Au Chiapas, les attaques paramilitaires se multiplient contre les autochtones

L'État du Chiapas, dans le Sud du Mexique, est une terre sur laquelle 14 peuples originaires défendent leur droit à l'autodétermination. Dans la municipalité Tsotsil d'Aldama, les attaques orchestrées par un groupe armé paramilitaire se sont multipliées cet été. Elles reflètent l'augmentation de la violence que souffrent dans cette région les peuples en résistance.

Une attaque menée le 4 septembre dernier par un groupe armé de Chenalhó, Chiapas, a blessé au moins deux personnes dans la communauté de San Pedro Cotzilnam, municipalité d'Aldama, a dénoncé le Centre de Défense des Droits Humains Fray Bartolomé de Las Casas (Frayba).

Les paysans appartenant au peuple Maya Tsotsil Juan Pérez Gutiérrez, 27 ans, et Mario Pérez Gutiérrez, 22 ans, ont été attaqués par armes à feu vers 10 h 45, alors qu'ils se rendaient sur leurs terres pour travailler à la récolte.

Des attaques armées ont également eu lieu les 28 et 29 août, ainsi que les 1er, 2 et 3 septembre derniers. Chacune de ces attaques a été précisément répertoriée par les habitants d'Aldama, dans le but d'aider les autorités gouvernementales à arrêter les assaillants. Aucune réaction officielle n'a pourtant été observée à ce jour concernant ces dernières attaques.

Entre le 14 et le 17 août, le Frayba avait déjà signalé au moins 26 attaques avec des armes de gros calibre contre la population d'Aldama. Entre le 15 et le 17 juillet, 28 attaques ont également eu lieu. Depuis mars 2018, il y a eu plus de 300 attaques, réalisée par le même groupe, contre la même population.

Face à la situation, le Centre de Défense des Droits Humains a exhorté l'État mexicain à enquêter et sanctionner les attaques, en plus de demander la prise de mesures de précaution pour protéger le droit à la vie, à la sécurité et l'intégrité physique des habitants et éviter une escalade de déplacements forcés.

Cent quinze familles, composées par un total de 2 036 personnes originaires de différentes communautés appartenant à la commune d'Aldama ont déjà été déplacée par la force récemment.

« Cette situation crée une atmosphère de terreur pour la population des 13 communautés situées aux limites d'Aldama et de Chenalhó. Nous insistons sur le fait que l'urgence nationale due au COVID-19 augmente les risques qu'encoure la majorité des femmes, filles, garçons et personnes âgées en situation de grande vulnérabilité », a averti le Frayba.

Déplacés de la municipalité d'Aldama © Exposition photographique organisée par le Frayba, "Les queremos en casa" Déplacés de la municipalité d'Aldama © Exposition photographique organisée par le Frayba, "Les queremos en casa"

Des violences vieilles de plus de 45 ans

Les attaques orchestrées par un groupe d'habitants de Chenalhó contre les communautés d'Aldama se justifient par un différend territorial vieux de plus de 45 ans, concernant 60 hectares situées à la frontière entre les deux municipalités.

Pour tenter de résoudre le conflit,un pacte de non-agression entre les municipalités d'Aldama et de Chenalhó avait été signé le 31 juillet 2020, avec la participation en tant que témoin honoraire du Sous-Secrétaire aux Droits Humains du gouvernement fédéral mexicain, Alejandro Encinas Rodríguez. Cependant, le pacte a commencé à être violé quelques jours après sa signature.

Suite aux attaques du mois d'août, Encinas a tenu une nouvelle réunion le 25 août, à laquelle ont participé les autorités de Chenalhó ainsi que la cheffe de la Commission pour le dialogue avec les peuples autochtones du Mexique , Josefina Bravo Rangel; l'avocat agraire, Luis Hernández Palacios Mirón; et le représentant du gouvernement de l'État du Chiapas, Leonel Reyes González.

Malgré les pourparlers, la violence n'a pas cessé. En outre, selon la Frayba, les autorités municipales d'Aldama ont dénoncé devant différents médias qu'en dépit des accords signés avec les trois niveaux de gouvernement et des attaques persistantes que souffre sa population, les agents de sécurité publique qui étaient intervenu précédemment se sont retirés, les laissant dans un état de totale vulnérabilité.

"Le gouvernement continue à donner des messages contradictoires qui encouragent la violence dans la région connue comme Los Altos de Chiapas", a dénoncé le Centre de Défense des Droits Humains.

Un conflit à armes inégales

Bien que la situation ait tendance à être présentée comme un conflit à armes égales entre les deux communautés, la réalité est autre : le groupe armé qui opère depuis Chenalhó est un groupe qualifié par le Frayba et de nombreux acteurs locaux de « paramilitaire », qui agit contre la population civile non-armée d'Aldama.

