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Billet de blog 1 sept. 2020

En Amérique Latine, les Eglises évangéliques s'immiscent dans la politique

De nombreux groupes évangéliques ont fait parler d'eux dernièrement, en particulier pour leur rejet des mesures de distanciation sociale établies pour lutter contre la pandémie de COVID-19. Au delà des polémiques suscitées par ces comportements, le phénomène a mis en lumière la place croissante de cette tendance religieuse sur le continent américain. Divers analystes tirent la sonnette d'alarme.

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Au Mexique, pays pourtant connu pour avoir établi une séparation entre l'Église et l'État dès le début du 20ème siècle, différentes tendances évangéliques ont gagné du terrain ces dernières années.

Une enquête intitulée "La Divine Quatrième Transformation", menée par Raúl Olmos dans le cadre du projet "Transnationales de la foi" (une enquête réalisée avec la collaboration de 16 médias latino-américains), a ainsi révélé que plusieurs leaders évangéliques étaient employés en tant que fonctionnaires fédéraux. Ils étaient chargés de distribuer le « Livret moral », un livret de 29 pages qui s'inscrit dans le plan du président Andrés Manuel López Obrador (AMLO) pour éradiquer la violence dans le pays.

Les organisations évangéliques ont par ailleurs placé Jorge Lee Galindo au poste de directeur adjoint des affaires religieuses du ministère de l'Intérieur. Au cours des 20 dernières années, Lee Galindo a participé à la création de plus de 1 000 organisations chrétiennes et protestantes au Mexique, et a servi comme représentant d'au moins 80 groupes chrétiens, principalement des baptistes, parmi elles les Églises « Eben-Ezer » de Mexicali, « Grâce à Dieux » de Iztapalapa, « Le Christ arrive » de Chihuahua ou « Jésus-Christ est Seigneur et Dieu est Amour » d'Oaxaca.

Selon le président du Mexique, le fait que des représentants évangéliques perçoivent des salaires en tant que fonctionnaires ne crée aucun conflit d'intérêts . « Vous pouvez travailler dans le gouvernement en ayant n'importe quelle religion, tant que vous n'exercez pas une fonction qui a à voir avec la religion, cela n'affecte pas l'État laïc », a-t-il déclaré lors d'une de ses conférences matinales, alors qu'il était interrogé sur le sujet.

Cependant, l'implication des membres des organisations évangéliques dans le gouvernement actuel va plus loin.

Médias publics, contention migratoire, droits de femmes et de la communauté LGBTQI+

Les dirigeants évangéliques ont également pris des mesures pour obtenir des avantages fiscaux et des concessions radio et télévision. Le 22 février 2019, le leader, fondateur et conseiller juridique de l'association des Églises évangéliques Confraternice, Arturo Farela, et des membres d'autres organisations évangéliques ont rencontré AMLO au Palais National pour demander la modification de la loi sur les associations religieuses et le culte public et ainsi leur permettre d'obtenir des concessions dans les médias publics du pays. Le mardi 9 juin, l'Institut des télécommunications a attribué la première concession au groupe évangélique « La vision de Dieu » (La visión de Dios A.C).

En juillet 2019, un accord a été signé entre la secrétaire au Bien-être social, María Luisa Albores, et l'association Confraternice (qui regroupe plus de 7 000 églises évangéliques) établissant que les membres des églises de l'association accueilleraient chez eux des migrants d'Amérique centrale qui transitent dans le sud du Mexique à destination des États-Unis.

Selon l'enquête menée par Raúl Olmos du MCCI, les groupes évangéliques se sont également réunis, à diverses reprises ces dernières années, avec des législateurs des différents partis majoritaires dans le but de limiter les avancées concernant les droits des femmes et de la population Lesbienne, Gay, Bisexuelle, Transgenre, Transsexuelle, Intersexe et plus (LGBTI +). Ces mêmes législateurs ont par la suite ouvert les locaux du Congrès et du Sénat aux représentants des groupes catholiques et évangéliques qui ont mené les mobilisations contre la légalisation de l'avortement et pour la famille traditionnelle.

