Non, elle ne doit pas porter plainte. Non, elle n'est pas responsable s'il recommence

Pourquoi ne pas avoir réagi immédiatement ? Pourquoi se plaindre, elle l’avait bien cherché non ? Pourquoi ne pas porter plainte ? Pourquoi n’en parler que maintenant ? Pourquoi ne pas citer de noms ? Pourquoi jeter son nom en pâture ? Pourquoi devrait-on y croire, alors qu’il a l’air si sympathique ?... Typologie des réactions aux dénonciations d’agressions sexuelles et idées de réponses.

Attention, cet article reproduit des commentaires choquants, insultants et culpabilisants envers les victimes d’agressions sexuelles. Il décrit également certaines des difficultés que peuvent rencontrer les victimes de viol et d’agressions sexuelles.

Avec l’affaire Weinstein, le hashtag « balance ton porc » et la campagne « me too / moi aussi » des milliers de témoignages de harcèlement et agressions sexuelles ont envahi les réseaux sociaux et se sont affichés dans les médias.

Ces témoignages ont mis en lumière l’ampleur du phénomène. Mais pas seulement. Au fur et à mesure que les langues des victimes se déliaient, d’autres s’agitaient. Pour remettre en cause leur parole. Pour les blâmer. Pour leur expliquer qu’elles avaient choisi la mauvaise démarche. Le mauvais moment.

 © Sage (Instagram: elisagnvy) © Sage (Instagram: elisagnvy)

 

De nombreux hommes (et quelques femmes ) ont cru nécessaire d’afficher leur désapprobation dans des articles, chroniques et autres éditos. Dans des tweets et commentaires également – souvent en réponse à la dénonciation d’une agression par une victime, pourquoi se gêner !

Ces réactions signifient que les femmes (car oui, ce sont principalement des femmes) ne sont toujours pas libres de dénoncer leurs agresseurs. Et qu’il faut, encore et toujours, pour celles et ceux qui en ont la force et l’envie, expliquer, réexpliquer, que non, les choses ne sont jamais aussi simples.

Voici donc un petit florilèges des commentaires de ceux qui doutent, ceux qui savent,ceux qui blâment. Et quelques idées de réponses à leur apporter.

Il y a tous ceux qui remettent en cause la parole des victimes

Il y a ceux qui n'y croit pas, tout simplement

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Bien sûr, la plupart de ceux-là sont des trolls. Mais au cas où certains ne soient pas 100% made in trolland, ou si vous avez l’envie de vous amuser, voici néanmoins quelques billes pour répondre à ce type de commentaires.

 Qu’est-ce qui est le plus crédible, que des milliers de femmes (principalement) aient inventé des histoires pour les publier sur les réseaux sociaux, s’exposant aux moqueries et insultes, ou que ces témoignages soient simplement… vrais ?

 Il suffit de regarder les statistiques pour se rendre compte qu’il existe un phénomène de grande ampleur : environ 1 femme sur 7 subit un viol ou une tentative de viol au cours de sa vies (source).

Il y a ceux qui n'y crois parce que "c'est pas possible, il est trop gentil / s'investit pour de bonnes causes / collectionne les photos de chaton"

“Difficile de croire que quelqu’un qui traite les femmes de manière inappropriée au travail posterait un tel message.” Le message en question : “Si vous vivez à Las Vegas, s’il-vous-plait allez donner votre sang! Ils en ont besoin”. “Difficile de croire que quelqu’un qui traite les femmes de manière inappropriée au travail posterait un tel message.” Le message en question : “Si vous vivez à Las Vegas, s’il-vous-plait allez donner votre sang! Ils en ont besoin”.

 

 Il n’y a aucun principe rationnel au nom duquel être sympa ou faire des choses biens dans certains domaines empêcherait d’en faire des horribles dans d’autres. Aucun.

 Il est tout à fait possible qu’une personne se comporte complètement différemment dans la sphère privée que dans la sphère publique. Si on y réfléchit, c’est même plutôt dans l’intérêt d’un agresseur donner une bonne image de lui à la plupart des gens.

