Tribune: ce 1er Mai, repensons le travail, exigeons la rupture

La pandémie nous oblige à réévaluer l’utilité sociale que nous donnons aux différents corps de métiers, à repenser leur rémunération ainsi que la division du travail. Nous devons repenser nos modèles de société et de solidarités pour une protection plus juste de tous et toutes les travailleur.se.s, y compris celles et ceux de l’économie dite informelle. Ce 1er mai, repensons le travail.

L'ÉTAT D’URGENCE SANITAIRE MET EN LUMIÈRE ET EXACERBE LE SYSTÈME INÉGALITAIRE DANS LEQUEL NOUS VIVONS

Nous sommes face à une crise qui cristallise et creuse les inégalités préexistantes. Cette crise fait apparaître de manière accrue les rapports de pouvoir, de classe, de race, de genre qui régissent nos sociétés. Les emplois les plus précaires, sous-payés et dévalorisés, le travail du « care », le travail du sexe, le travail sans-papier, le travail non déclaré ou les emplois non tarifés sont les plus impactés par le covid. De nombreuses personnes sont donc forcé.e.s de travailler dans des conditions indignes voire dangereuses. Ce sont souvent aussi les emplois les plus féminisés et les plus racisés.

Les mesures de confinement, telles qu’elles sont appliquées, s’inscrivent dans la continuité du système capitaliste, patriarcal et colonialiste. Puisqu’elles ne cherchent pas à corriger les inégalités sociales et structurelles, au contraire, elles les reproduisent et les renforcent.

Les syndicats dénoncent la stratégie de l'Etat qui demande de mettre en veille l’inspection du travail et de miser sur la reprise de l'activité économique au détriment de la santé des salarié.e.s. Comme dans la Marne où un inspecteur du travail a été mis à pied par la Direction du Travail pour avoir voulu sanctionner une entreprise d’aide à domicile qui ne respectait pas les mesures de protection, comme le port de masque.

Avec le confinement, nos luttes ne seront pas mises entre parenthèses.  Repensons le travail. Reconsidérons la valeur et la justice des emplois et salaires. Repensons nos modèles de société, nos modèles de production et de solidarité. 

Ce 1er mai, repensons le travail, exigeons une rupture. 

DES EMPLOIS SOUS-PAYÉS, DÉVALORISÉS ET RISQUÉS MAIS CYNIQUEMENT ESSENTIELS POUR FAIRE VIVRE NOS SOCIÉTÉS.

En l’état, si aujourd’hui une majorité de la population peut se nourrir, se soigner, étudier, se cultiver, c’est avant tout grâce aux travailleur.euse.s, intermittent.e.s, personnels, ouvrier.ère.s, sans papiers. C’est grâce aux « travailleur.euse.s du care » et aux fonctionnaires du service public que les gouvernements successifs n’ont eu de cesse d’appauvrir et de dégrader : caissièr.es, aides à domicile, travailleur.se.s sociaux.es, travailleur.se.s du sexe, aides-soignant.e.s, agent.e.s d’entretien, facteur.rice.s, personnel du transport, assistant.e.s maternelles et infirmièr.e.s

Comme Aïcha Issadounène et Tahar Azlout, salarié.es chez carrefour en Seine-Saint-Denis, Patricia Boulak, aide soignante d’un EPHPAD à Valdoie, Saïd O. et Pierre B., éboueurs de la ville de Paris, Yves Devisse, agent de sécurité au CHU d’Amiens, Cyril Boulanger, agent de sûreté RATP, tou.te.s mort.e.s du Covid. 

La situation actuelle nous invite à repenser la question du travail et à réévaluer l'utilité sociale accordée aux différents corps de métiers.

Ce 1er mai, exigeons la revalorisation des salaires de ces emplois d’utilité sociale.

CHACUN POUR SOI, L’UBERISATION MET EN DANGER 

Les chauffeur.se.s et livreur.se.s de repas à domiciles pour les plateformes Uber, Foodora, Deliveroo, toute personne forcée de travailler sous le statut d’auto-entrepreneur, ne peut pas toucher le chômage partiel. Tou.te.s s’exposent ainsi au risque de contamination. L’uberisation précarise les travailleur.se.s et réduit leur capacité de réaction collective, les obligeant à travailler même dans des conditions insalubres et dangereuses.  Cette crise doit accélérer le mouvement de requalification du statut d’auto-entrepreneur. 

Ce 1er mai, exigeons la reconnaissance légale d’un lien de salariat entre entreprises et livreur.se.s et chauffeur.e.s.

POUR UNE SOCIÉTÉ DU REVENU DE BASE

Si aujourd’hui la crise est sanitaire, nos systèmes économiques et politiques déjà très inégalitaires, devront bientôt faire face à d’autres crises économiques, sociales, environnementales et humanitaires.

En outre, le déconfinement signera le début d’un nouveau rapport de force. Il nous faudra alors lutter contre de futures politiques d’austérité et de contrôle renforcé, contre la panique de la dette et de la perte de croissance. Le Medef invite d’ailleurs déjà à travailler plus et à « mettre les bouchées doubles » dès la fin du confinement. 

C’est pourquoi nous réclamons la mise en place d’un revenu universel, inconditionnel et individuel

L’Espagne travaille déjà sur la mise en place d’un revenu de base. Et en France des président.e.s de conseil départemental, député.e.s et associations appellent à faire de même. 

