Dès lors, la première mesure doit être l’enfermement, afin non seulement de confirmer le diagnostic, l’incurabilité, mais également d’exercer une ferme prophylaxie sociale.
Car le pervers constitutionnel est non seulement incorrigible, inéducable et incurable, mais il est aussi potentiellement contagieux ; il a tendance à faire du prosélytisme, et peut devenir un « influenceur » susceptible d’utiliser ses artifices afin d’attirer les attardés mentaux et les enfants « nonchalants » sur le plan de la morale. Il est donc indispensable de les repérer, de les dépister précocement, afin de les isoler et de les « éliminer impitoyablement » (Dr Raymond Valet[13]).
Pour Fernand Deligny[14], l’enfant pervers était un « mythe psychiatrique », alimenté par « tous les sous-produits distillés généreusement par les atmosphères concentrationnaires ». En tout cas, la neuropsychiatrie infantile naissante applique cette définition de la constitution perverse pour imposer sa légitimité en termes d’expertise, de diagnostic, et d’orientation. Les nouveaux experts de la psychiatrie infantile souhaitent ainsi être reconnus en tant que spécialistes et interlocuteurs indispensables pour l’Etat, afin d’organiser la rentabilité du traitement institutionnel de l’enfance déviante, tout en protégeant l’ordre social…En 1928, selon Heuyer et Badonnel, parmi les enfants confiés au patronage de la Seine, 80% présentent une constitution perverse, et peuvent donc menacer la paix civile…
L’enfance en danger moral
Par ailleurs, au-delà des causes instinctives et congénitales, le milieu est également désigné comme potentiellement corrupteur - surtout s’il s’agit de familles populaires, précaires, indociles, immorales…L’enfance déviante se partage alors entre abandon moral (famille déficiente et milieu perverti) et constitution dégénérée. Environ 4/5 des mineurs délinquants sont catégorisés comme des anormaux constitutionnels. Les autres, les cas sociaux, sont le fruit de causes familiales, et ne relèvent pas d’un redressement médical.
Mais les déterminismes socio-politiques plus globaux restent aux abonnés absents, systématiquement occultés….
Cependant, l’effroi suscitée par cette population d’enfants délinquants, livrés à eux-mêmes, influençables, pervertis, va susciter la création de la notion d’ « enfance en danger moral », euphémisme qui désigne surtout la nécessité de protéger la société de ces mauvaises graines….Ils sont « dès l’enfance malfaisants, insubordonnés, cyniques, destinés à devenir des apaches ou des prostituées » (Henri Ey[15]).
A partir de 1936, la notion d’enfance déficiente tend à rassembler tous les types d’irrégularité, de l’arriération aux conduites délictueuses, en passant par l’enfant moralement perverti. Au fond, c’est toujours le milieu familial populaire et inadapté qui est ainsi visé à travers le discours psychiatrique : soit l’enfant est conditionné à devenir pervers et misérable par une mauvaise influence éducative, soit la famille est génétiquement tarée, avec un risque de dégénérescence. Dans tous les cas, il faut placer l’enfant dans un établissement spécialisé, après expertise, diagnostic et tri en fonction des rendements potentiels.
En dépit des antagonismes, ce champ institutionnel se rassemble sous la bannière de la prophylaxie et de l’hygiénisme, avec l’objectif de freiner la dissémination des enfants anormaux. Car le schéma de l’hérédité et de la dégénérescence reste omniprésent. En l’occurrence, les mots d’ordre de l’époque sont sans équivoques : sélection, tri, dépistage, observation, évaluation…Les neuropsychiatres deviennent à la fois des experts de l’anormalité infantile, des défenseurs de l’ordre et des entrepreneurs de moral. De fait, ils contribuent à la médicalisation systématique des problématiques sociales. Ainsi, le terme de « biocratie », proposée par Edouard Toulouse, atteste de cette volonté de déployer un contrôle médical de la société, fondée sur les lois de la biologie.
A l’évidence, tous ces éléments font écho avec notre situation contemporaine. On retrouve les mêmes fantasmes, la même idéologie, les mêmes impératifs. Cependant, il existe une différence significative. En effet, dans notre actualité, c’est désormais l’État qui impulse ces orientations, qui organise et normalise les dispositifs institutionnels, au nom de la Science.
A suivre...
[1] Un enfant dans l’asile, Éditions du Seuil, 1977, p 21
[2] Cité par Robert Castel, in L'Ordre psychiatrique. L'âge d'or de l'aliénisme, Ed de Minuit, Collection Le sens commun, 1977.
[3] « Débilité mental et débilité intellectuelle », L’Année psychologique, vol 50, p 655-669, 1949
[4] Traité des dégénérescences physiques, intellectuelles et morales de l'espèce humaine et des causes qui produisent ces variétés maladives, 1857
[5]Histoire de l'autisme : de l'enfant sauvage aux troubles envahissants du développement, Paris, Odile Jacob, 2009
[6] Veyron La Croix, E, « La mort dans l'âme... Violences sociales et institutionnelles face à la déficience intellectuelle ». In A. Ciccone La violence dans le soin (p. 117-138). Dunod, 2014.
[7] Op. cit., 2009
[8] La police des familles, Éditions de Minuit, 1977 ; éd. poche coll. « Reprise », 2005
[9] L’adolescence volée, Calmann-Lévy, 1999, p87
[10] La dissociation familiale et les troubles du caractère chez l’enfant, Éditions familiales de France, 1943, p 14
[11] Contribution à l’étude de l’enfance coupable, les facteurs familiaux et sociaux, 1941
[12] Les drames et les angoisses de la jeunesse, 1934.
[13] Contribution à l'étude du traitement et de l’assistance de l’enfance anormale. Le problème de l'adaptation sociale des enfants irréguliers, Lyon, Bosc frères, 1942, p 45
[14] Revue « Rééducations », 1950
[15] Cité par M. Chauvière, op. cit., 1980