Caniches confinés

Sur la solidarité à visage d’émoji.

May Day 2020. En cherchant une estampe japonaise pour répondre à N*** qui m’avait envoyé un bouquet de muguet numérique, j’ausculte le nouveau doodle de Google et apprécie l’art de la récupération :

Dans le G un poing et un stéthoscope
Dans le O deux mains sur un volant
Dans le O une fleur dans la paume d'une main levée
Dans le G une main tend les accessoires du Temps
Dans le L une main tient un rouleau de peintre
Dans le E deux mains pâtissières étalent une pâte

Repensant à ce drapeau italien NE PADRONI NE SERVI que j’ai soigneusement enregistré hier sur mon disque dur, je tape, dans la barre de recherche, me demandant si l’on dit bien comme cela en anglais : « no god no master », et j’avais bien vu. J’ajoute « no tracing ». C’est sans doute plutôt « tracking » en anglais, mais « tracing » est un hommage à Ruth Elkrief, ma chienne de garde préférée, qui semble jubiler quand elle prononce ce mot, aussi imparfaitement anglais peut-être que « parking » et « camping ».  Dans le même registre que Google, Facebook vient d’activer un nouvel émoji « solidaire » qui s’ajoute au pouce bleu, au cœur, au waouh et au pas content. Cet affect solidaire a deux bras dans lesquels il sert un cœur — solidarité de caniche confiné. Si Facebook s’est approprié la solidarité, c’est que le mot ne veut plus rien dire, lui non plus.

May Day Doodle © Google May Day Doodle © Google

Quelques gilets jaunes manifestent devant un hôpital, mais on ne s’attarde pas, le journal télévisé propose ensuite des sujets variés : la vie dans les zoos, l’anniversaire de la découverte de Pluton. La plupart des travailleurs doivent se contenter de manifester à domicile. O*** voulait marcher silencieusement à Villefranche avec des amis, il avait préparé une pancarte VIVANT, mais le rassemblement a été annulé ce matin. F*** raconte sa manifestation solitaire ce midi, trente minutes devant l’entrée de son immeuble avec sa pancarte, un passant qui lève le pouce, une autre qui interrompt son appel téléphonique pour le féliciter, deux voitures de police à l’arrêt, un homme à vélo qui s’arrête pour discuter, disant que les gens s’en foutent, qu’ils sont devant leur télévision, lui recommandant de faire attention à lui, surtout s’il a une famille.

Confiné mais pas muselé © Pierre Courcelle Confiné mais pas muselé © Pierre Courcelle
Quant à moi, j’ai peint un poing au verso d’une chute de papier cadeau d’un mètre cinquante environ, largeur un mètre. J’ai commencé par un aplat de peinture jaune à la bombe, j’ai tracé les contours du poing au crayon puis j’ai peint à l’acrylique noire. De part et d’autre de l’avant-bras et du poing, j’ai tracé de grandes lettres rouges : CONFINÉ MAIS // PAS MUSELÉ. J’ai scotché l’affiche à l’une de mes fenêtres. Au troisième étage, cela doit être visible depuis les jardins riants de mes voisins, leurs maisons douces et rassurantes.

Je me suis filmé en train de fignoler les lettres. On entend la voix d’Edwy Plenel : « Et on juge une société d’abord au sort qu’elle réserve aux plus faibles, aux plus exposés, aux plus opprimés, aux moins considérés. C’est aussi vieux qu’une fable de La Fontaine… » Et de citer « Les animaux malades de la peste ». La littérature depuis deux mille cinq cents ans nous guide. Elle pourrait le faire en tout cas, si elle n’était pas considérée comme un loisir de plage. Au montage, j’ai ajouté ma voix chantant Emily Dickinson. Le poème semble parler de nos maisons et appartements, du « lockdown » :

Sweet — safe — Houses —
Glad — gay — Houses —
Sealed so stately tight —
Lids of Steel — on Lids of Marble —
Locking Bare feet out —

//

Maisons — douces — sûres —
Maisons — heureuses — gaies —
Tellement bien scellées —
Couvercles d’Acier — sur Couvercles de Marbre —
Fermant la porte aux Va-nu-Pieds —

May Day 2020 // Sweet Safe Houses © Emily Dickinson / Pierre Courcelle

 HAPPY MAY DAY 2020.

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