 La preuve par l’exemple : au Royaume-Uni, Sir James Savile – DJ, présentateur de télé (notamment sur la BBC) et de radio, a pendant des années collecté des fonds pour des associations. Il était adoré du public, du moins jusqu’à sa mort en 2011. Après celle-ci, des centaines de personnes l’ont accusé d’abus pédophiles. Il fut probablement l’un des pires prédateurs sexuels de l’histoire britannique moderne.

Il y a ceux qui "savent" que la victime était consentante parce qu'elle n'a pas réagi, ou pas suffisamment à leur goût

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 Dans les cas où la victime a fait preuve d’une certaine opposition, la vraie question devrait être de savoir pourquoi l’agresseur ne s’est pas arrêté. Il a entendu “non” mais a choisi de continuer ? Il a senti une résistance, mais a choisi d’insister ?

 Dans les cas où la victime n’a pas réagi, la peur (d’être tuée, frappée), la pression ou l’ascendant d’une personne sur une autre peuvent expliquer cette absence de réaction. La loi française elle-même ne définit le viol qu’en fonction du moyen de coercition exercé, pas de l’attitude de la victime (article 222-23 du Code Pénal : “tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu’il soit, commis sur la personne d’autrui par violence, contrainte, menace ou surprise est un viol”).

 Cette absence de réaction est possible même sans facteur particulier. En fait, l’absence de réaction lors d’une agression sexuelle est bien plus courante qu’on ne le croit : elle est souvent dû à la sidération. Ce phénomène, identifié par des psychologues et psychiatres, se manifeste chez des témoins et victimes de violences (pas uniquement sexuelles) en les empêchant de réagir. Cette vidéo de Marinette explique bien le phénomène dans le cadre des agressions sexuelles.

 Céder n’est pas consentir. On peut céder parce qu’on ne se sent pas légitime à refuser, parce qu’après tout ,on portait un décolleté ou on l’a suivi dans sa chambre… Dans de nombreux cas, la culture du viol nous dicte qu’il faut bien passer à la casserole. La culture du viol, c’est notamment cette idée qu’une femme qui a fait ceci ou cela “l’a bien cherché” ou “mérité”. Cette idée que l’homme a des besoins sexuels que la femme se doit de satisfaire, et donc que s’il a cru qu’il pouvait espérer une relation sexuelle, celle-ci lui est due. Cette idée aussi qu’une femme qui résiste, c’est sexy; qu’un homme qui passe outre cette résistance, c’est viril. Pour en savoir plus sur la culture du viol : cet excellent article de Simonae.

Et pour tous ceux qui doutent de son existence :

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Ipsos – “Les français et les représentations sur le viol”, décembre 2015, pour Mémoire traumatique et victimologie Ipsos – “Les français et les représentations sur le viol”, décembre 2015, pour Mémoire traumatique et victimologie
Ce même sondage révèle que 39% des français-e considèrent que s’il est aussi difficile de se remettre d’un viol pour la victime, c’est parce qu’elle sait qu’elle a une petite part de culpabilité dans ce qu’elle a subi.

Dans le cas de l’affaire Weinstein, qui a ceci de particulier de concerner des célébrités, beaucoup ont estimé que les victimes n’étaient pas légitimes à se plaindre, qu’elles avaient été bien contentes d’avoir pu faire avancer leur carrière… Ou encore qu’il s’agissait de la “rançon de la gloire”.

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Ces propos reviennent à dire qu’il est normal qu’une femme subisse des attouchements/relations sexuelles dont elle n’a pas envie pour pouvoir faire carrière à Hollywood. Exemple parfait de la culture du viol…

 Ce qui est surtout normal, c’est que les femmes aient envie de changer cette situation. Et ce n’est pas en se taisant que cela arrivera.

 Ce qui n’est vraiment pas normal, c’est que tout le monde connaisse le “côté obscur” d’Hollywood et l’accepte.