Selon le cinéaste, professeur de géopolitique et activiste Simón Sedillo, un groupe paramilitaire peut être défini par différents critères : c'est tout d'abord une organisation formée par des civiles qui opèrent avec le soutien d'autorités officielles, d'une entreprise ou d'un groupe de pouvoir local, et qui utilise la violence pour obtenir le contrôle sur un territoire. Le groupe paramilitaire fonctionne par ailleurs en toute impunité, et les actes de violence qu'il commet permettent à l'État ou au groupe de pouvoir qui le soutient de nier toute responsabilité, en expliquant la situation comme étant le fruit d'un conflit civil interne.

« Le but du paramilitarisme est de diviser pour mieux régner, sans laisser apparaître une quelconque implication officielle, pour ensuite pouvoir justifier la militarisation officielle et parvenir à contrôler les territoires et les ressources naturelles. Les cas les plus courants de paramilitarisme au Mexique se retrouvent dans les conflits agraires au sein des communautés autochtones, en particulier dans les États du Chiapas, Oaxaca et Guerrero. Des analyses, recherches et enquêtes approfondies ont révélé que la stratégie du paramilitarisme a été utilisée pour saper les luttes autochtones pour l'autonomie territoriale et l'autodétermination dans ces États. Il n'y a plus aucun doute sur le fait que cette stratégie existe dans ces régions comme une stratégie de « guerre de basse intensité » », explique Sedillo.

Contre-insurrection

Le cas d'Aldama n'est pas un cas isolé au Chiapas : il s'inscrit dans un contexte social brûlant, dans lequel une stratégie militaire contre-insurrectionnelle s'applique depuis des décennies et de manière généralisée aux communautés indigènes qui luttent pour l'autodétermination.

Rappelons que le Chiapas est la terre qui a vu naitre l’Armée Zapatiste de Libération Nationale (Ejército Zapatista de Liberación Nacional, EZLN en espagnol), laquelle a, le 1er décembre 1994, pris la capitale de l'Etat par les armes et déclaré la guerre au gouvernement local du Chiapas et à celui fédéral du Mexique pour exiger le respect des droits et de la dignité des indigènes. Rapidement, les zapatistes, qui rassemblent des milliers de personnes appartenant aux peuples Tsotsil, Tzeltal, Tojolabal, Chol et Mam, ont obtenu l’autonomie de plusieurs régions. Cette autonomie est encore valable aujourd'hui. Au Chiapas, toutes les communautés ne sont pas zapatistes, mais nombreuses sont celles, comme Aldama, qui luttent en utilisant une diversité de stratégies pour le respect de leur territoire et de leur autonomie.

Comme l'a souligné le journaliste, écrivain et médecin mexicain Hermann Bellinghausen pour le journal La Jornada, « l'inaction institutionnelle face aux violences récemment perpétrées à Aldama s'expliquerait pas une intention de ne pas aggraver la situation, mais en réalité elle laisse sans défense les déplacés, les membres de différents groupes politiques et les membres du mouvement zapatiste. Il ne s’agit pas d'un énième conflit territorial entre communautés paysannes, mais plutôt de la poursuite déguisée d’une guerre contre-insurrectionnelle qui a commencé sous le gouvernement d’Ernesto Zedillo. Les assaillants possèdent des armes et des explosifs de haut calibre et sont les héritiers directs des paramilitaires qui ont perpétré le massacre d'Acteal en 1997 ». (Il y a 21 ans, 45 personnes furent massacrées par un groupe paramilitaire dans le village d'Acteal).

Le 22 août dernier, des zapatistes ont également subi une attaque de la part d'un autre groupe paramilitaire connu sous le nom de l'Organisation régionale des caféiculteurs d'Ocosingo (ORCAO), dans la municipalité d'Ocosingo. À la lumière des événements, plus de 500 groupes et individus, avaient dénoncé dans un communiquél'augmentation de la violence contre les communautés organisées du Chiapas. « Cette nouvelle agression montre bien qu'il y a une intensification de la guerre dans l'État du Chiapas, caractérisée par une augmentation de la violence des groupes paramilitaires et du crime organisé », avaient-ils exprimé.

De leurs côté, les paysans Tsotsil d'Aldama comptent bien s'organiser pour mettre un terme aux violences et récupérer leur territoire. « Nous sommes fatigués de tant d'agressions et d'attaques armées. Nous disons « assez », et nous le répétons encore et encore. Ils nous obligent à nous défendre, à nous organiser parce que nous aussi, en tant que peuples, nous sommes des êtres humains qui voulons vivre et récupérer notre terre-mère, le territoire que nos ancêtres nous ont hérités. Le moment est venu de dire « ça suffit », nous avons déjà beaucoup toléré, nous avons déjà beaucoup supporté », ont-ils exprimé en août dernier.

 

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