un virus exterminateur

Les épidémies/pandémies semblent faire maintenant moins de ravages que dans le passé lorsqu'elles bouleversaient profondément le destin de l’humanité comme nous allons le voir avec cette plage d’aspect pourtant bien tranquille.

plage de Villa Rica de Vera Cruz © licence creative commons CC BY Boris Carrier plage de Villa Rica de Vera Cruz © licence creative commons CC BY Boris Carrier
Cette petite plage discrète et populaire du golfe du Mexique vit en effet se jouer l'un des épisodes les plus significatifs de l'histoire humaine: 800 soldats mutins y débarquèrent, coulèrent leurs navires et se lancèrent à la conquête d'un continent. Porteurs de la petite vérole, ils allaient y répandre la souffrance et la mort. Bienvenue à la ville riche de la vraie croix: la Villa Rica de la Vera Cruz!

 

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Grisés par la fièvre de l'or et de l'aventure, Cortés et ses 600 hommes hirsutes partis de Cuba à bord de onze navires eurent le sentiment de pénétrer dans la caverne d'Ali-baba à la vue des présents somptueux que leur fit parvenir Moctezuma II, l'empereur de la triple Alliance aztèque sise dans l’arrière-pays sur les hauts plateaux. Témoignage de puissance et acte ostentatoire, cette offrande était censée conjurer un pressentiment de malheur et, selon un mythe contestable issu de l'historiographie de la conquista, amadouer le roi-dieu serpent à plumes Quetzalcóatl de retour de son long exil à l'est incarné à son insu par Cortés. Allez savoir d'ailleurs ce que la fatale et rusée Malinche, la compagne amérindienne de Cortés vite baptisée Marina, invoca comme raison en soufflant à Jeronimo le message* du tout-puissant empereur de la triple alliance transmis en nahuatl: pas de cabine de traduction simultanée disponible et de toute façon la chaleur torride en ce printemps de 1519 troublait certainement les esprits déjà échauffés à la vue des joyaux en or, des plumes précieuses et des statuettes en jade.

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Ainsi dut naître chez Cortés le projet machiavélique de fonder une ville ici même au milieu du sable et des vents pour s'affranchir de l'autorité du gouverneur Velázquez, son supérieur immédiat qui était revenu sur sa décision de le nommer à la tête de l'expédition juste après son départ. Si les complots et les intrigues de palais ne pouvaient plus l'atteindre pour le moment, le danger d'une destitution persistait et par un tel subterfuge légal il n'aurait plus de comptes à rendre qu'au roi des Espagnes, Charles Quint. Ce qui attirait les Espagnols cependant c'était Culúa, l'actuelle Mexico ou l'ancienne Tenochtitlán si somptueuse que son nom revenait à chaque expédition et fascinait les esprits par ses promesses de richesses. Seulement voilà: les coursiers de Moctezuma firent savoir à l'explorateur-conquistador que l'empereur n’était pas désireux de faire sa connaissance et qu'il le priait au contraire de passer son chemin, retirant au passage le service de table assuré par les Aztèques et ses hôtesses d'accueil (la Malinche avait été "offerte"aux Espagnols mêlée à un lot de vingt femmes lors d'une escale précédente pas tout à fait technique à l'issue victorieuse d'une bataille).

vue de la plage du débarquement à partir de la nécropole de Quiahuitztlán Villa Rica de Vera Cruz © licence creative commons CC BY Boris Carrier vue de la plage du débarquement à partir de la nécropole de Quiahuitztlán Villa Rica de Vera Cruz © licence creative commons CC BY Boris Carrier
Cette plage où se dresse actuellement le port de Veracruz était constituée d'une longue bande de sable balayée par les vagues et les vents d'une vaste plaine, aussi Cortés décida-t-il d'en profiter pour éloigner les quelques fidèles du gouverneur avec la mission de trouver un abri pour la flotte en cabotant vers le nord où l'on peut apercevoir par temps clair des montagnes afin de mener son projet à exécution. Il fit composer un conseil municipal (cabildo) par ses acolytes et se retira pour la délibération qui, ô surprise, le désigna à sa tête. L'équipage de la caravelle partie en exploration se trouva à son retour face au fait accompli et, comme à huit lieues se trouvait une presqu’île susceptible de protéger les embarcations des vents du nord, il fut décidé d'y transférer la nouvelle municipalité au plus vite. C'est ainsi que la flotte au complet se présenta en baie de Quiahuitztlan, bourgade et nécropole du peuple totonaque qui était soumis aux Aztèques auxquels ils payaient de lourds tributs. Un des deux axes routiers panaméricains sépare de nos jours le site archéologique préhispanique niché au creux d'une montagne en forme de pain de sucre de la plage de la Villa Rica dont l’accès n'est même pas protégé par un ralentisseur, accessoire indispensable pourtant omniprésent dans le réseau routier mexicain.

