Alli : régime d'un côté et gavage de l'autre

Sans vouloir accabler les personnes concernées, qui ne sont certainement pas sans recul sur le sujet, mais pour leur faire comprendre que si chacun voit la société de la place qu’il y occupe, ce point de vue peut être délétère. Il faut donc vaincre nos comportements.

Sans vouloir accabler les personnes concernées, qui ne sont certainement pas sans recul sur le sujet, mais pour leur faire comprendre que si chacun voit la société de la place qu’il y occupe, ce point de vue peut être délétère. Il faut donc vaincre nos comportements.

Ainsi à propos de la « nouvelle » pilule « miracle » Alli. Le laboratoire qui la commercialise vient d’annoncer qu’il a réalisé en un trimestre le chiffre d’affaires prévu pour l’année. En période de crise tous les moyens sont bons y compris celui de jouer sur la désinformation au risque même de mettre en danger la santé des gens.

En effet quel est l'intérêt de mettre en vente libre un médicament utilisant une molécule dosée à moitié, quand on sait qu'il suffit de prendre deux pilules pour obtenir le même effet que le médicament disponible sur ordonnance…à l’heure où l’on parle d’éthique.

 

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Décryptage

Ni nouvelle, ni miraculeuse, cette molécule agit sur un mécanisme bien connu : celui d’un médicament, le Xenical, dont l’orlistat est le même principe actif qu’Alli et qui ne peut être délivré que sur prescription médicale. L’orlistat est utilisé en association avec un régime dans le traitement de l’obésité (IMC > 30) ou de surcharge pondérale (IMC > 28) lorsque celle-ci est associée à d’autres risques cardiovasculaires (cholestérol, diabète…).

Or avec Alli, inhiteur des lipases, on ne fait pas dans le détail. Au pharmacien qui est censé être le garde-fou, il lui est donné comme seule indication un IMC > 28 mais qui n’est pas forcément associée à d’autres risques sans aussi prendre en compte que les organismes des personnes en surpoids sont souvent fatigués, et que ce n'est pas forcément une bonne idée de déséquilibrer encore plus leur métabolisme digestif.

Par ailleurs depuis sa création, et encore plus depuis 2007, date de la mise en place des produits de médication en libre accès, les pharmaciens sont sensé développer dans leur pratique une qualité de dispensation et d'accompagnement. Dans ce cas précis, nonobstant les recommandations et les explications, souvent a minima, on se demande quelle peut être me type de suivi pour pallier les effets secondaires incommodants du traitement et les risques de carence en vitamines. Le continuum entre un médecin et un patient n’est pas comparable à celui d’un pharmacien et un client (peut être de passage).

 

Mécanismes

Le traitement provoque la fuite des vitamines liposolubles, donc les risques de carences accompagnés par la prise de la pilule sont réels.

Pour mémoire les graisses ne sont pas solubles dans le milieu aqueux du contenu du tube digestif. Afin de faciliter le travail des enzymes digestives, il est fait appel à des sels biliaires pour assurer l’émulsion des graisses. Nos enzymes digestives (lipases) « interviennent grâce à une toute petite portion de leur chaîne, celle qu’on nomme le site actif. Comparons-le à une serrure. Dedans viennent se nicher les triglycérides que dégradent les lipases. Ces graisses se comportent alors comme des clefs. L’apport de l’orlistat vient empêcher l’accès des graisses sur le site actif. Un peu comme du chewing gum qu’on introduirait dans une serrure ».

Davidson MH et al. ont rapporté dans une étude de 1999 réalisée sur 892 sujets avec un indice de masse corporelle compris entre 30 et 45, qu’ils assimilaient 30 % de graisses en moins sous orlistat à la dosse maximale de 360 mg/j. La première année la perte de poids constaté fut de 8,7 kg en moyenne contre 5,8 pour le groupe contrôle, soit une différence de moins de 3 kg par an : des résultats loin d’être miraculeux. Au cours de la seconde année de traitement, 35 % des sujets sous orlistat ont repris l’intégralité de leur poids contre 63 % parmi le groupe contrôle : toujours pas de miracle en vue mais la réflexion s’impose à la lecture d’une autre étude (HALSTED CH, 1999: Am.J.Clin.Nutr., 69:1059-60) : « face à un manque chronique de graisses, l’organisme finit par compenser, et cela se traduit par une majoration d’environ 30% des apports lipidiques spontanés (inconscients) au bout d’un an, ce qui peut expliquer que, au total, la quantité de graisses assimilée revenant à l’identique, plus rien ne se passe ».

 

Nous sommes donc loin des propos faisant état de nouveauté ou de miracle, publiés dans la presse spécialisée comme celle plus généraliste mais néanmoins adroite à proposer des dossiers fort bien documentés à côté d’articles plus frivoles, se donnant ainsi un air de crédibilité scientifique. Cette cohabitation peut induire le lecteur en erreur qui aura retenu, en gros, qu’on est trop gros parce qu’on mange trop de graisses. Et qu’en supprimant drastiquement les quantités de graisses absorbées, il va favoriser la mobilisation des réserves de ses bourrelets disgracieux.

Quelques alertes émergent de la part de médecins responsables pour aller au-delà des effets secondaires officiellement déclarés : stéatorrhées (diarrhées graisseuses), ballonnements et flatulences. D’où le paradoxe mis en évidence par Gérard Apfeldorfer : pourquoi prendre ce traitement s’il faut aussi supprimer les graisses pour ne pas subir les affres d’éventuelles incontinences anales.

Cela étant dit, il faut surtout s’interroger sur le comportement alimentaire afin de résoudre la question du surpoids de manière durable. Certes nous ne sommes pas tous formés aux principes de la nutrition, mais dans le cas présent de cette pilule dite miraculeuse, il faut aller au bout de l’argument scientifique délivré avec le produit.

C’est quoi « manger des graisses » ? Quels aliments en contiennent ?

 

Denis Riche, diéticien du sport, rappelle que « les lipases aident certes à assimiler les molécules lipophiles, d’où l’idée de les inhiber, mais n’oublions pas que parmi les molécules lipophiles figure notamment la vitamine D (dont le déficit est considéré comme un problème de santé publique). Le Pr Charles Halsted alertait d’ailleurs ses confrères, en 1999, sur les problèmes d’ostéoporose chez les utilisatrices d’orlisat, survenant en dépit d’apports jugés corrects en cette vitamine. Cette baisse d’assimilation concerne aussi la vitamine E, dont le taux était significativement abaissé après un an de traitement, et par conséquent elle porte aussi sur le lycopène et le bêta-carotène, aux effets démontrés contre le cancer. Elle affecte enfin les acides gras de la lignée oméga 3, largement déficitaires au sein de la population et dont le manque, par un curieux retour des choses, favorise la résistance à l’amaigrissement ? On a fort à parier que cette pilule, pas plus que les précédentes, servira la cause de la santé de nos patients. On peut même, hélas, être plutôt convaincus du contraire ! ».

Sans parler du coût : 60 euros par mois.

Dont acte.

 

 

 

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