La campagne vue par les citoyen·ne·s en France, Belgique et Portugal

Une analyse du RESTEP (Réseau Transatlantique sur l’Europe Politique), à l’issue d’une enquête menée auprès de différents groupes de citoyens et citoyennes en France, en Belgique et au Portugal.

Par Laurie Beaudonnet, Céline Belot, Hélène Caune, Anne-Marie Houde, Morgan Le Corre Juratic et Damien Pennetreau.

RÉSeau Transatlantique sur l’Europe Politique[1](RESTEP)

Les 432 millions de citoyennes et citoyens européens en âge de voter élisent le Parlement européen entre jeudi 23 et dimanche 26 mai. Il n’en a pas toujours été ainsi, pendant longtemps, les peuples européens ne pouvaient peser sur les décisions européennes que par l’entremise des gouvernements nationaux. Au début des années 1970, les élites intellectuelles et politiques, à l’instar de Walter Hallstein, premier président de la Commission européenne, ont cependant souhaité doter les représentants du peuple d’un mandat véritablement européen et favoriser l’émergence de partis véritablement transnationaux.

Quarante ans exactement après les premières élections, on est pourtant bien loin du compte. Les élections européennes sont reconnues pour être, selon les termes employés par H. Schmitt et K. Reif, deux chercheurs allemands au tout début des années 1980, des « élections nationales de second-ordre ». Autrement dit, ces élections sont le plus souvent considérées par les partis et les électeurs eux-mêmes comme des élections de moindre importance que celles qui se jouent au niveau national, en particulier les élections législatives.

Pour les partis, elles constituent un moyen de tester l’état des forces en présence, en particulier lorsqu’elles ont lieu à distance des élections législatives, comme c’est par exemple le cas cette année en France. Pour les électeurs, elles permettent un vote d’expression puisque sans conséquence visible sur le choix du gouvernement, ce qui favorise les petits partis et plus généralement les partis dans l’opposition. Ce vote est d’autant plus expressif qu’il se tient à la proportionnelle, non pas uniquement dans les pays où le vote à la proportionnelle est la règle quel que soit le type de scrutin, comme par exemple en Belgique ou au Portugal, mais également dans les pays où, comme en France ou au Royaume-Uni, le scrutin à la proportionnelle est rare voire inexistant en dehors des élections européennes. C’est donc souvent l’occasion de voter ‘avec son cœur’ ou ‘avec ses pieds’.

Plus généralement, ces élections tendent à attirer moins d’électeurs que les scrutins de “premier ordre” tels les législatives. En 1979, lors de la première élection du Parlement européen[2], la participation atteignait 62%[3]. En 2014, 35 ans et 7 élections plus tard, la participation a chuté à 42,61%, avec une différence cependant marquée entre les vieux États-membres, démocraties établies, où ce taux de participation reste en moyenne plus élevé (en raison notamment de l’obligation de voter en Belgique et au Luxembourg, mais pas uniquement) et les démocraties post-soviétiques dans lesquelles la participation électorale est généralement beaucoup plus faible (seuls 13% des Slovaques ont par exemple voté lors des élections européennes de 2014) .

Pour ces raisons, les élections européennes ont depuis longtemps constitué un lieu d’expression de nombreuses forces politiques et ont permis l’émergence d’un certain nombre d’entre elles. Ainsi le Front National en France a fait son premier score important lors des élections européennes de 1984. De même UKIP, le parti indépendantiste Britannique, chantre du Brexit, a franchi pour la première fois la barre des 5% lors des élections européennes de 1999 et atteint son plus fort score lors des européennes de 2014 (27,5%), tout comme le Parti du Peuple Danois (26,6%). Pour autant ce ne sont pas uniquement les partis d’extrême droite qui ont profité des scrutins européens. Les Verts en France ont par exemple fait leur plus gros score lors des européennes de 2009 (16,3%).

Il faudra attendre à l’évidence le soir du 26 mai pour savoir si les élections européennes de 2019 partagent l’ensemble de ces caractéristiques. Un certain nombre de constats peuvent cependant déjà être établis. Une fois encore, de très nombreuses listes se présentent dans plusieurs pays : pas moins de 17 listes au Portugal, 34 en France et 41 en Allemagne ! Pour autant, le nombre élevé de listes ne doit pas être pris comme un indicateur de l’importance accordée au scrutin par les partis politiques. Il suffit, par exemple, de regarder les débats et les tracts électoraux des différentes listes et partis de l’Hexagone, pour se rendre compte que les débats tournent le plus souvent à l’affrontement sur des thèmes nationaux, et que l’Europe est régulièrement réduite à la portion congrue, quand elle n’est pas simplement ignorée[4]. Par ailleurs, l’abstention s’annonce à l’avance probablement aussi importante que lors des élections précédentes. A quelques jours des élections européennes, de nombreux électeurs annoncent en effet qu’ils n’iront pas voter. Ainsi, selon l’enquête électorale française (Cevipof, Fondation Jean-Jaurès, Le Monde) réalisée le 20 mai[5], seuls 43% des Français se disent certains d’aller voter, soit exactement le même taux de participation qu’aux européennes de 2014. À l’échelle européenne, ce sont 53% des citoyens et citoyennes qui se disent plus ou moins certains d’aller voter[6].