l'ouvrage de référence de la conquista du Mexique © Bernal Diaz del Castillo l'ouvrage de référence de la conquista du Mexique © Bernal Diaz del Castillo
Rapidement Cortés se rendit compte des rancœurs des opprimés qui étaient pourtant fiers d'un riche passé comme en témoigne le site du Tajín qu'il n'alla cependant pas visiter comme les actuelles cohortes de touristes. Il se rendit à Cempoala dans la direction opposée pour faire la connaissance de Xicomecóatl, vite surnommé le Gros cacique: el Cacique Gordo (l'obésité n'est donc pas toujours le fait d'une boisson gazeuse de couleur marron). Les conquistadores crurent que les maisons étaient en argent, confondant l'éclat du soleil sur les toits de palme séchée avec le métal convoité. C'est le soldat Bernal Diaz del Castillo qui nous a rapporté l'essentiel de ces faits dans son histoire véridique de la conquête de la nouvelle Espagne (historia verdadera de la conquista de la Nueva España), car bien des choses s'affirmaient vraies comme cet étendard frappé d'or dressé dans le navire amiral qu'encadrait l'inscription "suivons le signe de la croix avec foi authentique, grâce à elle nous vaincrons": la messe était dite et si l'on ajoute à cela le fait que le débarquement eut lieu la veille du vendredi saint qui tombait en 1519 le 22 avril on ne peut plus s'étonner du divin présage et de la présomption d’authenticité sachant que le vendredi saint est selon les traditions religieuses le jour de la "vraie croix" et ainsi or + foi authentique = ville riche de la vraie croix, Villa Rica de la Vera Cruz.

plage de la Villa Rica de Vera Cruz © licence creative commons CC BY Boris Carrier plage de la Villa Rica de Vera Cruz © licence creative commons CC BY Boris Carrier
Pas encore lassé/e de cette histoire authentique interminable? Merci, je continue alors: la réputation de l'intelligence diabolique de Cortés n'est plus à faire ni celle de son discernement interculturel qui lui faisait immédiatement comprendre avec l'aide de la Malinche les rivalités ethniques et le parti à en tirer. En habile artisan du double jeu, il finit par obtenir du Cacique gordo totonaque qu'il surmonte sa peur et capture les percepteurs de Moctezuma pour ensuite libérer ceux-ci en toute discrétion la nuit afin qu'ils aillent faire les louanges des conquistadores à Tenochtitlan / Culuá. De même réussit-il à obtenir l'alliance des Otomis et des Tlaxcaltèques plus au nord-ouest, non sans avoir auparavant croisé avec eux le fer et l'obsidienne dont étaient faites leurs armes. Ceux-ci n'étaient pas les vassaux de la triple alliance de Moctezuma mais son faire-valoir guerrier car la structure sociale de cet empire tournait autour des guerres et des prisonniers à sacrifier pour rassasier les dieux avec leur sang, aussi leur savoir-faire au combat fut-il un facteur essentiel du destin tragique de la capitale lacustre des Mexicas qui tombera le 13 août 1521.

peinture murale de Rivera: le marché de Tlatelolco palacio nacional Mexico © licence creative commons CC BY  Boris Carrier peinture murale de Rivera: le marché de Tlatelolco palacio nacional Mexico © licence creative commons CC BY Boris Carrier
Il est notoire que les chevaux étaient inconnus en Abya Yala comme a été rebaptisée l'Amérique et contribuèrent grandement à l'effet de sidération sur les guerriers aztèques ainsi que la cuirasse de métal éblouissante de ces demi-dieux jusqu’à ce que les premiers Espagnols tombent dans une bataille: la tête du soldat Juan de Argüello fut apportée par un messager rapide (plus rapide certainement que la poste actuelle) à Moctezuma pour lui démontrer que ces guerriers étaient bel et bien mortels. Sa réaction cependant fut déconcertante et tragique: il en fit un secret d'Etat et refusa que l'on s'affronte aux Espagnols. D'ailleurs il fut tué un an plus tard sans que l'on sache si ce fut le fait des Espagnols comme l'affirment les chroniqueurs mexicains ou si ses sujets rendus furieux par ses décisions lâches le lapidèrent comme le rapporte Bernal.

