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A l'heure suisse

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Billet de blog 14 févr. 2009

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Un juif pour l'exemple

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"Un juif pour l'exemple", le nouveau roman de l'écrivain Jacques Chessex revient sur un sordide événement qui avait secoué en 1942 la petite ville de Payerne, dans le Canton de Vaud. Une polémique relayée en France par le journal le Monde a éclaté en terre vaudoise : fallait-il remettre sous le feu de l’actualité, (ou ressasser osent certains) ce vieux crime commis il y a plus de 60 ans ? La nature du débat est intéressante dans la mesure où elle relaie des idées voir même des clichés que l'on porte régulièrement sur la Suisse et les suisses en général. Au-delà de la controverse suscitée par la parution de cet ouvrage, il convient de s'arrêter sur l'écriture de Jacques Chessex à la fois poétique et toute prisonnière d’une sorte de pesanteur qui la ramène au sujet du livre : la description d’un antisémitisme atavique, faisant corps avec la terre qui le nourrit.

Payerne, 1942, Un village enfoncé dans la Broye, non loin du Lac de Neuchâtel. Un groupe de nazillons s'est formé. Un meneur, Fernand Ischi, le garagiste, qui se voit déjà à la tête d'un petit Reich local : "Confiance absolue dans l'Allemagne, bientôt victorieuse de la Suisse, le canton de Vaud devient Province du Nord et Fernand Ischi son préfet. Gauleiter! corrige Ischi en se cabrant". L’idéologue, Philippe Lugrin pasteur sans paroisse, marionnette au main de la légation d’Allemagne à Berne désigne la cible. Ce sera Arthur Bloch, marchand de bétail qui en fera les frais. Il est assassiné par Ischi et ses sbires, son corps est démembré et jeté dans le lac de Neuchâtel. La police ne tardera pas à remonter la piste et la triste équipée finira jugée et emprisonnée. La trame du roman tient en ces quelques lignes. Simple et efficace, la plume de Jacques Chessex sait se faire incisive lorsqu’il s’agit de peindre un antisémitisme fruste et campagnard : « Dans ces campagnes reculées, la détestation du Juif a un goût de terre âcrement remâchée, fouillée, rabâchée avec le sang luisant des porcs, les cimetières perdus où parlent encore les os des morts, les héritages détournés ou bâclés, les suicides, les faillites, la solitude cent fois humiliée des corps acides et sur leur faim ». On ne sait plus si ce sont les hommes qui travaillent la terre ou la terre qui travaille les hommes. Ce qui est sûr, par contre, c’est qu’il y a comme un parfum de Ramuz chez Chessex.

Le livre attire sur lui l’ire de nombreux habitants. Toutes proportions gardées, les réactions font un peu penser à celles occasionnées par le tournage de Shoah auprès de polonais rencontrés par Lanzmann : il s’agit de ne pas faire de vague et attendre que cela passe. Sauf que tout ne passe pas. Les geignements du syndic sont les plus éclairants : « C’est une affaire que tous les Payernois souhaitent oublier » répète-t-il sans relâche dans un entretien à la télévision suisse romande. Suivent également des propos maladroits sur l’honneur bafoué des habitants de la capitale de la Broye qui souhaiteraient plutôt se tourner vers l’avenir que le passé. La scène est un brin pathétique. Les propos sont stupides, et semblent relever de la bêtise atavique que l’auteur prête aux habitants de la région et dont ils cherchent précisément à se détacher : le comble, c’est que le syndic, en cherchant à se justifier aussi maladroitement a tout d’un personnage du dernier roman de Chessex…

Des reportages publiés dans la presse écrite vont dans le même sens. La plupart des interviewés ne souhaitent pas particulièrement ressasser le passé. L’archiviste de Payerne préconise lui-aussi l’oubli de ce fait divers.« Le drame c’est que Chessex écrit trop bien, alors on le lit de toute façon » ajoute-t-il encore, déploré. La réaction de la présidente du parti radical (centre droite) du canton, originaire de Payerne, est toute vaudoise : le fait que le livre de Chessex existe et qu’on en parle est une forme de devoir de mémoire largement suffisant suggère-t-elle au Monde. Un devoir de mémoire bien suisse en tous les cas : laisser dire, serrer les dents, laisser passer. Seul l’actuel responsable de l’office du tourisme semble faire preuve de bon sens : « on sait bien que les Payernois ne sont pas des tueurs de juifs, confie-t-il à la Tribune de Genève, mais au vu de l’ampleur que cela a suscité, je pense qu’un travail de mémoire est nécessaire ».

Cette attitude caricaturale à l’égard de leur passé, les payernois semblent la porter avec eux depuis plusieurs générations. En 1977, le journaliste Jacques Pilet tournait sur les lieux un documentaire pour la télévision suisse romande et s’était retrouvé face à la même attitude : ne pas faire de vagues, oublier, laisser passer. Les Payernois ont beau jeu de se draper dans leur superbe en estimant leur honneur bafoué. Car le crime dont il est question dépasse de loin le caractère anecdotique du fait divers que l’on veut bien lui prêter. C’est toute une partie de l’histoire suisse qui se joue ici.

Références : Jacques Chessex, Un juif pour l'exemple, Paris : Grasset, 2009, 103 p.

Guillaume Henchoz

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