Plan cancer, plan Alzheimer: la recherche en souffrance

Manifestement, il faut qu'un président de la République crée son «plan»... Pour Jacques Chirac, c'était le «plan cancer», pour Nicolas Sarkozy, le «plan Alzheimer». A priori, rien à critiquer: tout le monde est, comme Pierre Desproges, contre le cancer.

Manifestement, il faut qu'un président de la République crée son «plan»... Pour Jacques Chirac, c'était le «plan cancer», pour Nicolas Sarkozy, le «plan Alzheimer». A priori, rien à critiquer: tout le monde est, comme Pierre Desproges, contre le cancer. A tel point que pendant 10 jours, un candidat mystère à la présidentielle a fait diffuser une vidéo d'un «Parti contre le cancer». Derrière cette opération, Viktor Izraël veut attirer l'attention sur les insuffisances du plan Cancer, et notamment sur le nombre de cancérologues.

Le projet de mettre plus de moyens pour une recherche finalisée dans les plans Cancer et Alzheimer est un message séduisant. Rappelons que des millions de Français sont touchés par le cancer et qu'environ 850.000 autres sont atteints par la maladie d'Alzheimer. Pourtant, c'est un projet purement démagogique. Il faut dire bien fort la vérité : la recherche française souffre avant tout d'un détournement des financements vers des projets de trop court terme et somme toute peu innovants, qui promettent peu de vrais grands progrès contre ces maladies.

Les plans cancer et Alzheimer comportent plusieurs aspects. Certains concernent l'encadrement et les soins, et ce n'est pas la question ici. Côté recherche, en revanche, il y a une imposture qu'il faut dénoncer.

Cette imposture, c'est l'idée que pour vaincre le cancer, il faudrait concentrer les moyens sur le développement d'une recherche finalisée. On sait pourtant depuis bien longtemps que la recherche n'avance pas linéairement, que les découvertes décisives surviennent le plus souvent de façon inattendue au cours de l'exploration de terrains nouveaux et de thèmes audacieux et risqués (lire notre article précédent). L'actualité scientifique récente l'a bien illustré, qui a vu le prix Nobel de médecine attribué à l'Américain Bruce Beutler, au Français Jules Hoffmann et au Canadien Ralph Steinman, pour leurs travaux sur l'immunité innée. Jules Hoffmann, cette semaine, a pu expliquer son parcours, notamment son choix de centrer ses travaux sur l'immunité des insectes: «C'était un risque, un pari, car on ne tenait pas grand-chose», explique-t-il dans une interview au Monde.

Ces travaux sur une mouche, la drosophile, étaient de la recherche fondamentale. Pas d'application en vue. Comment savoir ce qui pourrait sortir de travaux dont le seul objectif est la connaissance d'un système biologique a priori bien différent de l'organisme humain? La réponse est tombée au milieu des années 90. Hoffmann et ses collègues avaient identifié le rôle d'une molécule dans l'immunité de la mouche drosophile. Et des chercheurs ont montré qu'on trouve des molécules homologues chez les mammifères, qui jouent un rôle essentiel dans les réponses immunitaires chez l'homme. Aujourd'hui, l'impact des travaux fondamentaux de Jules Hoffmann et ses collaborateurs est très varié. Selon ce dernier, «à travers le monde, plusieurs dizaines d'équipes de chercheurs et des entreprises de biotechnologie utilisent actuellement la drosophile comme modèle pour l'étude de divers désordres neurologiques, de dystrophies musculaires, de déficiences cardiaques, du diabète, de certains aspects du cancer et même de l'addiction aux drogues» (allocution devant l'Académie des sciences à télécharger en pdf).

Voilà donc un bel exemple supplémentaire du besoin, pour lutter contre le cancer, contre la maladie d'Alzheimer et autres fléaux, de financer des travaux de recherche sans aucune finalité. Or les laboratoires souffrent, depuis des années, de ne plus avoir la liberté d'initiative scientifique dont ils ont besoin. Pour financer ses travaux, il faut en permanence expliquer les retombées formidables qu'ils auront. Une vraie hypocrisie pour les chercheurs, transformés en publicitaires pour arracher quelques crédits. A une demande récemment déposée à l'Agence nationale de la recherche (ANR) concernant la maladie d'Alzheimer, le refus a été motivé par l'argument que l'outil innovant du projet, que le laboratoire proposait justement de créer à l'aide de cette demande, n'était pas encore disponible: en d'autres mots, l'ANR n'accepte de financer qu'une recherche qui sait déjà ce qu'elle va trouver et n'a rien à inventer pour le faire. Est-ce là une politique audacieuse, propre à attirer des compétences et des cultures nouvelles dans le domaine? Distribuer les moyens de la recherche aux seuls qui travaillent déjà dans un domaine, est-ce la bonne méthode pour élargir le champ des idées et les chances d'avancer dans les connaissances?

Alors non, la question n'est pas qu'il faille mettre plus d'argent pour la recherche dans le plan cancer ou dans le plan Alzheimer. La priorité, c'est de refinancer les laboratoires en crédits de base, et réduire les financements sur appels à projet qui entravent l'audace scientifique. Il y a trop de chercheurs qui ont des idées pertinentes et qui ne trouvent pas d'argent, car on ne se risque plus à les financer. Et à force de ne plus prendre de risques, on risque surtout de ne plus avoir de belles découvertes comme celles de Jules Hoffmann et ses collaborateurs, qui eux ont pu prendre le temps d'étudier la biologie d'une mouche, sans se poser la question des retombées concrètes ultérieures.

Pierre Aucouturier et Bertrand Monthubert

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.