Appel de ACdeBMR: agir contre la menace de la résistance aux antibiotiques

Cri d'alerte des professionnels: la montée de la résistance aux antibiotiques!Ne lavez pas votre poulet!”

 Paris - Genève, le 23 juin 2014. Aujourd'hui un groupe de plus de 700 personnes et 100 sociétés savantes ont lancé un cri d'alerte sur la nécessité d'un plan d'action urgent contre la résistance aux antibiotiques. L'association française AcdeBMR, l'Alliance Contre le développement des Bactéries Multi-Résistantes, en anglais la WAAAR (World Alliance Against Antibiotic Resistance) rappelle

la surconsommation d'antibiotiques en santé humaine et animale, la transmission d'infections bactériennes dans la communauté (et pas seulement en milieu hospitalier), l'absence de nouvelles molécules sur le marché où au stade d'essais cliniques, et le besoin urgent de relancer la recherche.

Sauvegarder les antibiotiques nécessitera un effort considérable et concerté des citoyens, des patients et des prescripteurs pour appeler tous les responsables à assurer un accès facile à des antibiotiques efficaces. L’objectif de WAAAR est d’attirer l’attention sur l’urgence et la gravité du danger, et de coordonner un dialogue européen et international pour trouver des solutions efficaces.

Nous devons lutter contre ces phénomènes en adoptant des stratégies proactives comparables à celles utilisées pour les espèces en voie de disparition, dans une philosophie de développement durable. Préserver l’efficacité des antibiotiques et stabiliser l’écosystème bactérien doivent être un objectif global absolu.”

ACdeBMR propose 10 actions urgentes :

1. Prise de conscience de tous les acteurs, incluant le public, de l’importance du danger représenté par la résistance bactérienne. 2. Organisation dans chaque pays d’un plan national de lutte contre la résistance bactérienne. 3. Accès permanent aux antibiotiques essentiels et de qualité, en particulier dans les pays en développement. 4. Surveillance de la consommation des antibiotiques et de la résistance. 5. Utilisation et développement de tests diagnostiques rapides. 6. Utilisation prudente et contrôlée des antibiotiques (Antibiotic stewardship) et notamment Abandon des antibiotiques (systémiques et locaux) comme facteurs de croissance et utilisation exceptionnelle en prophylaxie, chez l’animal. 7. Information et éducation. 8. Prévention et contrôle de la transmission bactérienne, notamment surveillance des eaux potables et des déchets. 9. Recherche fondamentale et appliquée et développement de nouveaux produits.10. Demande auprès de l’UNESCO d’inscrire le « concept d’antibiotique » au patrimoine mondial de l’humanité. Texte en entier en pdf attaché fr et anglais, avec liste signataires. Site web: http://www.ac2bmr.fr/index.php/en/waaar-declaration

Des réunions ministérielles parce que : “La résistance antimicrobienne est encore plus urgente que le changement climatique”

Demain, 24 juin, un sommet ministériel commence aux Pays Bas, à La Haye, sur la résistance antimicrobienne, annoncé le 20 mai dernier lors de l'AMS (l'Assemblée mondiale de la Santé, qui se tient tous les ans au Palais des Nations, à Genève), par les Ministres des Pays Bas, de l'Angleterre et du Ghana, et nous y avions entendu Dame Sally Davis (Chief Medical Officer de l'Angleterre) énoncer que “La résistance antimicrobienne est encore plus urgente que le changement climatique” (Pour l'annonce de La Haye voir : http://conferenceamr2014.com/programme/672/)

A la veille de l'AMS, l'Organisation mondiale de la Santé, avait publié un document très important sur la Surveillance (Antimicrobial resistance: global report on surveillance 2014, version française pas encore disponible) http://www.who.int/drugresistance/documents/surveillancereport/en/

Des appels ont été lancés par le Wellcome Trust et d'autres pour l'organisation d'un Panel Intergouvernemental sur la Résistance aux Antimicrobiens dans la revue Nature. Déjà en juillet dernier la doctoresse Margaret Chan, directrice de l'Organisation mondiale de la Santé (OMS) avait déclaré : “Nous sommes entrés dans l'ère post-antibiotique” (7 juillet 2013 rencontre OMS, OMC- l'Organisation mondiale du Commerce et l'OMPI, l'Organisation mondiale de la Propriété Intellectuelle sur de nouveau 'business models' pour la recherche en antibiotique). Plus récemment la directrice générale adjointe à l'OMS Marie-Paule Kieny, en charge de la Recherche et Développement rappelait (Geneva Graduate Institute) que la fin des antibiotiques signifie un retour à la période d'avant la 2ème guerre mondiale quand une simple coupure pouvait signifier la mort, et elle disait que la gravité de la crise demandait des solutions rapides et notamment l'examen de solutions novatrices en terme de 'business model' car c'est une situation où “le marché ne marche pas”: “Comme pour les maladies de la pauvreté ou les maladies orphelines négligées: il n'y a pas de marché d'où, dit-elle, l'intérêt pour le 'découplage' entre rémunération de l'innovation et commercialisation avec des systèmes de 'Prix', c'est à dire de remplacer les Droits de Propriété Intellectuelle – DPI –( et le modèle des ADPIC), qui se basent sur une rémunération par la commercialisation, par un système de récompense à l'entreprise innovante, au chercheur, public ou privé, sans droits sur les produits qui passent donc en marché libre et dont l'usage peut donc alors être restreint par une réglementation appropriée. Une proposition de “Prix” avait été avancée par le prix Nobel en économie Joseph Stiglitz, et l'élaboration d'un système de 'Prix' pour la recherche sur les antibiotiques a été élaboré par l'Organisation non gouvernementale KEI (Knowledge Ecology International), voir en anglais sur leur site: http://keionline.org/node/1832, le AIFM, Antibiotic Innovation Funding Mechanism).

