Et si une recherche justement financée permettait de payer moins d’impôts?

L'auteur, David Holcman, est directeur de recherche au CNRS à l’École Normale Supérieure et membre du collège Churchill. Il a fondé un groupe de biologie computationnelle et mathématiques appliquées aux sciences du vivant. Ce texte donne le constat d’une recherche non-optimisée dans son financement, restriction de liberté liée à une demande administrative inflationniste.

La situation de la recherche académique, vécue par les chercheurs est criante et anticipe le déclin de l’économie. Nous rappelons ici la fonction des chercheurs dans la société et l’économie. Il est peut-être possible d’inverser la tendance : manque de moyen, accroissement Kafkaïen des tâches administratives, baisse de la compétitivité et des conséquences sur un système universitaire qui n’arrive pas à se hisser dans les meilleures universités du monde. Est-ce vrai que les chercheurs pourraient permettre de diviser les impôts des français par deux en faisant repartir l’économie ? Avant de répondre à cette question de la puissance de la science et de la technologie, commençons par le constat.

 1- Rôle des chercheurs aujourd’hui

Le rôle des chercheurs a évolué : de la production exclusive du savoir académique, il y a 30 ans, à un rôle multifonction aujourd’hui : production du savoir, formation et éducation des médecins, ingénieurs, enseignants des écoles, agronomie, et de façon générale tous les corps de métiers qui demandent la maîtrise du savoir scientifique et technologique, mais aussi transformation de la recherche en produit de l’économie, vulgarisation des connaissances, conseils, administration, gestion d’équipe, orientation politique, prédictions, etc…

Tout le monde bénéficie d’une recherche forte : industrie high Tech, industrie pharmaceutique, armée, médecine, formation, police… En conclusion, une grande partie de notre nouvelle civilisation fondée sur le hightech a besoin d’une vision indépendante, de prédictions de chercheurs qui savent maîtriser le savoir et la technologie.   

 2- Qui paye les chercheurs, qui finance leurs recherches et quel le mode de distribution de l’argent ?

Comme il y a encore trop peu de mécénat en France, le financement public reste encore la source essentielle du financement de la recherche publique.  Les ressources principales publiques des labos sont des maigres dotations récurrentes de quelques milliers d’euros par an par un groupe composé de 4 à 10 personnes. La seconde source provient de l’Agence Nationale de la Recherche, une structure créée il y a environ 15 ans qui consiste à financer la recherche par projets. C’est une institution jeune comparée à l’équivalent aux USA : la National Science Fondation-NSF (1950) et National Institute of Heath NIH (1887).

Aujourd’hui, le taux de succès de financement est de 14-16% des projets déposés chaque année. Ce ratio est trop faible et résulte d’une perte d’argent, compte tenu des ressources engagées dans ce processus de sélection des projets, du comité de sélections et des chercheurs impliqués qui passent au moins 30-50% de leur temps à écrire des propositions, qui, finalement, ne seront pas financées.

3- Processus de sélection des projets de recherche

Nous avons vécu cette expérience de sélections dans le domaine des mathématiques appliquées, traitement du signal et de l’intelligence artificielle appliqués à la médecine et à la biologie, une discipline qui a déjà explosé et qui devrait révolutionner la biologie et la santé. Sur ~150 projets, ~25 seront financés alors que 40-50 l’auraient mérité. Ce processus dépend d’experts, qui prennent aussi sur leur temps de travail pour ce processus. En général, les chercheurs les plus méritants sont sélectionnés par la qualité de leur découvertes, révélées par des publications à fort impact. Donc la qualité du chercheur par ces découvertes sur les 5 dernières années mais aussi du projet, qui reste cependant une fiction, sont les éléments de sélections déterminants.  Pourtant, les projets déposés chaque année remplissent pour 30-40% ces conditions et la moitié ne seront pas financés. Pourtant ces projets ne peuvent attendre une resoumission l'an prochain pour espérer éventuellement être financés. Cette attente n'apportera aucune amélioration, bien au contraire, d'autres équipes dans le monde (notamment celles qui ont eu à évaluer les projets français) auront déjà pris une avance irrattrapable. Pourtant, nous confirmons en tant qu’experts que ces projets doivent être financés, car ils ont été évalués avec des objectifs raisonnables, et le hasard scientifique aurait permis à certains d’entre eux de révéler des résultats inattendus, apportant les vraies surprises de la découverte, que personne ne peut prédire et qui sont le plus souvent à l’origine des grandes révolutions. L'intérêt scientifique qu'auraient eu ces projets est donc certain. De plus, le travail à réaliser aurait permis à de jeunes docteurs ou doctorants de se former par la recherche, avec tous les bénéfices connus. Ces jeunes chercheurs sont ceux qui changeront l’économie et permettront un nouveau Facebook, Google, Amazon, …

Comment revenir dans la course ?