« Le matin du 13 février 2019, les sénateurs Américo Villarreal, Miguel Ángel Navarro, Antares Vázquez Alatorre et Ovidio Peralta ont reçu Carol Tobias, principale militante anti-avortement aux États-Unis, dans l'auditorium Octavio Paz, dont l'organisation "National Right to Life" (NRL) a réussi à convaincre Donald Trump de signer un décret interdisant les fonds fédéraux pour les organisations qui pratiquent ou promeuvent l'avortement au Mexique », explique le journaliste Olmos. Ce jour-là, le compte Twitter officiel du Sénat a invité la population à participer à l'événement et a même réalisé une diffusion en direct sur la chaîne du Congrès.

Les évangéliques sont revenus au Sénat et à la Chambre des députés en mars, juin et juillet 2019 dans le cadre de différents forums « Pour la vie et la famille ». Comme le souligne Olmos, « dans l'un de ces forums, les législateurs ont ouvert les portes du Congrès au pasteur Juan Varela, de l'Alliance évangélique espagnole, auteur d'un livre visant à “prévenir l'homosexualité” par la prière. Il utilise ce livre lors de séminaires et d'ateliers qu'il organise dans différents pays d'Amérique latine pour permettre la “restauration et la guérison” de ceux qui sont attirés par les personnes du même sexe ».

López Obrador et la "Divine Quatrième Transformation"

L'influence croissante des mouvements évangéliques au Mexique est étroitement liée à son actuel président. Depuis son élection à la présidence, AMLO a fréquemment utilisé des références bibliques dans ses discours et conférences du matin.

De leur côté, différentes églises évangéliques se sont réunies pour soutenir le gouvernement de López Obrador. Le 20 mars 2019, à l'issue de la soi-disant « Marche de la Gloire », une foule de fidèles évangéliques s'est réunie sur la place principale de la ville de Mexico, le Zócalo, pour effectuer une prière collective pour López Obrador, qu'ils ont comparé à différentes figures bibliques.

Selon l'enquête "La Divine Quatrième Transformation", le pasteur et président de la Confrérie, Arturo Farela, assure que depuis 25 ans, il a rencontré López Obrador régulièrement pour prier et lire la Bible. Il assure également que le 13 mars 2019, il a rendu visite au président, en compagnie de 20 autres pasteurs, pour prier « à l'intérieur du palais national ».

« La proximité de Farela avec López Obrador s'est manifestée depuis la campagne électorale de 2012. Le 20 mars de cette année-là, le chef évangélique et six autres pasteurs ont entouré le candidat de l'époque et l'ont touché avec leurs paumes, tout en exécutant une prière. Dans la foi évangélique, cela représente plus qu'une bénédiction; c'est nommer devant Dieu un leader en qui ils ont confiance », indique l'enquête.

L'augmentation de la présence évangélique : une tendance continentale

L'augmentation de la présence évangélique ne se limite pas au Mexique. Dernièrement, c'est tout le continent américain qui a connu une forte augmentation de la tendance religieuse.

D'après le Pew Research Center, le principal centre de recherche sur les religions dans les Amériques, si entre 1900 et 1960 les catholiques représentaient 94% de la population d'Amérique latine, en 2014 seulement 69% des personnes interrogées s’identifiaient toujours comme telles. En parallèle, bien que seulement 9% des Latino-américains racontent avoir grandi en tant qu'évangéliques, 19% disent suivre cette religion aujourd'hui.

Pour l'historien américain Andrew Chesnut, qui étudie le mouvement depuis 25 ans, la croissance du nombre d'évangéliques sur le continent s'accompagne d'un engagement politique notable et généralisé des dirigeants et des membres de cette religion. Ces dernières années, les mentions de Dieu et de passages bibliques se sont multipliées dans les discours politiques, et le soutien évangélique a joué un rôle déterminant dans la montée des dirigeants de droite en Amérique latine et aux États-Unis.

Ainsi, au Brésil, les évangéliques sont la principale base électorale du président Jair Bolsonaro. Aux États-Unis, Donald Trump a bénéficié d'un fort soutien de la part des églises pentecôtistes pour se faire élire. En Bolivie, elles ont largement participé à la chute du gouvernement d'Evo Morales.

Pour Chesnut, la forte influence des évangéliques dans la montée et la chute des dirigeants est alors l'une des principales « tendances » de la politique actuelle sur le continent américain.

L'auteur colombien Santiago Gamboa tire quant à lui la sonnette d'alarme, face à une situation qui selon lui mettrait en péril la démocratie sur le continent.

