Le duende tendre et cruel de Rodrigo Ramis

Il nous met dans l'ambiance avec une histoire d'enfance servie autour d'un café ; nous promène doucement au milieu d'une exposition de peuples qu'emportent les révolutions ; s'installe face à nos gradins pour nous dire, commentaires à l'appui, un texte de conférence du poète martyr Garcia-Lorca ; et, enfin, nous transporte sur les traces des peuples autochtones qu'on tue. Rodrigo Ramis est poète.

Rodrigo Ramis et Armand Gatti à La Parole errante © Jean-Jacques M’µ Rodrigo Ramis et Armand Gatti à La Parole errante © Jean-Jacques M’µ

 

Dans la culture espagnole, on parle de duende pour dire ce qui est de l'ordre de l'état de grâce où l'artiste, sans aucun truc, naturellement et sans plus d'artifice, se lâche sans chichi, sans façon, et qu'il atteint alors l'essentiel que chacun peut sentir au moins une fois dans sa vie au plus profond de la compréhension de soi-même, et qui serait capable de le relier au monde, à la vie, au cosmos peut-être...

Il n'en faut pas davantage pour se laisser aller à raconter les moments les plus puissants de ces histoires, de ces scènes, de ces chants, de ces danses, comme Federico Garcia-Lorca s'y était essayé il y a un peu moins de cent ans lors d'une conférence publiée dans un opuscule qu'à présent Rodrigo Ramis, Chilien d'origine, est venu lire avec une verve qui rapproche ceux qui participent d'une réception active et éveillée, parfois complice, toujours critique. Et c'est ce risque du sans filet dans lequel nous nous sommes trouvés emportés. Bien nous en a pris. Il faut une confiance, une foi dans ce temps où, devenu auditoire, chaque spectateur délègue sa patience et sa clairvoyance à l'autorité qui s'exprime devant lui en pensant à l'universelle condition au moins autant qu'au particulier de sa situation.

Il y a l'emportement que provoque cette impression du déjà vu, vous savez ?... du déjà vécu, que l'on ressent comme une déréalisation de notre présent. C'est exactement dans cet interstice temporel que se place le spectacle de Rodrigo Ramis, dont la voix est chaleureuse et feutrée avec quelques modulations adressées à la salle sur qui il va appuyer quelques anecdotes, des rappels, des réminiscences, des rapprochements inattendus entre la vie quotidienne et la scène. Les accessoires sont réduits à l'essentiel, son petit livre à la main. Et nous pouvons le voir balancer au loin le texte une fois sa lecture finie pour retrouver les gestes anciens et les mélopées scandées de peuples fagocités depuis des siècles par la modernité d'impitoyables conquérants que leurs ancêtres avaient reçus comme des dieux. Les malheureux !

Et l'on ne peut pas oublier cette révélation qu'il nous fait, en guise d'hypothèse vraisemblable.

« Au fait, vous savez comment il est mort, Federico Garcia-Lorca ? »

Rodrigo Ramis nous le fait soudainement sentir. Armand Gatti et Hélène Châtelain étaient présents lors de sa représentation à La Parole errante, cet hiver, et ils en ont convenu avec nous : Le duende peut être douloureusement tragique et violent comme l'injustice. Ce n'est pas de la littérature.

Merci infiniment à toi l'artiste pour te donner autant ! Ce que tu as su voir et ressentir a été transmis avec des vibrations multiformes inouïes, que nous n'attendions pas, que nous n'espérions plus. Il y a quelque chose de l'espérance au fond de la jarre des calamités dans ton offrande, qu'il m'est impossible d'appeler « Jeu » comme il se fait trop souvent quand on parle de théâtre d'acteur. Tu fais du bien aux sociétés qui te reçoivent.

Jean-Jacques M’µ

La liste des prochaines dates de représentations suivra. Il est certain qu'il y aura des représentations dans le Lot.

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