Malgré tous les efforts depuis 15 ans, la France n’a toujours pas une de ces universités dans la course des universités d’élite (voir tous classements, Shangai, etc..), ni dans la course de la recherche (ex : ERC ou UK fait 2 fois mieux que la France, contrairement au football, au luxe, etc…

Le gauchisme universitaire est mort et l’Université française est en train de passer de l’état de centre de la culture à sa nouvelle fonction qui fait partie intégrante de l’économie d’un pays, car le savoir dans nos pays est la plus importante des richesses.

 Si le gouvernement ne prend pas des décisions fortes et ne change pas la situation actuelle, nous allons vers une stérilisation puis une désertification de la recherche : moins de temps consacré à la recherche, moins d’étudiants formés, décroissance de l’attractivité.

Enfin, les décisions des centres comme CNRS/ INRIA/INSERM, doivent aider la recherche : ces instituts n’ont de raison d’être que dans cet état d’esprit et doivent inscrire la flexibilité dans leur charte pour laisser aux chercheurs en contact direct avec la recherche, le soin et la stratégie de faire ce qui est le mieux pour leurs labos pour faire face à la compétition. Depuis 15 ans, les directions de ces instituts ont durci les règles, obnubilés par leur subsistance à canaliser leur part dans les pourcentages des financements qui leur sont dus. 

Quand les Français bénéficieront-ils de ce changement de cap ? Quand les impôts baisseront-ils par deux sans impacter le bien public ? 

Réponse : Quand les chercheurs ne passeront que moins de 15% de leur temps à postuler pour être financés, alors la recherche pure et appliquée s’épanouira comme au centre LMB à Cambridge, plus grande concentration de prix Nobel où personne ne se soucie de chercher des subventions.

Le gouvernement devrait s’assurer que la recherche publique ne soit pas financée à un taux plus bas que 25 à 30%, que les chercheurs soient libres de définir la façon d’utiliser leur argent pour être compétitifs face aux grandes universités étrangères, qui souvent sont autonomes, privées (Stanford), riche (Cambridge), puissante (Harvard). Il est temps pour être compétitifs de revaloriser aussi fortement le salaire les chercheurs, pour améliorer le recrutement de candidats multivalents, capables de jongler entre plusieurs disciplines dont l’économie, l’éducation, et autres domaines nécessaires à la survie d’une nation.

La population intéressée par le savoir ne doivent hésiter ni à aller au contact de leurs chercheurs ni à les aider en les finançant directement, en leur faisant des dons, en se regroupant pour créer des fondations, en incitant leur employeur à convaincre les structures fortes de l’économie à investir dans la science et la technologie à court et à long terme : Les retombées à long terme sont les plus porteuses. Tout le monde bénéficiera d’une recherche forte : non seulement le pays s’enrichira, mais les chercheurs amèneront des retombées qui contribueront à une vie meilleure : rappelons-nous, Louis Pasteur, avec la pasteurisation, l’hygiène, le vaccin contre la rage, …a permis de faire gagner l’espérance de vie en bonne santé de plus de 10 ans. C’est ce genre de révolution qu’il faut avoir en tête. Pasteur avait bénéficié d’un soutien financier populaire énorme. Et il l’a bien rendu. 

En contrepartie, comme dans un effort de guerre, une partie des chercheurs est en train d’aider à redresser l’économie en créant des start-ups innovatrices, d’autres pourront aider à faire repartir le système scolaire, dont la première étape est de redonner l’autorité au maitre. Il faudra être capable de recruter les chercheurs qui pourront mener de front des activités de recherche théorique, appliquées, qui auront pu s’aguerrir pendant au moins 5 ans à l’étranger. Si Google, les drones, Amazon ,le téléphone cellulaire, les microprocesseurs, …avaient été générés en France et si les boîtes pharma n’avaient pas quitté la France, nous payerions clairement la moitié moins de taxes, qui seraient payées par les impôts sur le revenu de ces entreprises. Un espoir naît en ce moment avec les grandes données, la médecine prédictive, l’intelligence artificielle, et surtout avec un retour vers la production du savoir en tant que richesse, qui est aussi source de force, de puissance et de bien-être : Comment va-t-on occuper l’humanité si elle n’est pas conçue avec pour principe et pour but le savoir ? 

 David Holcman.

Remerciement :

Je remercie J. M Victor (physicien, Sorbone-CNRS), A. Arneodo+, S. Jaffard (mathematicien, Universite Paris creteil) pour les discussions sur le financement de la recherche.

 

 

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