Billet de blog 20 oct. 2011

Plan cancer, plan Alzheimer: la recherche en souffrance

Manifestement, il faut qu'un président de la République crée son «plan»... Pour Jacques Chirac, c'était le «plan cancer», pour Nicolas Sarkozy, le «plan Alzheimer». A priori, rien à critiquer: tout le monde est, comme Pierre Desproges, contre le cancer.

Bertrand.Monthubert
Mathématicien, secrétaire national du PS à l'enseignement supérieur et à la recherche
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Manifestement, il faut qu'un président de la République crée son «plan»... Pour Jacques Chirac, c'était le «plan cancer», pour Nicolas Sarkozy, le «plan Alzheimer». A priori, rien à critiquer: tout le monde est, comme Pierre Desproges, contre le cancer. A tel point que pendant 10 jours, un candidat mystère à la présidentielle a fait diffuser une vidéo d'un «Parti contre le cancer». Derrière cette opération, Viktor Izraël veut attirer l'attention sur les insuffisances du plan Cancer, et notamment sur le nombre de cancérologues.

Le projet de mettre plus de moyens pour une recherche finalisée dans les plans Cancer et Alzheimer est un message séduisant. Rappelons que des millions de Français sont touchés par le cancer et qu'environ 850.000 autres sont atteints par la maladie d'Alzheimer. Pourtant, c'est un projet purement démagogique. Il faut dire bien fort la vérité : la recherche française souffre avant tout d'un détournement des financements vers des projets de trop court terme et somme toute peu innovants, qui promettent peu de vrais grands progrès contre ces maladies.

Les plans cancer et Alzheimer comportent plusieurs aspects. Certains concernent l'encadrement et les soins, et ce n'est pas la question ici. Côté recherche, en revanche, il y a une imposture qu'il faut dénoncer.

Cette imposture, c'est l'idée que pour vaincre le cancer, il faudrait concentrer les moyens sur le développement d'une recherche finalisée. On sait pourtant depuis bien longtemps que la recherche n'avance pas linéairement, que les découvertes décisives surviennent le plus souvent de façon inattendue au cours de l'exploration de terrains nouveaux et de thèmes audacieux et risqués (lire notre article précédent). L'actualité scientifique récente l'a bien illustré, qui a vu le prix Nobel de médecine attribué à l'Américain Bruce Beutler, au Français Jules Hoffmann et au Canadien Ralph Steinman, pour leurs travaux sur l'immunité innée. Jules Hoffmann, cette semaine, a pu expliquer son parcours, notamment son choix de centrer ses travaux sur l'immunité des insectes: «C'était un risque, un pari, car on ne tenait pas grand-chose», explique-t-il dans une interview au Monde.

Ces travaux sur une mouche, la drosophile, étaient de la recherche fondamentale. Pas d'application en vue. Comment savoir ce qui pourrait sortir de travaux dont le seul objectif est la connaissance d'un système biologique a priori bien différent de l'organisme humain? La réponse est tombée au milieu des années 90. Hoffmann et ses collègues avaient identifié le rôle d'une molécule dans l'immunité de la mouche drosophile. Et des chercheurs ont montré qu'on trouve des molécules homologues chez les mammifères, qui jouent un rôle essentiel dans les réponses immunitaires chez l'homme. Aujourd'hui, l'impact des travaux fondamentaux de Jules Hoffmann et ses collaborateurs est très varié. Selon ce dernier, «à travers le monde, plusieurs dizaines d'équipes de chercheurs et des entreprises de biotechnologie utilisent actuellement la drosophile comme modèle pour l'étude de divers désordres neurologiques, de dystrophies musculaires, de déficiences cardiaques, du diabète, de certains aspects du cancer et même de l'addiction aux drogues» (allocution devant l'Académie des sciences à télécharger en pdf).

Voilà donc un bel exemple supplémentaire du besoin, pour lutter contre le cancer, contre la maladie d'Alzheimer et autres fléaux, de financer des travaux de recherche sans aucune finalité. Or les laboratoires souffrent, depuis des années, de ne plus avoir la liberté d'initiative scientifique dont ils ont besoin. Pour financer ses travaux, il faut en permanence expliquer les retombées formidables qu'ils auront. Une vraie hypocrisie pour les chercheurs, transformés en publicitaires pour arracher quelques crédits. A une demande récemment déposée à l'Agence nationale de la recherche (ANR) concernant la maladie d'Alzheimer, le refus a été motivé par l'argument que l'outil innovant du projet, que le laboratoire proposait justement de créer à l'aide de cette demande, n'était pas encore disponible: en d'autres mots, l'ANR n'accepte de financer qu'une recherche qui sait déjà ce qu'elle va trouver et n'a rien à inventer pour le faire. Est-ce là une politique audacieuse, propre à attirer des compétences et des cultures nouvelles dans le domaine? Distribuer les moyens de la recherche aux seuls qui travaillent déjà dans un domaine, est-ce la bonne méthode pour élargir le champ des idées et les chances d'avancer dans les connaissances?

