Enseignement: s'inspirer de la Finlande

Parmi les membres de l'OCDE, la Finlande «affiche des résultats exceptionnels». Pour Philippe Aghion, économiste, conseiller du candidat socialiste, et Bénédicte Berner, vice-présidente du comité suédois des droits de l'Homme, tous deux professeurs à Harvard, «les idées mises en avant par François Hollande [pour réformer l'éducation nationale] (...) paraissent aller dans le bon sens à la lumière de l’expérience finlandaise».

Parmi les membres de l'OCDE, la Finlande «affiche des résultats exceptionnels». Pour Philippe Aghion, économiste, conseiller du candidat socialiste, et Bénédicte Berner, vice-présidente du comité suédois des droits de l'Homme, tous deux professeurs à Harvard, «les idées mises en avant par François Hollande [pour réformer l'éducation nationale] (...) paraissent aller dans le bon sens à la lumière de l’expérience finlandaise».

 

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La réforme de notre système d’éducation primaire et secondaire est au cœur du débat présidentiel et cela se comprend: la France, qui consacre 7% de son PIB au budget de l’éducation nationale, affiche des performances éducatives en déclin continu depuis dix ans. En 2009, 20% des élèves entrant en sixième ne maîtrisaient pas les savoirs fondamentaux. La part des élèves en échec scolaire a progressé de près de 20% entre 2000 et 2009. Enfin, la France est le pays de l’OCDE où les résultats scolaires sont le plus fortement corrélés à l’origine socio-économique. Or, plusieurs études récentes établissent une relation claire entre d’une part la qualité de l’enseignement primaire et secondaire dans un pays et d’autre part les performances de ce pays en matière de croissance et de taux d’emploi. 

Il est un pays européen, la Finlande, qui consacre à l’éducation la même part de son budget que la France, et pourtant obtient des résultats très supérieures aux nôtres. C’est en particulier grâce à ses performances éducatives que la Finlande, après la grave crise économique et financière qu’elle a traversée pendant les années 90, a pu se transformer en un vivier d’innovations et devenir le pays de Nokia. Sur l’échelle des enquêtes Pisa, qui mesure l’acquisition des savoirs et des compétences dans différents pays par des tests réalisés sur des élèves de 15 ans tous les trois ans depuis l’année 2000, la Finlande affiche des résultats exceptionnels: parmi les pays de l’OCDE, elle occupe la deuxième place en lecture et compréhension de texte ainsi qu’en mathématiques, et la première place en sciences. En revanche, les résultats Pisa de la France se situent dans la moyenne des pays de l’OCDE pour la lecture mais en dessous pour les sciences et les mathématiques, et globalement, les résultats n’ont cessé de se détériorer depuis l’année 2000.

Où réside le secret de la réussite finlandaise? Dans de longues journées d’école suivies de devoirs interminables à la maison? Dans une extension de la charge de cours des professeurs du secondaire et un accroissement de leur polyvalence? Dans la concurrence entre écoles? Dans la sélection précoce des élites? Absolument pas: le nombre d’heures de présence à l’école est en-dessous de la moyenne des pays de l’OCDE, et les devoirs ne dépassent guère une durée d’une heure durant les neuf premières années d’école obligatoire ou de deux heures pour le collège. Et il n’y a pas de classement, de comparaison ou de concurrence entre écoles.

Les secrets de la réussite finlandaise

Le modèle finlandais repose sur quatre leviers: l’égalité d’accès à l’école, un soutien scolaire massif à chaque élève en particulier dans le primaire; des enseignants hautement qualifiés et responsabilisés dans tous les établissements scolaires finlandais; enfin une utilisation efficace et cohérente des ressources grâce à une gestion partagée entre autorités nationales, instances municipales et établissements scolaires.

