Billet de blog 29 déc. 2022

Misha
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Je n’avais jamais vraiment pensé à être féministe

Je n’avais jamais vraiment pensé à être féministe. Mais en 1970, une de mes meilleures amies a failli mourir d’un avortement mal fait (en clinique, pourtant). Puis en 1971, une autre amie proche a contracté une septicémie suite à la pose d’une sonde...

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Je n’avais jamais vraiment pensé à être féministe.

Mais en 1970, une de mes meilleures amies a failli mourir d’un avortement mal fait (en clinique, pourtant). Puis en 1971, une autre amie proche a contracté une septicémie suite à la pose d’une sonde. Notre groupe d’amies l’a sauvée in extrémis en la transportant chez un médecin, qui après désinfection et une piqûre d’antibiotiques l’a à son tour expédiée dans une clinique, avec ordre de retirer la sonde dans les toilettes pour faire croire à une hémorragie spontanée : il risquait sa carrière. Et il fallait un chèque de 1 200 francs.

Il demandait son hospitalisation pour « saignements ». Je n’ai jamais ressenti autant de peur pour mon amie, et d’humiliation pour nous toutes les femmes. Toute ma vie je me souviendrai de la texture gluante de la sonde souillée qu’elle m’a tendue avant que j’appelle à l’aide. Et que j’ai vite jetée dans une poubelle extérieure... Nous nous sentions des criminelles.

Partie enseigner au Canada anglophone quelques mois plus tard, j’y ai trouvé des groupes de femmes qui se réunissaient pour étudier des textes d’autrices comme Betty Friedan (la Femme Mystifiée) ou Germaine Greer (La Femme Eunuque). Ces groupes d’abord informels ont été accueillis dans des salles de l’Université sous l’étiquette « Women Studies » avec un prétexte littéraire : étudier des œuvres de femmes. On y évoquait aussi Virginia Woolf…

Nous nous retrouvions aussi à l’extérieur pour des groupes de parole, où là nous échangions sur nos expériences en tant que femmes.

Si l’avortement était toujours illégal dans les provinces canadiennes, la contraception ne l’était pas : il y avait des centres de Planning Familial un peu partout, où on n’exigeait pas que vous soyez majeure ou mariée pour prescrire une contraception. Et il y avait des préservatifs dans les distributeurs à l’Université. C’était si différent de la France !

Je me suis mariée, et cet événement discret qui ne changeait rien (nous vivions déjà ensemble) n’a pas été considéré par mon entourage comme « l’événement de ma vie » : j’ai eu un jour de congé (non rémunéré !) ce jour-là je portais une jolie robe, et nous avons fêté avec des amis au restaurant chinois…

En 1973, nous sommes arrivés en France, et j’ai compris rapidement que j’étais devenue un être dépendant et peu fiable dans mon pays : refus d’ouverture d’un compte en banque à mon nom ; impôts au seul nom de mon mari ; et j’ai du prêter serment que je n’avais pas pris sa nationalité… La rage m’a re-saisie.

Et toujours cette question brûlante des avortements : le procès de Bobigny venait d’avoir lieu..

Et puis j’ai rencontré des femmes du MLF. J’ai lu « Le Torchon Brûle » écrit par des femmes pour des femmes. « Qui fait la vaisselle ? » était enfin une question politique !

J’ai continué à militer avec elles, à manifester avec elles : ces manifestations festives pour exprimer la joie et la force d’être des femmes changeaient des manifs « classiques » des partis de gauche. Auxquelles il fallait continuer à participer : Franco était toujours là, et Pinochet venait de faire son coup d’Etat ; en France ouvriers et immigrés subissaient tant d’injustices..

Mais le MLF était l’articulation des luttes de toutes les femmes du monde.

Enceinte, j’ai passé mon congé à élaborer des collages à partir de romans-photos détournés, j’ai fait connaissance d’une femme qui travaillait sur les magazines féminins et leur vision de stéréotypes de sexe/classe, leurs injonctions sous-jacentes…

Je préfère de beaucoup la notion de libération des femmes à celle de féminisme, car c’est cela le but, l’indépendance de pensée, la libération de tous les carcans : et sitôt l’un rejeté, on nous en inflige un autre sous le sceau du « progrès ». C’est cela qui se passe en ce moment, non ?

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