C'est maintenant qu'il faut débattre

Notre cerveau a tendance à être certain que demain sera comme hier. C'est vrai en général : le soleil se lève chaque matin. Pourtant ce n'est pas toujours exact. Les tremblements de terre ne préviennent pas.

Les faits qui se sont produits durant les dernières semaines, proclamations (illégales) de militaires, de policiers, enfin cette manifestation "de la honte" du 19 mai derrière Le Pen et Darmanin, avec Jadot, Faure et Roussel, suggèrent fortement une conclusion : tout est prêt pour la mise en place d'un véritable état policier, soutenu par l'Armée, comme en ont connu différents pays d'Amérique latine (Chili, Argentine).

L'objectif fondamental d'un tel régime serait de briser les résistances sociales et démocratiques, et de ramener la société cent ans en arrière. En d'autre mots, d'infliger une défaite physique, à chaud ou à froid, à l'ensemble des classes travailleuses.

Seulement, Macron et son personnel politique ne sont pas capables d'instaurer cet état policier. Macron est encore dans la continuité de la tradition démocratique française, même s'il chevauche la ligne qui sépare cette tradition de celle d'une dictature. Il manque un élément, la venue au pouvoir, de manière légale et constitutionnelle, d'une autre tradition politique, celle de l'extrême-droite.

On peut, sans être exagérément parano, concevoir qu'il y ait répartition des rôles : Macron prépare, et le moment venu Le Pen instaure.

La manière dont les partis dont on attend qu'ils soient progressistes se comportent depuis des mois et des années, en se divisant autour de débats absurdes et en se jetant des accusations ignobles, et finalement la manière dont ils jouent l'épisode de régionales, fait qu'il n'est pas exclu que le Rassemblement National de Marine Le Pen emporte une ou plusieurs régions.

Ce serait un évènement d'une immense importance, parce que cela signifierait que le fameux "plafond de verre" a volé en éclats en même tant que le très saint "front républicain". Et c'est possible car pour les gens, le "très mauvais" de Macron est un fait, dont ils souffrent, tandis que le "pire" de Le Pen n'est qu'une hypothèse.

Le Pen, dans les sondages, fait entre 25 et 30% des intentions de vote avec une stabilité remarquable. Inversement, aujourd'hui 23 mai, le meilleur score de gauche, celui de Mélenchon (entre 8 et 12%) est au TIERS, et dans l'hypothèse d'un second tour entre Mélenchon et Le Pen, cette dernière gagnerait avec 60%, selon les mêmes sondages.

Nous verrons dans un mois comment les résultats des régionales feront évoluer ces tendances, mais il faut être aveugle pour ne pas voir ce qui a tourné. D'impossible à peu probable en 2017, l'élection de Marine Le Pen en 2022 est passé entre peu probable et possible.

La "Manif de la Honte", derrière le mouvement policier d'extrême-droite "ALLIANCE" a été l'occasion de plusieurs phénomènes assez stupéfiants. La participation culottée du Ministre de l'Intérieur Darmanin, contre qui dans une large mesure cette initiative pouvait paraître organisée, qui, dans un retournement audacieux, se range aux côtés de ceux qui l'admonestent ! La participation plus logique de l'extrême-droite politique et "intellectuelle", Le Pen, Zemmour...

Du côté de ceux que l'on voudrait situer "à gauche" (mais c'est de plus en plus difficile), la présence du trio Jadot, Faure, Roussel, apparaît politiquement absurde, mais tout de même significative.

Pourquoi "absurde" ? Parce que ces trois là imaginent soit s'insérer dans un futur régime militaro-policier dirigé par Le Pen, soit se raccrocher à une position "ordo-libérale" macronienne plus classique mais qui tombe en déshérence. Et pour l'essentiel, cela leur est impossible.

La présence de Jadot peut être appréciée comme la continuation de son article du 13 avril dernier dans le journal "Le Monde" dans lequel il se positionne en totale rupture avec la tradition géopolitique gaulliste, et adopte presque mot pour mot la doctrine américaine des "néoconservateurs", que partage aussi Macron.

Jadot veut participer à un prochain gouvernement Macron. C'est aussi le sens de sa probable candidature à la présidentielle, même s'il perd la primaire EELV.