Comment comprendre ce peu d’intérêt ? Les Européens et Européennes ont-ils suivi la campagne ? Leur a-t-elle permis de se saisir d’enjeux européens ou plutôt de se positionner sur des enjeux nationaux ? L’abstention prévisible dans un certain nombre de pays doit-elle être considérée comme un signe du peu d’intérêt des citoyens pour les questions européennes ou plutôt de son incapacité à faire sens pour eux, en l’absence d’un projet européen bien défini ? Dans le cadre d’une enquête menée entre le 4 mars et le 22 mai 2019 par les membres du réseau de recherche RESTEP[7], pilotée par Laurie Beaudonnet de l’Université de Montréal, nous avons rencontré différents groupes de citoyens et citoyennes en France, en Belgique et au Portugal. Sans prétendre à la représentativité, les discussions au sein de ces groupes aux profils divers (étudiant.es, jeunes sans diplômes, jeunes diplômés en recherche d’emploi, employée.es des secteurs publics et privés, seniors) offrent cependant un éclairage singulier. Elles permettent de saisir les ressorts du sentiment de compétence ou d’incompétence face à la politique, les façons de raisonner, bref de comprendre ce qui fait ou ne fait pas sens pour les citoyens quand ils parlent de l’intégration européenne et ce qui compte pour eux au moment d’aller voter... ou non.

Des citoyens conscients de la campagne mais ne se sentant pas compétents

Interrogés sur la campagne européenne, l’ensemble des participants, à l’exception des séniors, concèdent une certaine passivité par rapport à l’actualité européenne, et tous expriment un sentiment d’incompétence fort, c’est-à-dire la sensation de ne pas être en mesure de se prononcer sur les enjeux électoraux par manque d’information, par manque de temps, ou par manque d’intérêt. En Belgique, cela peut s’expliquer par la surprenante quiétude de la campagne, non pas seulement européenne, mais plus générale puisque les électeurs belges sont appelés à voter le même jour à la fois pour leurs députés au niveau fédéral et pour leurs conseillers régionaux[8]. En France, un certain nombre d’électeurs, notamment parmi les moins de 35 ans, expliquent leur manque d’intérêt par leur manque de confiance en leurs propres compétences pour évaluer les différentes alternatives politiques au niveau européen. D’autres l’expliquent par les caractéristiques mêmes de la campagne jugée excessivement polarisante et réductrice. Comme l’affirme l’une des participantes: “si on suit les infos, on a l’impression qu’il y a seulement deux partis en France”. Cela fait écho aux seniors portugais qui déplorent le ton national et le manque de contenu de la campagne, les partis préférant axer leurs stratégies sur les questions domestiques et les attaques personnelles. Le caractère de second ordre des élections européennes, que les politologues analysent depuis longtemps, est donc évident pour les électeurs eux-mêmes dans les trois pays, au travers notamment des campagnes menées par les partis politiques.

Une profonde défiance vis-à-vis du politique et des médias

Ce qui ressort de ces discussions, quelle que soit la génération ou le niveau de diplôme des participants, c’est avant tout une profonde méfiance envers les médias d’abord, et les élites politiques ensuite, mêmes dans les groupes plus âgés, dotés traditionnellement d’une identité sociale et partisane beaucoup plus forte. Interrogés sur les différents positionnements des partis aussi bien sur la question européenne que sur les enjeux économiques ou migratoires, nombreux sont ceux qui dénoncent un discours vague, idéaliste ou au contraire clivant et réducteur, visant à manipuler leur audience. Les propos recueillis confirment des analyses déjà anciennes sur la perception des élites comme corrompues, éloignées de la réalité et des institutions politiques généralement opaques. Les médias traditionnels sont eux perçus comme sensationnalistes, accentuant à dessein les antagonismes politiques, au mieux occultant les enjeux d’importance, au pire manipulant carrément les perceptions de leurs audiences.

Face à ce rejet des institutions traditionnelles de la démocratie représentative, beaucoup soulignent que ce sont les citoyens eux-mêmes qui doivent s’emparer de ces enjeux et apporter des solutions, particulièrement chez les plus jeunes. Les Gilets jaunes et leur mobilisation sont d’ailleurs cités dans tous les groupes de discussion en France tandis que les Belges évoquent les marches pour le climat. Cette responsabilisation individuelle va d’ailleurs plus loin lorsque les citoyens évoquent à de nombreuse reprises leur capacité d’agir en tant que consommateur, notamment dans le domaine de l’écologie et une responsabilité d’agir au niveau local pour créer du lien et améliorer le vivre-ensemble.

