La Question du Livre

La trop fameuse LME (loi de modernisation de l'économie) aurait pour objectif de « lever les contraintes qui empêchent certains secteurs de se développer, de créer des emplois et de faire baisser les prix ».

La trop fameuse LME (loi de modernisation de l'économie) aurait pour objectif de « lever les contraintes qui empêchent certains secteurs de se développer, de créer des emplois et de faire baisser les prix ».

« Cette loi prévoit un plafonnement par la loi des délais de paiement à soixante jours, puis une phase de négociation secteur par secteur et une possible nouvelle intervention législative à échéance d'un an en cas d'échec des négociations, de telle sorte que la poursuite de la réduction des délais de paiement s'inscrive dans un calendrier précis, progressif et contraignant ».

 

 

Cette mesure pénalisera l’édition. Parce qu’imaginée par des économistes dont le raisonnement se fonde sur la seule calculette à deux fonctions : addition et soustraction.

 

 

En effet ce gouvernement veut imposer à tous les secteurs marchands, sans distinction aucune, une course à l'échalote permanente qui, rappelons-le,est un « exercice consistant à forcer quelqu'un à courir en le tenant par le col et le fond du pantalon, c'est-à-dire par la peau des fesses » (Alain Rey).

Sauf que le livre n’est pas un produit de consommation courante avec date de péremption. C’est au contraire une matière noble, sans conservateurs ajoutés, dont le cycle d’exploitation doit être forcément lent pour lui donner le temps nécessaire de trouver son public. Hors raccourcir les délais de paiement entre libraires et éditeurs, alors qu’actuellement ces derniers savent accorder en moyenne cent jours pour règlement, c’est « réduire la durée de vie des livres en librairie et, par conséquent, favoriser les titres de grande diffusion au détriment des ouvrages de création et c’est également remettre en cause les effets bénéfiques du prix unique du livre qui régule ce secteur et grâce auquel le livre a pu échapper jusqu’à présent à la standardisation ».

 

 

Cet équilibre permet de générer un temps d’exposition plus long chez les libraires comme un intérêt pour des auteurs moins connus, d’offrir ainsi un choix plus large et même des conseils souvent. Tous les lecteurs ne se satisfont pas d’une grande surface impersonnelle avec des best-sellers en têtes de gondole après avoir été saoulés par leurs auteurs en promotion dans les émissions du showbiz puisque les quelques plateaux télé qui osent encore parler sérieusement de livres sont en voie de disparition.

Mais au-delà de ces considérations généralistes, cette mesure portera préjudice aux « petites » maisons d’édition indépendantes qui peinent à faire connaître leurs auteurs. A part les très grandes structures bien référencées, les petites librairies qui savent faire encore une promotion personnalisée des livres délaisseront ce secteur pour se concentrer sur les ventes de quotidiens, hebdomadaires, mensuels ou autres objets dérivés. Comme la parapharmacie tue, à petit feu, l’officine de quartier, la paralibrairie tuera la librairie professionnelle.

Pour les guider vers des lectures plus exigeantes, les lecteurs manquent de critiques littéraires ou de prescripteurs non inféodés.

Certes, dans le contexte actuel de crise, la dérogation temporaire prévue par la loi (réduction par paliers des délais de paiement jusqu’à un alignement complet sur 45 jours en 2012) peut éviter une déstabilisation à court terme du marché de l’édition, pour autant ce n’est que reculer pour mieux sauter dans trois ans.

 

D’autant que le livre vit déjà une concurrence difficile avec non pas l’internet qui permet un accès « à de nouveaux auteurs, de nouveaux textes, de nouveaux éditeurs, et d’enrichir considérablement l’accès à la culture pour tous » mais avec Amazon.fr, auto-installé en position dominante, sans même respecter la condamnation dont ce site de vente en ligne a fait l’objet, qui occulte ostensiblement les principes essentiels liés au commerce du livre à savoir une concurrence saine basée sur le savoir-faire de chacun. Il est aidé en cela d’ailleurs par le lecteur qui cède souvent la place au consommateur.

 

 

Nous vivons un quinquennat fondé sur le « bonheur par le fric » lui-même s’appuyant sur la « success story ». La ministre de l’Économie elle-même y adhère lorsqu’en 2007 elle annonçait : « Le travail est une chose naturelle, essentielle à l’homme, et non un pis-aller destiné à subvenir aux nécessités quotidiennes. […] Ce qui compte dans le travail, c’est la possibilité qu’il donne de se surpasser » allant jusqu’à citer Confucius : « Choisissez un travail que vous aimez, et vous n’aurez pas à travailler un seul jour». Ce que le 18 juillet, notre palmipède satyrique ne se priva pas de commenter : « Toutes ces subtilités ont échappé à la femme de ménage ou à la caissière de supermarché… ». Et peut-être un jour, entres autres professions asphyxiées, les libraires.

 

 

Peut-on espérer, un jour, des gouvernants qui sauraient proposer un savoir-être en fonction de la pluralité des existants ? Ces décideurs sont-ils aussi obtus au point de ne pas comprendre que la vie sociale se régénère par interdépendance avec des relations déjà établies ?

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