La gestion médicale des traîne-lattes et des tire-au-flanc.

Du Docteur Coq dans le texte ! A faire circuler largement en direction des chasseurs de têtes identifiées fraudeuses par la Sécu, à Monsieur le Président de la République et à Madame la Ministre de la Santé.Oui, il devient urgent de «rendre le travail plaisible à tous les niveaux ».

Du Docteur Coq dans le texte ! A faire circuler largement en direction des chasseurs de têtes identifiées fraudeuses par la Sécu, à Monsieur le Président de la République et à Madame la Ministre de la Santé.Oui, il devient urgent de «rendre le travail plaisible à tous les niveaux ».

 

"Lors de certains dîners en ville, j’ose à peine avouer que je suis généraliste tant les quolibets fusent. Face à certains « décideurs », je m’invente souvent pour la soirée un sort plus enviable que le mien. Selon l’attente du public, je deviens au choix moniteur de ski, journaliste au Monde Diplomatique ou petit rat de l’Opéra ! Le généraliste se traîne souvent au mieux la bonne image de bon con malléable, mais peut rapidement devenir LE prescripteur d’arrêts de travail, celui qui met la France au ralenti, au même titre que les syndicalo-gauchistes, devenant rapidement le bouc émissaire des entrepreneurs qui se lèvent tôt. Eh les gars ! On peut se torcher la gueule et se coucher tard, le Dr Coq nous fera un arrêt de travail pour demain ! Arfff Arrff Arrrf !

 

Faut dire que, vu du côté de l’employeur, nous nous trimbalons une solide réputation de distributeurs de mots d’excuses, dans ce pays d’assistés où nous pratiquons. Reconnaissons que c’est bien dans nos cabinets que se joue ce sport national. Il paraît qu’il suffirait de demander pour avoir ! Une nouvelle fois, il s’agit là d’un nouveau débat entre l’objectif et le subjectif, qui touche donc à la pure spécificité de notre métier de généraliste.

 

Regardons les choses en face pour répondre à cette question totalement justifiée : Pourquoi avons-nous le stylo trop généreux ? En tant qu’homme me réclamant d’une gauche non dogmatique, spécialiste autoproclamé de l’œuf et de la poule, j’aime à m’interroger sur les rapports étroits qu’entretiennent assistanat social et morosité professionnelle : nos arrêts de travail participent-ils au désastre actuel ou le désastre actuel est-il la cause des arrêts de travail ? La question mérite d’être débattue posément.

 

Evacuons d’emblée la trop facile possibilité pour nous de palper des billets de 22 plumes contre des prescriptions abusives : je n’ose croire que cette éventualité existe !

 

Observons plutôt quelques catégories significatives de ces actes, qu’on dira honnêtes et réfléchis :

 

Paupérisation oblige, j’observe depuis quelques années une exponentialisation manifeste des refus d’arrêts de travail par ceux qui les méritent. Je reçois de plus en plus d’ouvriers du bâtiment complètement détruits, fracturés sous résine m’assurant sans sourire que la brouette leur sert de déambulateur et qu’ils n’ont aucun soucis pour bosser dans le plâtre (!) ou avec une hernie discale, tant sont douloureuses les traites de la maison achetée avec 40 ans de crédit ; d’autant que l’ouvrier sait bien qu’il ne vaut pas plus cher qu’un kleenex usagé.

 

Je rangerai à part les médecins (et quelques professions voisines), ne s’arrêtant jamais pour maladie, sauf à tomber sous le couteau du chirurgien, qui semble bien la seule noble cause nécessitant réparation. Je n’ai jamais connu, ni vu, ni su un seul confrère « prendre » trois jours pour une angine ! Le médecin malade pique un roupillon entre chaque consultation, dégueule par-dessus son épaule en auscultant et s’automérdique… Un coup de froid ? Moi jamais ! Je suis le Chevalier Damard ! Même la plus profonde des dépressions ne lui fait pas peur : le burn-out du médecin, sache-le, se traite par l’augmentation de cadence, jusqu’à la corde...

 

Nous certifions de plus en plus d’arrêts pour des causes non médicales stricto sensu. Les patients qui nous arrivent n’ont ni maladie physique, ni guibole cassée, ni bactérie pathogène, ni hypertension artérielle symptomatique, simplement une hypertension professionnelle. Ils échouent de plus en plus fréquemment dans nos cabinets, tendus au delà des limites, pressés, non reconnus, humiliés, harcelés, usés. Plus ils se sont donnés pour leur job, alors qu’ils sont en droit d’attendre une juste reconnaissance, plus ils s’effondrent lourdement. Pour renseigner la case « élément d’ordre médical » sur la première page de l’avis d’arrêt de travail, nous devons faire montre de notre meilleure fourberie : nous osons écrire « anxiété » en lieu de « supérieur hiérarchique pervers », « gastrite » en lieu de « victime de la rentabilité », « syndrome dépressif » en lieu de « bouc émissaire ». Discuter du harcèlement moral comme cause de maladie professionnelle pourrait faire l’objet d’un article dédié.