La proposition de KEI avait été retenue par l'Europe pour les projets de démonstration en R&D lors des réunions OMS sur la R&D en décembre et au début de cette année, mais les 'experts' ne l'ont pas retenue, étant visiblement peu informés de la problématique de cette résistance.

Le mois dernier l'ONG anglaise REACT avait aussi lancé une Coalition sur la Résistance aux Antibiotiques suite à une réunion avec South Centre, l'association inter-gouvernementale de pays du sud basée à Genève.

NE LAVEZ PAS VOTRE POULET! Ce peut être dangereux pour votre santé!

Qui lave son poulet avant de le cuire risque de contracter une mauvaise bactérie selonl'Agence britannique de sécurité alimentaire (FSA) qui a lancé, lundi 16 juin, un appel à la population pour qu'elle arrête de laver à grande eau la volaille crue avant de la cuire, afin d'éviter la dissémination de bactéries. Dans une vidéo appelée "la vérité sur campylobacter", la FSA déclare la guerre à cette bactérie responsable d'infections intestinales en général bénignes, mais qui peuvent être fatales chez les très jeunes enfants, les personnes âgées et les individus immunodéprimés, selon l'Organisation mondiale de la Santé (OMS).”

Il y a quatre ans au moins que les experts tirent les sonnettes d'alarme dans tous les sens:

La contamination par des bactéries multirésistantes de la viande à l'étalage n'est plus un secret. Aux USA la FDA (Food and Drug Administration) avait publié l'année dernière une étude montrant que 50% de la viande est contaminée par des bactéries multirésistantes, plus de 80% pour la viande de dinde. Aux Danemark: grande alerte sur les SARM ayant contaminé 88% des porcs, or le Danemark abrite le plus gros producteur / exportateur mondial de viande de porc. Les Staphylococcus Aureus Résistant à la Méticilline (SARM) peuvent être bénins, ou bien entraîner la mort, ou bien entraîner des amputations successives. La garçon serveur français Antoine en a fait les frais: brûlé sur une main par du thé, pansé aux Urgences du coin, il y contracte une infection à SARM et se retrouve avec une plaie qui ne guérit pas, soumis à des curetages puis à des amputations successives, et à 23 ans, il y a perdu, après plus de 20 interventions chirurgicales, successivement tous ses doigts puis ses orteils, puis un pied.

- La surconsommation d'antibiotiques dans l'élevage animal pose ainsi un grave danger pour la santé humaine, pourtant cela ne semble pas au centre des discussions sur la prochaine conférence mondiale sur la nutrition organisée conjointement par la FAO et l'OMS.

L'usage des antibiotiques comme 'facteurs de croissance' pour les animaux d'élevage n'ont été interdit qu'en 2006 dans l'Union Européenne – et ne sont toujours pas interdits aux USA – la FDA s'étant contentée de 'recommander à l'industrie de la viande l'abandon sur une base volontaire, de ces 'fat enhancers' ces antibiotiques pour faire grossir les bêtes (des porcs aux volailles, des bœufs aux poissons, c'est tout l'élevage qui est en cause). Aux USA, 70 % de la consommation nationale d'antibiotiques va à l'élevage.

Quels liens avec l'épidémie d'obésité là bas ? Aucune selon l'industrie, mais certains chercheurs 'hétérodoxes' font valoir que si les antibiotiques font grossir les mammifères, se pourrait-il que des antibiotiques dans tout l'environnement (on en met même sur les fruits et les légumes 'bio') puissent faire grossir les humains ? Or l'obésité apparaît lié à une certaine composition bactérienne du microbiote intestinal lequel est modifié par le contact permanent avec les antibiotiques...