Olivier Faure n'est pas dans la même situation : il est censé "diriger" un parti qui dérive au fil de l'eau. Il pourrait, devant la crise profonde des institutions que manifeste l'insolence des militaires et des policiers dire comme François Mauriac en 1968 "je me sens passionnément du côté de l’État". Lui aussi guigne une place dans le navire Macron qui prend l'eau de partout. Mais son parti est divisé sur ce point. Aussi participe-t-il, fait des déclarations scandaleuses sur le "droit de regard de la police sur la justice", s'excuse et s'embrouille. Je passe sur la participation d'Hidalgo, qui fait avec Faure et Jadot un beau trio...

La participation de Fabien Roussel est la plus étrange. Certes il est arrivé que des dirigeants de gauche défendent la police "républicaine" (c'est même arrivé à JLM en 2016 par exemple) contre des anarchistes en peau de lapin qui déclaraient vouloir "casser du flic". Mais le moment actuel n'est pas n'importe quel moment ! Après avoir fait, au LBD, à la grenade et à la matraque, des dizaines de blessés graves et quelques morts, après des initiatives factieuses de militaires et des déclarations de policiers, défiler derrière Darmanin et un syndicat de police classé à droite ! ? Pour reprendre une expression de Boris Vian : le cerveau de Fabien Roussel s'est-il changé en sauce blanche ?

Différents évènements peuvent être rapprochés de la déclaration de Julien Dray (qui a longtemps fait partie de la "gauche" du parti socialiste) jugeant que Marine Le Pen n'était pas fasciste, déclaration qu'il ne faut pas prendre comme celle d'un politiste neutre, mais comme un appel du pied à la Marcel Déat. Au moment convenable, il y aura des ralliements surprenants au camp des futurs possibles vainqueurs Lepénistes.

Nous sommes donc dans la pire des situations. Entre 80 et 90% des gens qui indiquent une intention de vote le font en faveur de gens qui s'engagent du côté de la réaction la plus noire. La grande majorité des exploités est prête à élire ceux qui veulent les broyer.

Mélenchon, Bayou, Hamon et quelques autres se sont sainement tenus à l'écart de cette "Manif de la Honte" et l'ont très justement dénoncée. De très nombreux militants du PCF se sont étranglés d'indignation devant les errements de leur pauvre "leader"...

Ce sont incontestablement des points d'appui politique pour une éventuelle remontada...

Je dis que c'est maintenant qu'il faut débattre librement, sans injures comme sans précautions verbales, parce que c'est la barbarie qui nous pend au nez. Avec les moyens qu'offre la technique moderne, et avec toutes les dispositions prises par les gouvernements précédents, en matière de surveillance et de fichage comme de contrôle de la presse, maîtrise des manifestations et d'affaiblissement des syndicats, un régime militaro-policier constituerait un cauchemar dont il serait très difficile d'espérer se libérer.

Il y a une large majorité de citoyennes et de citoyens dans ce pays qui veulent défendre le droit, une justice indépendante, le droit de travail, la protection des travailleurs, la hausse des salaires, la diminution du temps de travail, la retraite à 60 ans, la sécurité sociale, les retraites, l'éducation, la sauvegarde stratégique de l'environnement, etc, etc.

Il n'y a qu'une nécessité politique : celle de l'unité.

Pour certains, elle peut se faire et se fera autour d'une personnalité, celle de Jean-Luc Mélenchon.

Pour moi, ce n'est pas possible. Ni autour de Mélenchon, ni autour de quelque Tribun que ce soit. La fonction tribunitienne est morte. Elle a pu, dans le passé, unir, aujourd'hui elle divise. C'est l'heure du "en commun".

Le choc indispensable qui pourrait mobiliser la majorité progressiste du pays ne peut avoir lieu que si se constitue une ÉQUIPE incarnant une volonté COLLECTIVE, incarnant le dépassement des égos. Non seulement la situation française le prouve, avec le mouvement des Gilets Jaunes, mais aussi la situation internationales, au Chili, au Liban, en Algérie.

Il faut en débattre maintenant. L'unité est nécessaire et possible. Si par malheur, elle ne se réalise pas en 2022, nous perdrons et les conséquences de cet échec seront amères. Mais même alors, l'unité restera la priorité, pour se défendre.

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