« Le problème des églises évangéliques traverse tout le continent, des États-Unis au Chili. Aussi en Afrique. Dans les pays de ce qu'on appelait autrefois le Tiers Monde, le problème des Églises évangéliques et de leur supplantation de l'État en échange d'une fidélité politique est brutal. Ces églises mettent la démocratie en échec. Nous avons déjà vu ce qui s'est passé au Brésil, où un fasciste a été pratiquement élu avec le soutien des églises évangéliques. C'est le cas aux États-Unis avec Trump ... Et sans parler de l'Amérique centrale. Même dans un pays où le progressisme a gagné, comme le Mexique, les églises évangéliques soutiennent López Obrador. Ce qui me fait penser que ces églises sont au pouvoir, que les gouvernements soient de gauche ou de droite », expliquait-il l'an passé à la BBC Monde.

L'évangélisation de la politique: une tendance sous influence américaine

À en croire le projet d'investigation journaliste "Transnationales de la foi", l'intrusion croissante des courants évangéliques dans la politique s'accompagne de l'influence de la Maison Blanche américaine.

« Chaque semaine, le pasteur chrétien Ralph Drollinger dirige le Groupe d'étude biblique de la Maison Blanche, auquel participent fréquemment des membres du cabinet de Donald Trump. Son objectif, dit-il, est d'inciter les dirigeants politiques à gouverner selon ce que la Bible dicte. Cette stratégie d'évangélisation de la politique est destinée à être reproduite au Mexique, où il a déjà noué des alliances avec des prédicateurs et des législateurs mexicains », écrit le mexicain Raúl Olmos dans son rapport.

Pour cela, Ralph Drollinger a établi au Mexique un nouveau siège pour son organisation « Capitol Ministries ». Lors de la réunion de fondation de l'antenne mexicaine de l'organisation, 49 législateurs mexicains étaient présents.

« La vision de notre ministère est de pouvoir apporter l'Évangile aux dirigeants politiques du monde entier. Et notre stratégie, notre façon de le faire, est d'avoir dans chacune des législatures une personne digne de confiance pour trouver et former de nouveaux disciples », a expliqué Drollinger avant de nommer le pasteur Ricardo Arizmendi à la tête du « Capitol Ministries » mexicain.

Capitol Ministries a également étendu sa présence en créant des antennes au Honduras, au Brésil, en Équateur, en Uruguay et au Costa Rica. L'organisation est également en cours d'implantation Nicaragua, au Panama, au Paraguay et en Argentine, et mène des dialogues avec le Pérou, le Chili, la Bolivie, la Colombie, le Vénézuela, la Guyane, le Suriname, la Guyane française, le Belize et le Guatemala.

« Un groupe de leaders évangéliques fondamentalistes liés à la Maison Blanche a étendu ses ministères à divers pays d'Amérique latine et ont conclu des accords avec des présidents contestés tels que Daniel Ortega au Nicaragua, Jimmy Morales au Guatemala et Juan Orlando Hernández au Honduras », ont par ailleurs détaillé Giannina Segnini et Mónica Cordero pour le Journal Univision.

« C'est la force politique la plus récente et celle qui a fait le plus de progrès en Amérique latine depuis l'émergence des mouvements sociaux des années 1990 », a déclaré le professeur de sciences politiques à l'Amherst College dans le Massachusetts, Javier Corrales, à BBC Mundo.

Dans un entretien approfondi avec la journaliste mexicaine Carmen Aristegui, Enrique Dussell, philosophe, historien, théologien et également connu pour être l'un des initiateurs de la « théologie de la libération », analyse la situation actuelle et affirme que l'idéologie évangéliste est aujourd'hui le fer de lance de la politique nord-américaine qui veut « récupérer » l'Amérique latine par des méthodes douces, mais aussi par des coups d'État.

Pour lui, alors que les coups d'État des années 1970 utilisaient la religion catholique comme idéologie dominante pour combattre le socialisme, maintenant les groupes évangéliques sont utilisés comme point de départ contre les cultures autochtones considérées comme ennemies.

Il se réfère alors au cas bolivien, où le leader d'extrême droite Luis Fernando Camacho souhaite imposer la Bible sur le territoire. « Mais cette Bible n'est pas catholique, c'est celle des groupes évangéliques qui considère que la culture populaire des peuples indigènes est un horrible paganisme, dont le christianisme doit remplacer la lettre », conclut le philosophe.

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