- La surconsommation d'antibiotiques en médecine humaine continue, et entraîne des infections bactériennes résistantes aux antibiotiques – les dernières études font état de 23 000 morts par an en Europe et un nombre similaire aux USA, avec de chaque côté de l'Atlantique plus de 2,5 millions de patients hospitalisés annuellement pour cause d'infections bactériennes résistantes. Des publications commencent à voir le jour montrant que la résistance aux antibiotiques est encore plus grave dans les pays pauvres.

Rien qu'en France quelques 4 millions de prescriptions d'antibiotiques pour maux de gorge sur un total de 6 millions ont été reconnues comme parfaitement inutiles lors d'une étude sur une année menée par des pharmaciens.

Le contrôle infectieux redevient prioritaire : hygiène hospitalière, priorité à la propreté, injections propres, cela laisse à désirer, même chez nous en France, le responsable d'un grand hôpital en Australie, confronté à une épidémie de bactéries multi-résistante a tiré le taureau par les cornes : il a décrété un lessivage de tout l'établissement à l'eau de Javel régulièrement et a formé le personnel d'entretien à cet effet. Mais en général, en France comme ailleurs, le personnel d'entretien, souvent envoyé par des entreprises extérieures, n'a aucune formation et ne connaît même pas le mot 'infection nosocomiale'...

Les pays pauvres, quant à eux, n'ont pas connu d'amélioration de leur situation catastrophique avec l'austérité prêchée de plus belle dans l'après crise de 2008, et il y a toujours quelques milliards d'injections sales en milieu de soins curatifs chaque année. L'OMS devrait d'ailleurs lancer une campagne à ce sujet en fin d'année.

- La contamination de l'environnement devient un des plus graves problèmes. Il y a trois ans des chercheurs anglais et indiens avaient identifié la présence de gènes de résistance les NDM-1 (New Delhi métallo-beta-lactamase) dans l'eau potable à New Delhi, gènes capables de transiter d'une bactérie à l'autre et de transférer la résistance aux antibiotiques. Le chercheur Dr Timothy Walsh (Université de Cardiff, Angleterre) à l'origine de la découverte et de la publication subséquente dans le Lancet avait prévenu que ce n'était que 'la pointe de l'iceberg' et que les recompositions dans le microbiote intestinal laissaient entrevoir de possibles pandémies de diarrhées très graves sans aucun traitement possible. A l'époque le gouvernement Indien avait crié sur l’appellation 'New Delhi', mais actuellement les dernières nouvelles rapportées lors d'un séminaire de mars 2014 sur la résistance (Geneva Graduate Institute) explique que le NDM-I a voyagé dans 18 pays en 12 mois ! Ainsi nul pays n'est à l'abri.

D'ailleurs, en général, des bactéries multi-résistantes ont été retrouvées dans les nappes phréatiques aux USA, en Chine, dans le lac Léman... Ce qu'il devient urgent de faire c'est de gros investissements pour les systèmes de tout à l'égout et d'eau potable dans les pays pauvres ou émergents, tandis que les pays riches doivent mieux surveiller les systèmes d'eaux et les déchets des centres déversant des bactéries résistantes dans l’environnement (déchets hospitaliers et surtout déchets de l'élevage).

Les approches alternatives en recherche: les Phages

Et les patients malheureux contaminés par des infections bactériennes résistantes, même menacés de mort, ne peuvent pas faire appel à des thérapies alternatives comme les 'phagothérapies', l'utilisation des 'phages' (virus spécifiques aux espèces de bactéries), malgré le lobbying de médecins comme le courageux docteur Alain Dublanchet, ou le groupe autour de Phagespoirs (http://phagespoirs.unblog.fr/), qui organise des conférences sur les phages tous les ans.

Pourtant ça bouge un peu: l'Institut Pasteur fait de la recherche sur l'utilisation des phages contre les sur-infections des poumons soutenu par l'Association contre la Mucoviscidose, et surtout un grand essai clinique sur les brûlures commence : “Phagoburn” (http://www.phagoburn.eu/), mettant plusieurs grandes institutions en collaboration. Récemment la revue 'Scientific American' a fait un article sur le retour des phages.

Depuis quelques années, le retour des phages a amené du tourisme médical en Géorgie, où le Centre Eliava n'a jamais cessé de produire des cocktails de phages, ou de fabriquer des préparations adaptées aux types de bactéries affectant un patient. Cependant les patients français se lamentent: les prix des séjours en Géorgie ont quadruplé à cause de la demande et ce qui coûtait 400 dollars il y a quatre ans, coûtent aujourd'hui 4000, et pendant ce temps, les autorités sanitaires françaises bloquent toujours les requêtes pour une utilisation au moins chez les patients sans espoir de traitement par antibiotique. Ces phages étaient encore utilisés pourtant, en France même dans les années 70...

Enfin, il est certain qu'une revitalisation du financement de la recherche fondamentale publique serait des plus opportunes et des plus urgentes dans le domaine de la résistance antimicrobienne en général et aux antibiotiques en particulier.

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