Pour le reste, ce qui a été dit ci-dessus est tout aussi valable; les “stars” ne sont pas sur-humaines.

Il y a ceux qui blâment les victimes

Sans remettre en cause l’agression en elle-même, certains considèrent que la réaction a posteriori des victimes n’est pas la bonne. Et oui, les spécialistes du “il faut” et du “il fallait” ont une opinion sur la façon dont vous vous exprimez sur votre agression, ou le moment choisi pour le faire. Et ils tiennent à la partager avec vous.

Il fallait parler plus tôt

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 Prendre conscience que l’on a été victime d’une agression peut prendre énormément de temps (notamment du fait du phénomène de sidération évoqué ci-dessus).

 La victime d’une agression peut craindre les conséquences d’une prise de parole. Pour reprendre un exemple hollywoodien, Amber Heard n’a guère été crue et a subi les foudres de la presse et du public lorsqu’elle a révélé que Johnny Depp la battait. Au travail, dénoncer une agression ou du harcèlement peut avoir des conséquences dramatiques sur une carrière : dans 95% des dossiers suivis par l’AVFT, les femmes qui dénoncent des faits de harcèlement au travail perdent leur emploi.

 Les paroles se libèrent en même temps car lire les témoignages d’autres personnes peut déclencher la prise de conscience que l’on est aussi victime. Cela peut également réduire la crainte de ne pas être crue et des conséquences négatives.

Il faut donner les noms, ou des détails permettant d’identifier les agresseurs

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 Balancer les porcs sans balancer leurs noms (ou sans rendre leur identification possible) permet de se protéger d’une partie des conséquences négatives (perdre son emploi, par exemple).

⇒ En particulier, ces conséquences peuvent aller très loin. Une agression sexuelle ou un acte de harcèlement peuvent ne pas laisser de marques physiques – ou ces marques peuvent avoir disparu au moment où la victime s’exprime. Il peut ainsi n’y avoir ni preuve matérielle, ni témoin. Accuser quelqu’un sans pouvoir prouver ce que l’on avance signifie s’exposer à une condamnation pour diffamation (le risque existe à partir du moment où la personne est identifiable, qu’elle soit nommée ou non).

Il faut porter plainte

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 Tout ce qui est dénoncé dans ces hashtags n’est pas pénalement répréhensible, ainsi que l’explique une avocate spécialisée dans cet article.

 Porter plainte n’est pas un acte anodin, ni facile. Surtout dans les cas d’agressions sexuelles. Remise en cause de la parole, questions déplacées, examens médicaux éprouvants… Les témoignages sont nombreux sur @PayetaPolice. Porter plainte peut raviver le traumatisme des victimes. D’après Nolwenn Weiler, co-autrice du livre-enquête “le viol, un crime presque ordinaire”, la plupart des victimes qui se tournent vers la justice déclarent “Si j’avais su ce par quoi il faut passer, je n’aurais pas porté plainte”. Selon une enquête de l’association Mémoire traumatique et victimologie (mars 2005), 82% des victimes ont mal vécu le dépôt de plainte et 89% ont mal vécu le procès. Exiger de personnes qui témoignent de leur agression qu’elles s’infligent une telle expérience est absolument indécent et inacceptable.

 Porter plainte est souvent inutile :

  • Selon une enquête de l’Observatoire régionale de la délinquance et des contextes sociaux(2007), seulement 1% à 2% des violeurs sont condamnés.
  • Plusieurs affaires médiatisées ont montré que porter plainte pouvait ne mener à rien. L’affaire Denis Baupin a été classée sans suite (les faits étant prescris). On se souvient de ce procès pour viols en réunion qui a vu 10 des 14 accusés être acquittés.
  • Parfois la plainte aboutit, le coupable est reconnu comme tel et condamné… à des peines dérisoires, par des décisions qui envoient souvent le message que le crime commis ne vaut pas la peine de gâcher la vie de son auteur. Aux Etats-Unis, le violeur Brock Turner a été libéré après trois mois de prison (après avoir été condamné à six mois par un juge soucieux de ne pas gâcher son avenir).

