1er mai: le rôle central des travailleurs face aux crises

Tribune collective de militant.e.s du mouvement pour le climat et de syndicalistes, pour souligner le rôle central que jouent les salarié.e.s face à la pandémie comme face au réchauffement climatique, et pour demander une «réponse juste» à la crise, autour de cinq principes de justice et de solidarité.

Par Nnimmo Bassey, May Boeve, Sharan Burrow, Luisa Neubauer et Yeb Saño*

La pandémie de Covid-19 a des répercussions inimaginables sur nos vies et sur tous les secteurs de nos économies. Des centaines de milliers de vies sont perdues, les cas confirmés se comptent par millions et nombre de ceux qui se sont rétablis en subiront les conséquences tout au long de leur vie. Cette crise sanitaire planétaire aggrave les conséquences de la dégradation du climat et met en évidence le rôle essentiel des travailleurs et des travailleuses dans nos sociétés.

Alors que de vastes opérations de confinement ralentissent la propagation de la maladie, l'arrêt soudain des déplacements et de l'activité économique a un effet catastrophique sur les emplois, les revenus et les moyens de subsistance de la population mondiale.

Selon l'Organisation internationale du travail, quatre personnes sur cinq parmi les 3,3 milliards de travailleurs dans le monde sont affectés par la fermetures de leur lieu de travail, et jusqu'à 195 millions d'emplois équivalents temps plein pourraient au total être détruits. 

Les flux de production et de consommation sont temporairement suspendus : la production industrielle est largement suspendue. Les avions sont cloués au sol, les voitures sont à l’arrêt et les transports publics circulent en service strictement restreint. Celles et ceux qui peuvent télétravailler le font, mais celles et ceux qui ont perdu leur travail et leur revenu sont confronté.e.s à des mois d'incertitude et luttent pour pouvoir se nourrir, payer leur loyer et leurs factures. 

C’est le cas partout dans le monde, des travailleurs de l'économie informelle dans les pays du Sud, aux travailleuses précaires des pays riches. Le chômage, l'augmentation du nombre de décès et les risques sur le lieu de travail varient en fonction de l’origine, du genre comme de la classe sociale. Parmi les travailleurs et travailleuses en première ligne, qui risquent leur vie, on compte beaucoup de femmes, de personnes de couleur, de migrants et de membres de la classe ouvrière. 

La pandémie nous rappelle que sans ces travailleurs essentiels, sans travail décent et sans protection sociale, notre système santé s’effondrera et nos vies seront durablement affectées. Là où les dirigeant.e.s néolibéraux en sont venus à considérer les travailleurs comme un coût dont on devrait se passer, ce sont ces travailleurs essentiels qui nous permettent de traverser cette crise, qui nous garantissent le soin, à domicile comme dans les hôpitaux et qui font tourner le reste de l’économie.

Partout, de petites entreprises transforment leurs chaînes de production pour fabriquer des équipements de protection essentiels dont ces salarié.e.s et fonctionnaires ont besoin et que de nombreux gouvernements n'ont pas réussi à leur fournir. Dans de nombreux pays, malgré des restrictions drastiques, le secteur informel continue à fournir des services essentiels. Pourtant, ces personnes, qui génèrent en temps normal une bonne partie de l’activité économique, n'ont aucun droit et ne bénéficient d’aucun salaire minimum garanti. Ces travailleurs, qui sont actuellement en première ligne, sont celles et ceux sur lesquel.le.s nous comptons pour faire face à une autre crise mondiale en cours : le dérèglement climatique.

Le 1er mai est la Journée internationale des travailleurs. Depuis que cette journée est célébrée, il y a 100 ans, jamais peut-être cette journée n’a-t-elle été aussi importante qu’aujourd’hui. En ce jour de lutte et d'unité, nous sommes solidaires : travailleurs.euses, militant.e.s du climat, citoyen.ne.s, et demandons une “réponse juste” à la double menace globale du Covid-19 et du changement climatique.

Face à ces crises, le redressement économique et social doit être construit autour de principes de justice, de soin, d'autonomie, de solidarité internationale, de protection des droits et des libertés démocratiques, pour la sécurité et la résilience à long terme des plus vulnérables. 

Depuis le début de la pandémie, les lobbyistes de l'industrie pétrolière et gazière font le tour des ministères, demandent la charité pour leurs dirigeants et leurs actionnaires, et poussent à revoir les normes de protection de l’environnement à la baisse. Leurs exigences ne sont bonnes ni pour les travailleurs, ni pour le climat. La destruction des normes environnementales et l'exploitation des salariés sont les deux faces d’un même système de domination. Certes, soutenir certains secteurs industriels est important, mais cela ne peut se faire que dans le cadre de politiques climatiques ambitieuses, sur la base d’objectifs clairs de limitation du réchauffement climatique, comme convenu dans l'accord de Paris. 

Pour se remettre de cette crise, nous ne pouvons nous contenter de repartir après la pandémie : nous devons prendre en compte l'urgence climatique. Des investissements publics massifs sont nécessaires pour développer les énergies renouvelables, réduire les émissions par des mesures d'efficacité énergétique, pour transformer nos systèmes de transport public et, repenser la planification urbaine, relocaliser la production alimentaire et ainsi construire une transition juste pour les travailleurs.euses et leurs proches.

Le retour à l’emploi des chômeurs.ses, des jeunes et de toutes les personnes marginalisées se fera en créant des millions d'emplois décents qui permettront à leur tour de construire un futur décarboné. La réponse aux crises en cours doit s’organiser autour de ces cinq principes clés : donner la priorité à la santé sans exception ; fournir l’aide économique directement à la population ; aider les travailleurs et les communautés, plutôt que les dirigeant.e.s et les actionnaires ; développer la résilience face aux crises à venir ; renforcer la solidarité et les liens par-delà les frontières. C'est la seule voie possible, pour construire une communauté mondiale plus unie et plus solidaire.

*À propos des autrices & auteurs :

Nnimmo Bassey est un militant du mouvement pour le climat, écrivain et poète nigérian, lauréat du Right Livelihood Award et directeur de la Health of Mother Earth Foundation

May Boeve est la directrice exécutive de 350.org

Sharan Burrow est la secrétaire générale de la Confédération Syndicale Internationale

Luisa Neubauer est une militante allemande pour le climat, et l'une des principales organisatrices du mouvement "Fridays for Future" en Allemagne

Yeb Saño est un militant philippin, ancien diplomate du climat, et négociateur en chef pour les Philippines auprès de la Conférence des Nations unies sur les changements climatiques, il est directeur exécutif de Greenpeace Asie du Sud-Est. 



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