Une campagne loin des vraies affaires… européennes

Lorsqu’on demande aux citoyens de quels enjeux la campagne devrait parler, ils placent l’urgence climatique en premier, qu’il s’agisse de la question environnementale ou de ses répercussions sur les mouvements de population. De manière surprenante, la crise semble loin et les questions de chômage, de la monnaie unique ou de la dette sont peu évoquées. En revanche les inégalités, à différentes échelles, reviennent dans toutes les discussions. Beaucoup déplorent par ailleurs que les enjeux proprement européens, tels que la politique fiscale et la politique de défense (au Portugal), le modèle économique de l’Europe (en France et en Belgique), le fonctionnement des institutions européennes ne soient pas traités dans la campagne.

Au final, un constat alarmant pour la démocratie tant nationale qu’européenne

Il ressort de ces instantanés plusieurs choses. D’une part, les élections européennes de 2019, traitées comme des élections de second ordre par les partis, à coup de campagnes exclusivement nationales, sont bien perçues comme telles par les citoyennes et les citoyens. Pour beaucoup la polarisation croissante de l’offre politique, la difficulté d’acquérir de l’information et l’orientation exclusivement nationale des partis justifient leur manque d’intérêt et accentuent leur sentiment d’incompétence politique. D’autre part, médias et partis, jugés également biaisés et manipulateurs, sont renvoyés dos à dos. Pour finir, aucun des citoyens, même parmi les mieux informés, ne mentionne les Spitzenkandidaten, c’est-à-dire le ou les candidats que six des principales alliances de partis au niveau européen proposent pour la présidence de la Commission européenne. Cette procédure, établie en 2014, vise à augmenter la légitimité de la Commission européenne et à rendre les élections européennes plus attractives, à la fois pour les partis (qui sont donc en théorie en compétition pour la tête de l’exécutif européen) et pour les électeurs, censés avoir davantage de contrôle démocratique.

Que cela ne soit mentionné par aucun des interrogés en dit long sur le peu d’importance accordé à cette procédure dans la campagne. En effet, comment blâmer les citoyens alors que la très grande majorité des partis ne se saisissent pas de l’enjeu, et préfèrent mener leur campagne sur des oppositions binaires sans lien avec l’UE (pour ou contre le gouvernement national, contre l’extrême droite, etc). Lorsqu’aucun des Spitzenkandidaten n’est de la nationalité du pays (comme c’est le cas en France ou au Portugal), il n’y a même aucune mention des candidats à la présidence de la Commission sur les programmes ou les affiches. Tant que les partis ne seront pas prêts à prendre des risques et à se saisir des questions européennes, il parait illusoire d’attendre des citoyennes et citoyens européens qu’ils et elles se mobilisent et se sentent réellement investis pour ce scrutin.

 

[1]Le RESTEP est un réseau de recherche international réunissant des chercheur.e.s de sept universités européennes et canadiennes, dirigé par Laurie Beaudonnet et Frédéric Mérand (Université de Montréal) et financé par le volet ‘activités Jean Monnet’ du Programme Erasmus + de la Commission européenne. Les résultats présentés dans cet article sont le fruit d’une entreprise collective, néanmoins, les propos n’engagent que leurs auteur.es. Pour plus d’information : www.restep.ca

[2]Celui-ci rassemblait des représentants de 9 pays : Allemagne, Belgique, Danemark, France, Irlande, Italie, Luxembourg, Pays-Bas et Royaume-Uni.

[3]D’après les chiffres du Parlement européen.

[4]Une analyse révélatrice de la faible importance accordée à l’UE dans les débats télévisés a d’ailleurs été proposée dans l’une des chroniques d’Usul hébergée par le site Médiapart.

[5]https://www.enef.fr/donn%C3%A9es-et-r%C3%A9sultats/ 

[6]Selon l’enquête Eurobaromètre du Parlement européen d’avril 2019. http://www.europarl.europa.eu/at-your-service/files/be-heard/eurobarometer/2019/parlemeter-2019/report/en-parlemeter-2019.pdf

[7]Ce projet est financé par le RESTEP ainsi que par le Fonds de Recherche Société et Culture du Québec. Les responsables locales pour chaque pays sont Céline Belot (CNRS-Pacte) pour la France, Virginie Van Ingelgom (FNRS – UC Louvain) pour la Belgique, et Marina Costa Lobo (Institut des Sciences Sociales – Université de Lisbonne) pour le Portugal.

[8]Il convient de noter que la campagne belge a en effet été caractérisée par une atmosphère inhabituelle. Nombre de grand partis (socialistes, libéraux, nationalistes Flamands) sortent malmenés de la dernière législature, qu’ils l’aient vécue au pouvoir ou dans l’opposition. Nombreux sont ceux qui ont été touchés par des « affaires » et dont la crédibilité est lourdement entachée, au moins à court-terme. Par ailleurs, la durabilité des mouvements favorables à des politiques environnementales et climatiques plus ambitieuses a favorisé l’essor, dans les sondages, des forces écologistes, ce qui a eu pour effet de renforcer la crispation de ces grands partis et de les inciter à temporiser.

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