En outre, vous l’aurez remarqué à la lecture des commentaires ci-dessus, les spécialistes du “il faut/il fallait” n’hésitent pas à blâmer les victimes pour les récidives éventuelles de leur agresseur…

 Une victime n’est jamais, jamais, coupable des actes de son agresseur (ni d’aucun d’autre agresseur), envers elle ou une autre personne. Jamais. Le coupable, c’est l’agresseur.

 Certains victimes ne pouvaient pas parler plus tôt. D’autres ne le pourront jamais. Dire à des personnes trop traumatisées pour pouvoir parler qu’elles se rendent ainsi coupables d’autres agressions, c’est juste ajouter à leur détresse.

 Parler, c’est s’exposer à tous les risques déjà évoqués ci-dessus. Parler, c’est, éventuellement, accepter que sa famille, ses ami-e-s, apprennent ce qui est arrivé. Dans le cas d’affaires médiatiques, c’est accepter que tout le monde l’apprennent. Le stigma qui pèse sur les victimes d’agression sexuelle est encore très présent dans notre société – autrement dit, l’on peut être “mal vu” parce que l’on a subi une telle agression. Nul n’a le droit d’exiger de quelqu’un-e de faire de tels sacrifices.

Il y a ceux qui estiment que, quand même, les victimes ne devraient pas livrer leurs agresseurs à la vindicte populaire

Les comparaisons absurdes, on cautionne, par contre Les comparaisons absurdes, on cautionne, par contre

 Pour ceux qui pensent qu’il faudrait mieux se tourner vers la justice (dédicace à Raphaël Enthoven et sa chronique “balance ton porc à la justice”  et au Canard Enchainé, voir ci-dessus pour les difficultés à porter plainte.

 Rappelons que tous les comportements dénoncés ne sont pas pénalement répréhensibles. Dans ce cas, est-il plus juste de ne rien dire, que l’agresseur s’en sorte sans aucune conséquence et que l’on continue d’ignorer ce qui se passe ? 

 Bien sûr que l’on ne souhaite pas que des innocents soient accusés à tort. Mais très peu de témoignages permettent d’identifier les agresseurs. Lorsque c’est le cas, les personnes mises en cause peuvent se tourner vers la justice : ce sera alors à l’accusatrice de prouver ses dires. Il est beaucoup plus facile de porter plainte pour diffamation que pour une agression sexuelle.

 Bien sûr qu’il faut se préoccuper de l’Etat de droit. Or, il n’est pas respecté à partir du moment où des milliers de femmes peuvent être agressées sexuellement ou harcelées sans conséquence. Les fausses accusations d’agression sexuelle existent mais sont très rares, pourquoi leur donner la priorité sur des actes beaucoup plus courants et plus graves ?

 Cet argument est d’autant plus hypocrite que de nombreux hommes ont été accusés d’agressions sexuelles sans que cela impacte leur vie ou leur carrière outre mesure (Woody Allen ou Donald Trump, par exemple).

 Cet argument semble surtout servir à détourner l’attention du fond du problème : l’immense majorité des dénonciations ne permettant pas d’identifier les agresseurs, le mouvement vise bien plus à une prise de conscience générale qu’à la dénonciation d’individus.

Et il y a ceux qui ont cru qu’on les invitait au concours du plus gros porc

 Ils sont ignobles et ils le savent. Et ils ne méritent pas que l’on dépense la moindre parcelle d’énergie à leur répondre.

Il y a celui pour qui la dénonciation d’un agresseur est comparable à celle des juifs sous l’occupation allemande – j’ai nommé Eric Zemmour, bien sûr.

Et il y a tous les autres :

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Décidément, on se demande bien pourquoi les victimes d’agressions sexuelles hésitent tant à en parler !

 

Merci aux personnes qui nous ont fourni des exemples.

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Article initialement publié sur notre site.

 

 

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