1.   Egalité d’accès à l’école

Après avoir réalisé que sa compétitivité ne pouvait plus reposer uniquement sur une production traditionnelle et sur ses ressources naturelles, la Finlande a entrepris de reformer son système éducatif dans le but de préparer non pas une élite étroite mais l’ensemble de ses citoyens aux nouveaux défis de la globalisation. De fait, le système finlandais offre à chaque enfant les mêmes possibilités d’apprendre, quels que soient l’origine sociale, le revenu familial ou le lieu de résidence. Il n’existe pas en Finlande de classement entre écoles. Les parents sont libres de choisir l’école de leur(s) enfant(s) mais les options de base sont identiques. L’éducation primaire et secondaire est vue en premier lieu comme un instrument d’égalité sociale et non comme un moyen de produire des «star performers». L’égalité des chances se matérialise par une école publique gratuite (la Finlande n’a pas d’écoles privées), des repas gratuits, une allocation de transport, un accès facilité aux soins médicaux et au conseil psychologique et surtout l’accès au soutien académique individualisé. 

2.    Un soutien scolaire à chaque élève dès l’école primaire

Le second levier du succès finlandais est son système très développé de lutte contre l’échec scolaire dès le primaire: il s’agit en effet d’identifier très tôt les lacunes de l’enfant afin d’éviter des retards cumulatifs. La loi finlandaise permet à chaque enfant d’obtenir gratuitement un soutien individuel pédagogique soit général soit dans une matière spécifique. La mise en place de ce dispositif de soutien relève de la responsabilité de chaque professeur, qui peut à cet effet se faire seconder par un autre professeur ou tuteur. Le soutien est octroyé sous forme de cours supplémentaires individuels ou par petits groupes de 5 à 6 élèves au plus. Chaque école dispose d’un «School Welfare Group» chargé de planifier et coordonner toutes les activités de soutien au sein de l’école. Le temps réservé à cette activité de soutien dépend des besoins propres à chaque enfant. Les résultats de cette politique sont édifiants: 0,3% seulement des élèves quittent l’école au cours des neuf premières années d’études; il y a 2% de redoublement en Finlande contre 4% en France; près de 97% des élèves poursuivent leurs études jusqu’au bac (44% en bac professionnel). En 2010, 23% des moins de 19 ans, 45% des 20-24 ans et 30% des plus de 25 ans, ont été reçus à l’université. 

3.   Des enseignants qualifiés et responsabilisés

Le métier de professeur en Finlande est très prestigieux. La formation des enseignants est offerte gratuitement par 11 des 14 universités finlandaises et elle est considérée comme l’une des filières professionnelles les plus sélectives du pays. En 2010, sur un total d’environ 16 400 candidats à cette formation, seuls 800 furent acceptés. La sélection des candidats se fait en deux temps: tout d’abord un test écrit national d’aptitude et de connaissances générales, puis dans une seconde étape une épreuve (essai ou interview) organisée par l’université. Le système de formation des enseignants attire les meilleurs étudiants et, à l’opposé de ce que l’on observe en France, le nombre de candidatures annuelles ne fait qu’augmenter.

Tous les professeurs doivent suivre une formation de base jusqu’au niveau bac + 5. Ensuite, il y a 18 mois de formation pédagogique avec stages d’apprentissage organisés par l’université. Bien que la formation des enseignants se fasse dans différentes universités, elle produit des enseignants de qualité relativement uniforme dans tout le pays.

La Finlande met également l’accent sur la formation continue gratuite des professeurs. Celle-ci relève de la responsabilité des employeurs, en général les municipalités, même si la mise de départ provient du budget de l’Etat qui verse chaque année 20 millions d’euros au Conseil national de l’éducation qui ensuite les redistribue aux municipalités. Les accords communaux passés avec les écoles prévoient au minimum trois jours de formation continue par an et par école. Près de 30 000 professeurs (75% du corps enseignant) en bénéficient chaque année (75%).

La formation sélective, exigeante, et continue des enseignants constitue le principal facteur de valorisation du métier de professeur, au moins autant que les salaires (les professeurs finlandais ne sont pas mieux payés que dans la moyenne des pays de l’OCDE, mais néanmoins davantage qu’en France). Valoriser les enseignants permet également de les responsabiliser: cette responsabilisation se reflète dans l’autonomie accordée aux enseignants dans le choix des méthodes pédagogiques et dans l’évaluation pédagogique, sociale ou psychologique des besoins de chaque élève.

