La surenchère des outrances

Les crispations identitaires sont devenues, dans une grande partie de l’Europe, un réel fortifiant politique. La France se singularise en la matière. Les convulsions identitaires s’y déchaînent à en perdre la raison. La France est devenue un enclos d’anxiété, alimenté, de manière réelle ou fantasmée, par le thème de l’immigration… musulmane.

Les crispations identitaires sont devenues, dans une grande partie de l’Europe, un réel fortifiant politique. La France se singularise en la matière. Les convulsions identitaires s’y déchaînent à en perdre la raison. La France est devenue un enclos d’anxiété, alimenté, de manière réelle ou fantasmée, par le thème de l’immigration… musulmane.

Dans un puissant maelstrom, tout se mélange : l’islam, le terrorisme, les territoires perdus de la République, l’insécurité, le foulard, la pulvérisation du pacte républicain, la menace qui guette le vivre ensemble, la crèche baby loup, la violence à l’école, la descente aux enfers d’Ilan Halimi, l’insensé cruauté de Fofana, la folle expédition de Merah, la dérision irrévérencieuse de Dieudonné, la surchauffe des phobies…

L’immigration, voilà le démon. La vraie victoire de Le Pen n’a pas besoin d’être électorale. Elle est culturelle. Il est, par ailleurs, le premier à avoir pressenti l’une des mutations profondes qui a modifié, de manière euclidienne, la question de l’immigration en France. Celle-ci s’est produite dans les années quatre vingt, en même temps que l’avènement du Front national lui-même.

Jusque là, et après l’échec de la politique du retour, dite loi Stoléru, engagée au lendemain de la crise de 1974, la question de l’immigration se déployait dans le sillage de l’usine. La gestion de ce dossier se bornait alors aux questions d’essence syndicale comme l’égalité salariale ou le droit à un logement décent. Le travail du chef de famille constituait l’essieu principal autour duquel pivotaient le traitement social et les conditions du séjour.

La transition dont nous vivons aujourd’hui intensément les hoquets se produira dans les années 1980, avec l’émergence du jeune issu de l’immigration. Celui-ci, essentiellement masculin, désarticulera le paradigme pépère qui jusqu’à là était en fonction. Dès lors, l’usine, potentiellement en déconfiture, va céder sa fonction d’espace de revendication au quartier. C’est la cité qui deviendra le lieu de la contestation. Et si les parents furent « arabes », les enfants deviendront « beurs ». Ce passage, brusque et violent, changera la nature des revendications. Celles-ci ne seront plus exclusivement sociales. Elles s’affirmeront de manière plus politique, avec un soubassement identitaire. Désorganisée, souvent chaotique, l’affirmation des ces jeunes contre ce qu’ils considèrent comme une société inégalitaire aura, le plus souvent, des accents de mutinerie.

La lutte contre le racisme, à coup de concerts, de main de fatma et de bons sentiments, pilotée en sous main par le Parti socialiste, constituera dans un premier temps une réponse joyeuse et enchanteresse. Mais déjà la question palestinienne distillera un sérieux clivage entre des leaders de la jeunesse juive et des jeunes musulmans de banlieue qui ont fait, dans un premier temps, de la lutte antiraciste une cause commune. Harlem, Assouline, Julien Dray feront carrière politique. L’immigration et ses banlieues ont hérité de l’acrimonie sinistre de Farida Belghoul.

Il faudra attendre la fin des années 80 pour voir apparaître la jeune fille de l’immigration comme enjeu de pouvoir. L’affaire du foulard provoquera, en 1989, un immense émoi chez les laïcards et autres féministes.  Elle inaugura un nouveau cycle dans le rapport de la société avec ses immigrés. L’islam, nouveau mur de Berlin charriant des peurs enfouies, deviendra un marqueur déterminant.

Parallèlement, des chambardements bien plus profonds seront subrepticement  à l’œuvre. L’Europe en construction, l’avènement de la mondialisation et l’émergence d’Internet  mettront à l’épreuve, à leur manière, le modèle français. Ils contribueront à l’essoufflement de l’Etat nation. La crise économique et la résistance de la courbe du chômage entameront la crédibilité de la classe politique. Tous ces facteurs vont exacerber l’anxiété identitaire.

De manière assidue, presque monomaniaque, et à défaut d’influer sur les tendances lourdes, l’immigration musulmane constituera une proie facile pour un transfert de culpabilité. De puissants intellectuels se sont fait une spécialité de la désigner comme la cause de tous les maux de la société française. Elle met, à leurs yeux, en cause la France mythifiée de Péguy, l’école magnifiée de Jules Ferry et la douceur de vie à l’ombre des cathédrales de la fille aînée de l’église. A l’avant garde de ce combat, on trouve Eric Zemmour, Alain Finkielkraut, Catherine Kintzler, Michèle Tribalat, Elisabeth Levy, Caroline Fourest, pour ne citer que les plus médiatiques. Ils partagent une même obsession : la France légendaire menacée par ses hordes de nouveaux Français, nés dans le béton blafard des banlieues et dont les us et coutumes défient la raison, l’élégance et le raffinement. Pour eux, l’important ce n’est pas d’être Français, l’essentiel, c’est comment être Français.

L’affaire Dieudonné, figure de la dérision triomphante, s’inscrit dans ce registre. Coupable d’avoir contesté l’exclusivité de la souffrance en jouant de la surenchère victimaire, tout le monde est rentré avec lui, sans y prendre garde, dans une surenchère des outrances. Depuis dix ans, par amertume d’être exclu du show-biz, il soliloque sur les planches. Sa dérive et ses alliances sulfureuses, servies par un talent ravageur et diffusé par des réseaux incontrôlables, lui assurent un succès large, éclectique, bariolé, et surtout contradictoire. Son impact sur les jeunes de banlieue, qui ont adopté sa gestuelle dont la quenelle n’est que la variante la plus polémique, est terriblement prégnant. Ils y voient, à tort ou à raison, une forme de revanche par procuration.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.