Chère Barbara Lefebvre (bis),

Ma première lettre est restée sans réponse. Je me permets d'insister.

Je te le dis tout net mais tu t'y attends : je ne t'ai pas du tout trouvée pertinente et percutante dans ton échange avec Emmanuel Macron lors de l' « Émission politique » de France 2 – il y avait pourtant à faire ! Je vais vite sur la qualification de la colonisation comme « crime contre l'humanité ». À ce sujet, je te renvoie à l'entretien de Sylvie Thénault paru dans Le Monde (16 février 2017) qui rappelle que « c'est en toute connaissance de cause que les juristes et magistrats français ont ciselé dans les années 1990 une définition du « crime contre l’humanité » qui écarte la torture, les exécutions sommaires et les massacres commis par l’armée française dans les années 1954-1962. » L'approche juridique à laquelle tu t'es maladroitement arc-boutée jeudi soir ne règle ainsi pas la question. De plus, cette montée au créneau est révélatrice du biais de ta position qui s'affole dès que sont mentionnées publiquement les violences qu'ont générées les colonisations par l'État français. Parce qu'on répète ce que de très nombreux travaux d'historiens ont patiemment démontré depuis des années, on succomberait au « refoulé colonial » dont, ni une ni deux, tu fais du Parti des indigènes de la République (PIR) le dépositaire. Cela a dû faire plaisir à Gilles Kepel de se savoir associé à ce groupe, lui qui a par exemple utilisé l'expression dans la matinale de France Inter le 15 décembre 2015 ! Tu prétends enseigner la colonisation sans manichéisme et la vision du monde qui t'anime ne voit que deux camps : le tien et celui du PIR ! Tu sais pourtant qu'invoquer cette métaphore psychanalytique s'inscrit, depuis les travaux d'Henry Rousso au moins, dans une réflexion sur la construction des rapports au passé. Mais point n'en faut : cela te semble dangereux car cela contribuerait à aviver le conflit des mémoires dont tu tiens pour seule responsable une jeunesse qui « a du mal à se sentir française ».

Cela fait quinze ans que tu ressasses ce « diagnostic ». À reconduire sans fin des assignations d’extériorité à notre société pour des pans entiers de la population, tu ne facilites guère il me semble le sentiment d'inclusion. Tu admettras en effet qu'il n'est pas très aisé pour cette jeunesse de l'être quand on ne cesse de lui marteler qu'elle est « d'origine immigrée » (ça dure combien de temps « l'origine » ?), qu'on l'enjoint chaque minute à mieux s'intégrer, bref qu'on lui claque au visage à la moindre occasion qu'ici n'est pas chez soi. Pour tout dire, tu joues vraiment au pompier pyromane. Je t'entends déjà rétorquer que je suis dans le « déni ». Fethi Benslama, que tu auras bien du mal à accuser de suppôt de l'islamisme ou du capitalisme comme tu le fais dès qu'on te contredit, t'expliquait déjà pourtant en 2006 dans son commentaire du rapport Obin que l’école est le lieu même d’un « décollement identitaire » et que les enseignants doivent s’attendre à des protestations – et des angoisses – en la matière. Considérer que celles-ci ne devraient pas avoir lieu révèle ton déni et par là une curieuse compréhension du métier.

Tu déclares que « l'histoire scolaire et l'histoire nationale doivent être justement le lieu de la création du citoyen et de la création d'un citoyen apaisé ». Je ne m'étends pas sur la conjonction des adjectifs « scolaire » et « nationale » qui laisse deviner ta conception territoriale de la discipline et ainsi ton parti pour une histoire de France qui s'accommode d'ignorer le monde. Mais surtout pourquoi donc étudier les « maux du passé » empêcherait-il l'apaisement ? Tu connais sans doute le texte brûlant La Mémoire courte (1953) de Jean Cassou et je pense que son attaque contre la tentation de la « réconciliation dans l'aveuglement » ne t'a, comme moi, jamais laissé insensible. Pourquoi donc faudrait-il taire ou esquiver les moments peu glorieux du passé ? N'es-tu pas la première à rappeler qu'il n'y a rien de pire que de ne pas dire les choses ? Comme la dernière fois, ton argumentation ne m'apparaît pas cohérente. Dans la lettre que tu as adressée à Emmanuel Macron (FigaroVox, 29 mars), tu t'offusques que notre enseignement n'ait plus à cœur de « faire nation » et tu t'opposes à la vision de Macron qui voudrait faire de nos élèves de « la chair à Open Space ». Là encore, tu fabriques une alternative stérile dans laquelle tu enfermes ceux qui te contestent. C'est tout de même le b.a.ba de notre profession : l'histoire et son enseignement n'ont vocation ni à célébration, ni à exécration. Il s'agit, avec d'autres, d'un savoir critique utile à la formation intellectuelle et donc citoyenne. Tout cela et simplement cela. 

L'historienne Nicole Loraux dans La Cité divisée. L'oubli dans la mémoire d'Athènes concluait son maître-ouvrage par ces lignes que je t'invite à méditer : « on sait ce qu'il en coûte d'énergie, voire d'audace, pour rappeler inlassablement que, des crimes de guerre, il n'existe pas de prescription devant la justice […]. Ce qui ne signifie pas que les collectivités ne doivent pas, comme les individus, connaître le lent travail du deuil, qui est incorporation du passé douloureux ou litigieux, et non rejet ou retranchement de celui-ci. » Pour mémoire, c'était dans un contexte et une actualité politique à la fois « si loin, si proche ». Il y a très exactement vingt ans déjà. Seulement.

 

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