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Mais revenons à notre héros prométhéen dont nous savons qu'il avait pris de court ses adversaires fidèles au gouverneur de Cuba avec son tour de passe-passe administratif. Ceux-ci n'en avaient pas baissé les bras pour autant et un conflit latent couvait qui opposait les plus cupides souhaitant retourner à Cuba avec les richesses obtenues sans se mettre à dos le gouverneur aux aventuriers fascinés par la grande Tenochtitlan et ses promesses. Épisodiquement s'ourdissaient des complots que Cortés parvenait à déjouer à temps, aussi en vint-il à prendre la décision de couler sa petite flotte dans la baie après en avoir démonté tout ce qui pouvait servir. Les ancres si précieuses à l'époque en faisaient-elles partie? Les pêcheurs de la Villa Rica surveillent en tout cas jalousement le périmètre de fouille sous-marine de l'équipe mixte Inah-National Geographic: celle-ci explore la zone depuis la commémoration l'année dernière des 500 ans de la fondation de Veracruz, or deux ancres de cette époque y ont été inventées récemment. Les recherches sont en cours pour tenter d'en déterminer l'origine mais leur orientation parallèle à 300 mètres de distance l'une de l'autre plaident en faveur de vestiges de la flotte de dix navires sabordés ( belles photos ici ou là ).

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Et le virus dans tout ça? La variole ou petite vérole à la différence de la grande qui est bactérienne, la syphilis, n'est pas transmissible sexuellement et se propage par aérosols et gouttelettes comme le SRAS-CoV-2. Au XVIIIème presque toute la France en était atteinte et cette maladie a tué prés de 10% de sa population toutes classes confondues: Louis XV y a succombé tout comme ses cousins de sang bleu Joseph 1er d'Autriche, Louis 1er d'Espagne, le tsar Pierre II...  il est de notoriété publique qu'en Abya Yala le virus a décimé la population indigène non immunisée et contribué ainsi à asseoir la domination européenne sur ce continent et la controverse autour de la notion de génocide appliquée à cette tragédie importée à la force du glaive n'est pas éteinte. Au Mexique il aurait tué en moins d'un siècle 17 millions d'habitants des 19 que comptait la population du pays. Mais il n'est pas certain que ce soit Cortés et ses hommes qui l'aient introduite car "selon un théorie commune" non sourcée ce serait un esclave "noir" du Conquistador de Narvaez envoyé par le gouverneur Velazquez pour mater Cortés un an plus tard le patient zéro: je vous laisse le soin de méditer cette affirmation wikipediesque. Sans s’arrêter sur de tels détails sordides on peut avancer que cette conquête invraisemblable de la triple Alliance de Moctezuma II par une poignée d'hommes put être réalisée grâce à la conjonction de trois facteurs: la cupidité des conquistadores qui a attisé leur ruses et les coups bas, l'alliance déterminante des Totonaques opprimés et enfin le coup de grâce d'une terrible épidémie qui allait éteindre toute velléité de résistance.

Pourquoi ne pas conclure avec J.M.G. Le Clézio déplorant dans Le rêve mexicain (Gallimard 1988) la disparition d'un autre destin possible de l'humanité:

"Le silence du monde indien est un drame dont nous n'avons pas fini aujourd'hui de mesurer les conséquences. Drame double, car en détruisant les cultures amérindiennes, c'était une part de lui-même que détruisait le Conquérant, une part qu'il ne pourra sans doute plus jamais retrouver."?

* les traductions étaient laborieuses avant que la Malinche ne parvienne à dominer l'espagnol et demandaient l'intervention de deux à trois interprètes entre les locuteurs: du totonaque au nahuatl pour la Malinche, ensuite du nahuatl au maya par ses soins et enfin du maya à l'espagnol par Jeronimo de Aguilar, un soldat naufragé d'une expédition antérieure rescapé après un séjour prolongé parmi les Mayas. 

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principales sources consultées:   

https://lopezdoriga.com/opinion/historia-viva-la-fundacion-de-la-villa-rica-de-la-vera-cruz/

https://www.uv.mx/colecciones/melgarejovivanco/pdf/totonacasyculturas.pdf

https://elpais.com/politica/2019/04/24/sepa_usted/1556103173_598449.html  

https://fr.wikipedia.org/wiki/G%C3%A9nocide_des_peuples_autochtones

https://www.uv.mx/colecciones/melgarejovivanco/pdf/totonacasyculturas.pdf   

José Fuentes Mares Cortés el hombre (Grijalbo 1981)

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