 

Observons ensuite cette catégorie d’actes ultra fréquente, concernant les arrêts courts pour la pathologie domestique. Je trouve désolant qu’un patron et son employé ne sachent s’entendre sur une demi-journée de repos occasionnelle, sur des horaires adaptés ou sur un poste allégé transitoirement, et qu’il faille systématiquement passer par la case médecin, avec le coût social exorbitant que nous savons. Le monde du travail est à ce point procédurier qu’il nous encombre de trop nombreuses situations qui devraient s’arranger à l’amiable. Passe encore pour les grosses entreprises, quand le DRH est responsable des cadences devant les actionnaires ! Mais pour les petites structures à visage humain, je ne vois que trop rarement les petits arrangements de bon sens (peut être, je l’avoue, par simple biais de recrutement !) : tous les jours je reçois des patients déjà guéri, venant uniquement chercher le certificat rétroactif pour excuser la gastro du matin ; notre rôle médical se borne à un simple « alléluia, grâce à Dieu, vous allez mieux ! ». Si les choses paraissent plus souples dans le privé depuis les RTT, ces prescriptions incessantes restent une des méchantes casseroles du fonctionnariat.

 

Je passerai rapidement sur nos prescriptions arrondies aux fins de semaines, de justifications douteuses : le gus qu’on voit le mardi, qui nécessiterait 3 jours d’arrêt et dont la boite est fermée le vendredi après-midi motif aux 35 heures, celui-là aura sans doute son sésame tripliqué jusqu’au vendredi inclus, voire jusqu’au lundi… Ces arrondis, à vue de nez, pèsent bien de 10 à 20% dans l’addition !

 

Je ne parlerai pas non plus des arrêts interminables, en attente d’un avis spécialisé (dans nos régions sous-médicalisées), d’une décision de caisse ou de commission pour invalidité... C’est une portion considérable dans le pool de nos prescriptions …

 

La gestion des feignants est un vaste problème beaucoup plus joyeux. Nous aurions pu partir de cette simple assertion : le travail, c’est la santé. Nous aurions ainsi pu penser que si le travail est bon, la santé est bonne. Que quand il est con, elle déconne. Or, ce n’est pas si simple : il existe des vrais traîne-latte, des pue-la-fleur, spécialisés dans la magouille foireuse, qu’on repère immédiatement en ouvrant la porte de la salle d’attente. Ce ne sont pas forcément ceux qui ont les professions les plus pénibles, mais bien ceux qui ont acquis par un long apprentissage et un compagnonnage de tous les instants toutes les ficelles pour buller payé. La prescription est donc un acte éminemment subjectif, tant la valeur travail fluctue selon les milieux. Comme toujours, la chose s’éduque à l’école communale : l’absentéisme scolaire me paraît faire le lit de l’impressionnante sollicitation de certains pour l’obtention du bon d’excuse « médicale ». Là encore, nous pouvons avoir un rôle préventif.

 

On trouve ces « profiteurs » partout, mais certaines professions seraient plus à risque que d’autres. Je ne vais pas les balancer, quand même … Si ?! Vous insistez ??? Bon, je vais juste répéter les bruits de couloir ! Organisons ce jeu odieux en forme de note de gueule, comme nous n’osons le faire qu’en fin de soirée arrosée entre confrères : imaginons un travailleur social en institution et un ouvrier agricole consultant pour la même pathologie (disons une fracture des os propres), lequel repartira préférentiellement avec son arrêt ? C’est vrai qu’à jeun et par écrit, l’exercice gratte un peu !

 

Les gens ne choisissent pas un métier par hasard : n’endosse pas le cocon d’une entreprise très maternante qui veut ! Comme dirait le gars Renaud : c’est pas l’homme qui prend la mer, c’est la mer qui prend l’homme. Les professions sont faites de subjectivités tout à fait différentes : un enseignant ou un employé municipal ne sont ni un marin pêcheur ni un bûcheron, et n’ont pas les mêmes représentations de la maladie. Ou, pour le dire autrement et me faire quelques nouveaux amis, la fac de psycho ou les IUFM ne semblent pas les endroits idéaux pour apprendre à surmonter par le mépris les petites bricoles de la vie. Corollairement, bon courage au bûcheron pour rester enfermé 4 jours par semaine avec des écoliers suractivés !

 

Quelle réponse, donc, pour contrer ces avalanches de certificats. Brassens l’avait bien compris, qui écrivait à peu près ça :

Quatre-vingt-quinze fois sur cent,
La femme s'emmerde en bossant …


Rendre le travail plaisible à tous les niveaux, voilà ma seule réponse. Je plaide pour le retour de la cafetière et de la pause pipi non surveillée. Je milite pour la diminution de toutes les contraintes injustifiées, celles qu’on m’expose tous les jours. Je vote pour la facilitation de tous les petits plaisirs sur les lieux de boulot. Utopie ? Quelques entreprises nous prouvent pourtant la rentabilité de telles mesures. L’arrêt de travail répété doit rester une alerte forte de déshumanisation du travail, devant inciter à une remise en question des petites vexations qui rendent le labeur impossible. Mon souhait, en remplacement du ministère des reconduites aux frontières : un ministère du bien-être et de la suppression des désagréments inutiles. La tâche est lourde !

 

On dit que dans le plupart des autres pays, les travailleurs bossent le sourire aux lèvres : le travail grincheux serait-il spécifiquement franchouillard ?"

 

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