Les fiancés de la dernière chance

Ta valise est-elle enfin prête, ma mignonne ? A-t-on retenu ton car et
ton chauffeur ? J'égrène impatiemment les jours qui restent jusqu'à ton
arrivée.
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Quand j'ai su que toi, ma reine, t'en venais vivre ici à la
campagne, j'en ai été transporté d'émotions, incapable d'y croire après tant
d'années à désespérer que nos deux coeurs puissent enfin être réunis. Mon
amour porte en lui la douleur et l'infinie tristesse de n'avoir jamais pu
s'épanouir à tes côtés. Je me souviens de la 'Grande Déchirure', de ce jour
ennemi où la vie cruelle m'a arraché à toi. Ce jour où tous les prés se
remplirent de tes larmes impuissantes à faire changer le cours de ce fleuve
aux mille rêves brisés. Jour maudit où les forces implacables du capital
nous envoyèrent chacun à notre destin.
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J'ai fait face et me console de m'être embarqué dans des affaires qui
m'amenèrent, tel un globe-trotter, à colporter mes semences réputées de par
le monde pour leurs qualités génétiques. Je me retire sur mes terres à la
fin d'une carrière sans que ni la gloire ni la renommée n'aient réussi à
masquer le chagrin de ne t'avoir eu pour moi seul avant aujourd'hui. J'ai
dû m'astreindre à faire semblant d'aimer et à agiter le bout-en-train de ma
personne dans l'espoir de plaire aux plus exigeantes compagnies.

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Mais toi, mon exquise et tendre côtelette, ta carrière n'a rien eu à envier
à la mienne ! J'ai eu quelquefois le bonheur de t'entre-apercevoir aux
foires agricoles, dans ta sublime et triomphante beauté, déesse entre
toutes les prétendantes du carnaval des finalistes, regorgente d'attributs
exquis et convoités. J'étais fier et penaud à la fois. Tu te laissais
approcher, caresser et bichonner patiemment, et arborait les rubans de ton
vedettariat avec classe ! J'étais contraint de te regarder parader de loin,
très belle, étant de mon côté prisonnier des affaires dont l'essentiel
consistait à faire profiter mon capital pour constituer les meilleurs
cheptels. Je ne t'ai jamais oubliée. Comment aurais-je pu ? Tes photos, par
centaines, m'aguichaient insolemment au fil des mois et des calendriers
distribués à la foire annuelle.
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J'ai hâte sans bon sens de te faire visiter mon nouveau domaine qui part
des hauteurs de Charlevoix et plonge par-delà les battures jusqu'au grand
fleuve. Aujourd'hui, j'ai pris tout mon temps pour penser uniquement à toi,
à fantasmer de projets les plus fous que j'ai pour nous deux. M'aimes-tu
toujours comme tu avais promis de m'aimer ? Je ne rêve plus qu'à nous,
tandis qu'au soir couchant de nos vies bien remplies, j'envisage d'être le
plus heureux des taureaux avec toi ma coquine, à couler des jours paisibles
à ne rien faire d'autre que de folâtrer aux champs, de regarder passer les
nuages et, bien sûr, les trains à qui meuh ! meuh !

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Ton Roméo qui t'attend la queue toute frétillante d'amour et d'impatience,
ma divine, ma petite roussette de mes premières amours, ma Juliette adorée.charlevoix_0.jpg

 

...

 

Vous n'y croyez pas ?

Détrompez-vous : http://www.ledevoir.com/2009/02/13/233447.html

 

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