La Finlande a bien eu raison de miser sur la qualité des enseignants car celle-ci se révèle être essentielle pour la réussite économique des élèves: une étude récente publiée en 2011 par les économistes Raj Chetty et John N. Friedman (Harvard) et Jonah E. Rockoff (Columbia) tente d’évaluer les résultats d’une politique centrée sur la qualité des enseignants. A partir de données rassemblées aux Etats-Unis sur un million de collégiens de la 9e(équivalent de la troisième en France) au bac, l’étude montre que de bons enseignants non seulement permettent aux élèves d’obtenir de meilleurs résultats aux tests mais également leur donnent de meilleures chances de réussite pour l’avenir.  Avoir un bon professeur en 9e se traduit pour l’élève par un accroissement de 1,25% de chance d’accéder à l’université. Cela représente aussi près de 25 000 dollars de revenus supplémentaires sur toute une vie, soit près de 700 000 dollars au niveau d’une classe de taille moyenne. 

4. Une structure de décision flexible et décentralisée

La politique d’éducation en Finlande repose sur l’interaction et le consensus entre différents niveaux de décision. Au niveau national, les acteurs sont le ministère de l’éducation et le Conseil national de l’éducation. Ce conseil est indépendant du ministère mais les deux instances coordonnent leurs activités. Le Conseil est notamment chargé de la mise en place du curriculum national de base, revu tous les quatre ans, et il surveille sa mise en œuvre. Elaboré par des représentants du syndicat des enseignants, des municipalités, de l’Institut national de la santé, des universités, et des écoles, ce curriculum donne un cadre général aux écoles; il définit les buts et le contenu des programmes scolaires ainsi que les résultats escomptés en fin des 2e, 5e et 9e années scolaires et il détermine le nombre d’heures d’enseignement.

Dans le respect de ce cadre, les municipalités, en accord avec les écoles, sont libres de mettre l’accent sur telle ou telle matière ou d’augmenter leurs heures de cours. Ainsi, au niveau local, les municipalités et les écoles jouent un rôle important dans l’adaptation des curricula aux besoins locaux tout en respectant le cadre de base défini par les instances nationales. Les municipalités sont également responsables du design et de la maintenance des écoles ainsi que de la formation continue des professeurs.

La moitié du budget municipal consacre à l’éducation vient de l’Etat, l’autre moitié des taxes municipales, et l’Etat fixe un montant minima pour le budget municipal. Il est prévu de resserrer le cadre de contrôle financier du gouvernement sur les municipalités dans le domaine de l’éducation dans le but d’inciter les instances locales à consacrer une part plus importante à des programmes scolaires plus ambitieux. 

Exemples de ce qu’il ne faut pas faire

Il est intéressant de comparer la Finlande avec d’autres pays voisins, d’autres pays scandinaves dotés d’un système politique relativement similaire au système finlandais: la Norvège et la Suède. Ces deux pays ont également procédé à des réformes profondes de leurs systèmes éducatifs mais en suivant des directions très différentes, c'est-à-dire en poussant pour davantage d’écoles privées ou en accroissant la concurrence entre établissements. Les résultats ne sont guère probants, avec des classements Pisa qui se sont fortement détériorés pour ces deux pays depuis l’année 2000.

Conclusion

Il ne s’agit évidemment pas pour la France de simplement copier le système finlandais: la Finlande est un petit pays avec une population très homogène: seuls 4,6% des citoyens finlandais sur une population totale de 5,4 millions sont nés à l’étranger. Il n’empêche, l’impressionnante réussite du modèle finlandais et le moindre succès de ses voisins scandinaves, suggèrent quelques lignes de force pour reformer notre propre système éducatif: un système égalitaire qui évite la sélection précoce des élèves; un investissement massif dans le soutien individualisé aux élèves en difficulté dès le primaire; une valorisation du métier d’enseignant avec une formation pédagogique initiale conséquente et ensuite une obligation de formation continue; enfin, un partenariat plus équilibré entre instances pédagogiques nationales, les autorités régionales ou locales, et les établissements scolaires. Telle est la grille de lecture que l’exemple finlandais suggère pour comparer les programmes des différents candidats à l’élection présidentielle. En particulier, les idées mises en avant par François Hollande, notamment de mettre davantage l’accent sur le primaire et les zones défavorisées, d’accroître les moyens et les effectifs afin d’assurer un meilleur accompagnement individuel des élèves, et de rétablir un véritable système de formation des maîtres, nous paraissent aller dans le bon sens à la lumière de l’expérience finlandaise.  

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