Alors que des millions de salarié.e.s ont été mis.es au chômage partiel, beaucoup de personnes sont exclues de cette sécurité: intérimaires, personnes en fin de CDD, intermittent.e.s, travailleur.se.s sans papiers, travailleur.se.s du sexe, auto-entrepreneur.se.s…  Alors que les emplois indispensables à la société sont les plus mal rémunérés, d’autre emplois dont l’utilité sociale est faible sont quant à eux très bien payés. 

Or un revenu de base pourrait pallier ces inégalités criantes : en assurant une protection réelle à l’ensemble de la société, sans exception. 

Verser à chacun.e un salaire à vie, c’est sortir d’un système d’exploitation capitaliste et de précarisation. Sortir de l’aliénation par le travail qui force les individu.e.s à devoir travailler pour (sur)vivre.

Cependant nous ne voulons pas d’un revenu d’urgence et temporaire. Nous ne voulons pas d’une logique court-termiste, bricolée comme une « roue de secours ». Nous demandons l’instauration d’un revenu de base pérenne et structurel qui garantit à chacun.e des conditions dignes d’existence.

Ce 1er mai, exigeons un revenu de base. 

POUR LA DÉCRIMINALISATION DU TRAVAIL DU SEXE

Pas de télétravail, pas de chômage technique, pas de droit de retrait, pas d’arrêt de travail pour les travailleur.se.s du sexe (TDS). Leur exclusion du droit du travail pour des raisons idéologiques signifie qu’iels ne peuvent pas bénéficier des mêmes protections sociales que les autres travailleur.se.s. Même les travailleur.se.s du sexe reconnu.e.s comme travailleur.se.s indépendant.e.s bénéficient de droits limités, ce qui ne permet pas de faire face à cette crise. Le fait que les client.e.s soient pénalisé.e.s, empêche les TDS micro-entrepreneur.e.s d’établir des factures pour leur services. Si bien qu’iels ne bénéficient pas de l’aide allouée par le gouvernement dans le contexte du Covid-19. La plupart des TDS sont donc laissé.e.s sans revenu.

Or les travailleur.se.s du sexe sont déjà fragilisé.e.s et dans des situations de plus en plus précaires depuis la loi de 2016 (pénalisation des client.e.s). Alors même qu’en « temps normal », de nombreux.ses travailleur.se.s du sexe vivent déjà au jour le jour dans des conditions souvent extrêmement difficiles. Iels sont donc confronté.e.s depuis le premier jour du confinement à une très lourde insécurité financière. Les injonctions à « cesser leur activité » sont en l’occurrence irrecevables au vu de leur situation de précarité.

L’activité de travail du sexe est légale. Il est urgent de repenser la solidarité et la protection sociale pour y inclure tou.te.s les travailleur.euse.s, y compris celles et ceux de l’économie dite informelle. Il est urgent de réclamer l’abrogation de l’interdiction d’achat d’acte sexuel qui expose de fait à la précarité et à la violence.

Ce 1er mai, exigeons la décriminalisation du travail du sexe.

POUR LA RÉGULARISATION DES PERSONNES SANS PAPIERS

Le gouvernement continue de distribuer des obligations de quitter le territoire français. Au début du confinement, les gestionnaires des foyers de travailleur.se.s immigré.e.s ont fermé leurs bureaux et fuit leurs responsabilités sans laisser de consignes, sans nettoyage, sans aucun soutien. Nous ne pouvons pas laisser les personnes en exil livrées à elleux mêmes.  

Il est temps que la Couverture Maladie Universelle devienne réellement universelle : un  système inclusif et non une stigmatisation des sans-papiers par un dispositif d’Aide Médicale d’Etat. Les chances de survie des individu.e.s ne peuvent se mesurer à leur statut administratif et juridique: ni maintenant, ni jamais!

Le préfet de Seine-et-Marne appelle les “réfugié.e.s” à soutenir l’agriculture nationale, alors même que l’Etat criminalise les travailleur.euse.s sans-papiers. Ce même Etat qui gouvernement après gouvernement a durci les procédures de régularisation et exclu une partie de la population présente sur nos territoires. Les Gilets Noirs ne veulent pas de papiers pour faire le boulot que « les français ne veulent pas faire » mais pour vivre dignement.

Une autre politique est possible. Le Portugal et l’Italie ont déjà régularisé massivement mais temporairement les personnes sans-papiers. Cependant une telle régularisation n’est pas suffisante. Les Gilets Noirs  ne veulent « pas d'une régularisation comme en Italie, en offrant nos corps pour que les pays européens subsistent sur notre dos. Travail contre papiers, c'est un chantage d'esclavagiste ».

Les papiers, c’est la clef pour des conditions de vie sociale digne: vivre en famille, circuler librement, travailler, étudier, se soigner, se loger.

Ce 1er mai, exigeons la régularisation durable de toutes les personnes sans papiers

LE PREMIER MAI : EXIGEONS UNE RUPTURE

Pour une considération et une protection justes, égales et inconditionnelles de toutes et tous. L’égalité des droits et le respect de la dignité de chacun.e. Aucune vie ne vaut plus qu’une autre.

Exigeons une rupture. 


Signataires de la tribune : Revendications d'une Pandémie, le Syndicat du Travail Sexuel, Quarantine Watch, Collages Féminicides Lyon, Collectif Rainbow Cité

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