Alors non, la question n'est pas qu'il faille mettre plus d'argent pour la recherche dans le plan cancer ou dans le plan Alzheimer. La priorité, c'est de refinancer les laboratoires en crédits de base, et réduire les financements sur appels à projet qui entravent l'audace scientifique. Il y a trop de chercheurs qui ont des idées pertinentes et qui ne trouvent pas d'argent, car on ne se risque plus à les financer. Et à force de ne plus prendre de risques, on risque surtout de ne plus avoir de belles découvertes comme celles de Jules Hoffmann et ses collaborateurs, qui eux ont pu prendre le temps d'étudier la biologie d'une mouche, sans se poser la question des retombées concrètes ultérieures.

Pierre Aucouturier et Bertrand Monthubert

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Fraude fiscale : la procédure opaque qui permet aux grandes entreprises de négocier
McDonald’s, Kering, Google, Amazon, L’Oréal… Le règlement d’ensemble est une procédure opaque, sans base légale, qui permet aux grandes entreprises de négocier avec le fisc leurs redressements. Un rapport exigé par le Parlement et que publie Mediapart permet de constater que l’an dernier, le rabais accordé en 2021 a dépassé le milliard d’euros.
par Pierre Januel
Journal
Cac 40 : les profiteurs de crises
Jamais les groupes du CAC 40 n’ont gagné autant d’argent. Au premier semestre, leurs résultats s’élèvent à 81,3 milliards d’euros, en hausse de 34 % sur un an. Les grands groupes, et pas seulement ceux du luxe, ont appris le bénéfice de la rareté et des positions dominantes pour imposer des hausses de prix spectaculaires. Le capitalisme de rente a de beaux jours devant lui.
par Martine Orange
Journal — Livres
Le dernier secret des manuscrits retrouvés de Louis-Ferdinand Céline
Il y a un an, le critique de théâtre Jean-Pierre Thibaudat confirmait dans un billet de blog de Mediapart avoir été le destinataire de textes disparus de l’écrivain antisémite Louis-Ferdinand Céline. Aujourd’hui, toujours dans le Club de Mediapart, il revient sur cette histoire et le secret qui l’entourait encore. « Le temps est venu de dévoiler les choses pour permettre un apaisement général », estime-t-il, révélant que les documents lui avaient été remis par la famille du résistant Yvon Morandat, qui les avait conservés.
par Sabrina Kassa
Journal
Le député Sacha Houlié relance le débat sur le droit de vote des étrangers
Le député Renaissance (ex-LREM) a déposé, début août, une proposition de loi visant à accorder le droit de vote aux étrangers aux élections municipales. Un très « long serpent de mer », puisque le débat, ouvert en France il y a quarante ans, n’a jamais abouti.
par Nejma Brahim

La sélection du Club

Billet d’édition
Les guerriers de l'ombre
« Je crois que la planète va pas tenir longtemps, en fait. Que le dérèglement climatique ne me permettra pas de finir ma vie comme elle aurait dû. J’espère juste que je pourrai avoir un p’tit bout de vie normale, comme les autres avant ». Alors lorsque j'entends prononcer ces paroles de ma fille, une énorme, incroyable, faramineuse rage me terrasse. « Au moins, j’aurais vécu des trucs bien. J’ai réussi à vaincre ma maladie, c’est énorme déjà ».
par Andreleo1871
Billet de blog
Décret GPS, hypocrisie et renoncements d'une mesurette pour le climat
Au cœur d'un été marqué par une sécheresse, des chaleurs et des incendies historiques, le gouvernement publie un décret feignant de contraindre les entreprises du numérique dans la lutte contre le réchauffement climatique. Mais ce n'est là qu'une vaste hypocrisie cachant mal les renoncements à prendre des mesures contraignantes.
par Helloat Sylvain
Billet de blog
L’eau dans une France bientôt subaride
La France subaride ? Nos ancêtres auraient évoqué l’Algérie. Aujourd’hui, le Sud de la France vit avec une aridité et des températures qui sont celles du Sahara. Heureusement, quelques jours par an. Mais demain ? Le gouvernement en fait-il assez ? (Gilles Fumey)
par Géographies en mouvement
Billet de blog
Le bon sens écologique brisé par le mur du çon - Lettre ouverte à Élisabeth Borne
On a jamais touché le fond de l'aberration incommensurable de la société dans laquelle nous vivons. Au contraire, nous allons de surprises en surprises. Est-ce possible ? Mais oui, mais oui, c'est possible. Espérons que notre indignation, sans cesse repoussée au-delà de ses limites, puisse toucher la « radicalité écologique » de madame Borne.
par Moïra